Elections
Par Lucette Jeanpierre
Lundi 23 avril 2007
article publié dans la lettre 531
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Depuis dimanche soir, à 20 heures, je sens la pression de mes amis monter autour de moi. Avant le premier tour, j’expliquais qu’au deuxième tour, je ne choisirai pas entre Sarkozy, Royal ou Bayrou. Ce dernier aurait été présent, j’aurais voté blanc, que l’adversaire soit le PS ou l’UMP. Je confirme donc que je voterai blanc le dimanche 6 mai, et que la victoire probable de Sarkozy ne me fait pas davantage peur que la victoire possible de Ségolène Royal.
Je n’éprouve aucune sympathie pour l’ancien ministre de l’Intérieur. Il est le représentant de la vraie droite, a une conception de la République qui n’est pas la mienne, une fascination pour le modèle anglo-saxon qui m’inquiète, et des proximités avec le Medef très visibles. Mais je me refuse à tomber dans la diabolisation hystérique qui agite certains gauchistes, et des socialistes bien-pensants, qui vont nous faire le coup du « Sarko-facho », comme hier on a fait le coup du « facho-Chirac », et avant-hier du « de Gaulle facho ».
C’est pourquoi je ne tomberai pas dans le « tout sauf Sarko » qui justifierait le vote du moindre mal pour Ségolène Royal. Je n’ai pas envie de voter pour une candidate dont le programme est « la régionalisation jusqu’au bout ». Qu’elle ait fait son dernier meeting à Toulouse avec Zapatero est révélateur de son projet de société. Elle est cohérente avec son appel à voter oui au TCE, avec la conception de l’Europe des Régions des libéraux de Bruxelles, avec la politique du libre-échangisme, et la mise en concurrence de tous les services publics. Au-delà des marges, il n’y a pas de différence de fonds entre l’UMP et le PS depuis vingt-cinq ans, sur les questions économiques.
Si elle gagne, il ne se passera rien au Parti socialiste. En plus des vingt-et-une régions sur vingt-deux, ce parti dominera la vie politique française, tiendra le gouvernement, et fera manger tous ses alliés. Il fera une ouverture vers certains centristes, comme en 1988, d’où le rôle de Strauss-Kahn, de Kouchner et de Rocard, relayés par le Vert Cohn-Bendit. Le bon score de Bayrou servira de prétexte au PS pour justifier un virage droitier qu’il partage idéologiquement.
Mais ce parti consolidera aussi l’avenir politique de son aile gauche, des Verts, du PCF et des chevènementistes, en donnant à chacun, lors des législatives et des municipales, ce qu’il faut pour assurer la survie des micro-appareils. Après, le PCF, une fois son appareil sauvé, pourra se refaire une virginité en refusant de participer au gouvernement, qu’est-ce que cela changera ? Tout le monde mangera dans la main du PS, il tiendra toute la vie politique de ce pays. Il n’y a pas eu d’explosion après le 21 avril 2002, ni après le 29 mai 2005, pourquoi y en aurait-il une après une victoire présidentielle ? Ce sera le statu-quo assuré de toute la gauche, le retour du politiquement correct au détriment des principes républicains.
Le mouvement social ? L’expérience a montré qu’il est toujours plus actif sous un gouvernement de droite, et qu’il est plutôt étouffé sous un gouvernement de gauche. La victoire de Sarkozy ne me fait pas peur pour plusieurs raisons. Le maire de Neuilly sait qu’il n’a que cinquante-deux ans. Il a compris l’attachement des Français à leur modèle social et républicain. S’il a atteint 30 % au premier tour, c’est parce qu’il a renoncé à son discours communautariste, atlantiste, ultra-libéral et antilaïque, au contact d’Henri Guaino.
Nicolas Sarkozy peut-il se permettre, s’il est réélu, de faire une volte-face spectaculaire, et de revenir brutalement à ses discours d’antan ? Certes, Chirac l’a fait en 1995, mais il a subi ensuite le mouvement social de décembre, et la dissolution ratée de 1997. Sarkozy est jeune, peut-il se permettre cela ? Je prends le pari que non, sinon il est politiquement mort dans cinq ans, et peut-être avant.
Jeanne Bourdillon, dans le numéro précédent, parlait des acquis sociaux obtenus par des gouvernements de gauche.
Mais souvenons-nous de certains revers de la médaille. C’est un président de gauche, François Mitterrand, qui a amnistié les généraux putschistes de l’OAS.
C’est un ministre des Finances de gauche, Jacques Delors, qui a bloqué nos salaires. C’est un gouvernement de gauche, celui de Lionel Jospin, qui a davantage privatisé que ceux de droite, entre 1997 et 2002.
C’est un gouvernement de gauche qui a signé les accords de Barcelone, et ce sont les socialistes qui nous ont embarqué dans la galère européenne.
C’est un gouvernement de droite qui a accordé le droit de vote aux femmes, en France. C’est un gouvernement de droite qui a mis fin à la conscription. C’est un gouvernement de droite qui a été capable de dire non à Bush en 2003. C’est un gouvernement de droite qui a organisé un référendum sur le TCE en 2005.
Rien n’est donc manichéen. Si Sarkozy arrive au pouvoir, il sait qu’il a un mouvement social qui a montré sa force lors du CPE, début 2006, et une forte opposition à l’Europe libérale, qui s’est exprimée en mai 2005, contre la direction du PS.
Le patron de l’UMP est avant tout un opportuniste, plutôt d’un dogmatique. Il semble plus dangereux sur le social, c’est indiscutable, mais sur certains sujets de société, il parait plus lucide et courageux que la candidate PS, prisonnière de la culture dominante de la gauche bobo dans son parti.
Je ne voterai pour personne, je m’abstiendrai le 6 mai, et, quel que soit le résultat, je continuerai à mener le combat social et le combat laïque.
par Lucette Jeanpierre
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