Elections
Par Robert Redeker
Dimanche 22 avril 2007
article publié dans la lettre 532
Voir cet article sur son site d'origine : La Dépêche du Midi, 22 avril 2007
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Le rituel électoral est une alchimie hautement symbolique combinant trois aspects du temps. D’abord, le choix du dimanche pour organiser les élections n’est pas anodin : il indique la continuité avec l’Ancien Régime et le catholicisme. Il traduit la fidélité de la “ fille aînée de l’Eglise �, la France, à ses origines. Choisir le dimanche, c’est affirmer la longue durée, l’existence de la France sur le temps long. C’est dire : la France a vu le jour avant la République, elle continue avec la République. Ensuite, en contrepoint, l’élection par le peuple des personnes devant exercer le pouvoir, renvoie à la courte durée et à la précarité. Le pouvoir passe, change de mains, mais le rituel d’attribution du pouvoir reste le même. Les élus ne le sont qu’avec un CDI renouvelable en poche ! Le mot d’ordre du démagogue Pierre Poujade “ Sortez les sortants ! � résumait cette précarité. Enfin, du fait du vote, le temps paraît, le dimanche électoral, comme arrêté, figé dans une éternité paresseuse. “ Les enfants s’ennuient le dimanche � chantait Charles Trenet. Le peuple s’ennuie le dimanche des élections ! La France s’ennuie jusqu’à 20 heures ! Cet ennui est essentiel à la démocratie, il est la marque du caractère rituel de l’élection - le rite se caractérise par la répétition, existant pour défier le temps et l’entropie. Temps court (le pouvoir), temps long (la nation) et éternité (le rituel) s’entrelacent pour former un dimanche électoral.
Pourquoi est-ce un devoir de voter? Pas seulement pour choisir un Président ! Pas seulement parce que la conduite du char de l’Etat est l’affaire de tous ! Pas seulement parce qu’en votant le citoyen met le nez dans les affaires qui le regardent ! Pas seulement parce que le droit de vote ne s’obtint qu’au prix de guerres, d’émeutes, de révoltes, de sacrifices ! Qu’il ne fut pas octroyé, mais arraché ! Pas seulement parce que les habitants de nombreux pays rêvent de conquérir ce privilège des citoyens démocratiques : un vote libre ! Pas seulement parce que c’est un droit fragile. Une raison beaucoup plus profonde hisse le vote au niveau du devoir. Voter, c’est participer à un vaste rituel qui transforme le lien social en lien politique, qui change une multitude en un corps politique. Le geste de voter, dans les sociétés démocratiques, ramène le citoyen au fondement de l’être-ensemble. Voter est un devoir parce qu’il s’agit d’un acte qui, à intervalles réguliers, réanime le lien politique unissant les citoyens.
Le vote à bulletin secret s’oppose à la pratique du vote à main levée, négation de la personne humaine. Il protège la liberté d’opinion, il garantit la liberté de choix. Pourquoi l’isoloir, pourquoi le secret ? Concentré sur lui-même, l’électeur est appelé à émettre un vote dépassionné autant que desintéressé. Purifié de ses passions et de ses intérêts individuels, libéré de la pression de l’entourage, il doit prendre en vue l’intérêt général et le bien commun. La démocratie exige de lui l’oubli de son intérêt personnel. Le but : s’affranchir du particulier, s’élever au général. Reconnaissons dans le vote une ascèse laïque. Ne voyons pas dans ce renoncement aux passions et à l’intérêt un renoncement à la personne. Au contraire, c’est quand nous sommes désintéressés que nous sommes le plus personnel. Puisque le vote a lieu dans la solitude secrète de l’isoloir, cette fine pointe de la personnalité utilisée pour fixer son choix demeure sans signature, anonyme. Nul ne voit pour qui je vote ! Ce curieux paradoxe - le vote comme à la fois anonyme et personnel – est le socle même de la démocratie.
Apparemment vide, s’étirant au long d’une attente aussi interminable qu’ennuyeuse, le rituel du dimanche électoral fait le plein de sens : retour symbolique à l’origine du vivre- ensemble, participation à la continuité de la nation, réaffirmation du lien politique, moment d’expression de la liberté individuelle et parenthèse où le destin du pays reste suspendu à la vox populi. Du coup, le geste de voter résume à lui seul la citoyenneté démocratique.
par Robert Redeker
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