Débats républicains
Par Marie Perret
Vendredi 18 mai 2007
article publié dans la lettre 538
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Mireille Popelin dénonce, dans son article, les abus dont certains Rmistes seraient les auteurs. Loin de moi l'idée de nier ce qui est sans doute une réalité. Je dénonce assez ce travers de la gauche compatissante qui consiste à considérer que les pauvres sont a priori vertueux, tandis que les riches seraient a priori suspects. Loin de moi, donc, l'idée d'intenter à Mireille un procès en sorcellerie en l'accusant de "lepénisation des esprits" : dénégation et anathèmes, voilà comment la gauche a réussi l'exploit de se couper des milieux populaires.
Il y a, donc, des Rmistes qui abusent du système. Soit. Ce que je reproche à cette façon d'aborder la question du RMI, c'est son caractère factuel. Dire qu'il y a des gens qui abusent du RMI, c'est vrai ; mais dire qu'il y a des gens qui ont vraiment besoin du RMI pour survivre, parce qu'ils n'ont pas accès à l'emploi, c'est vrai aussi. Ce que dit Mireille est vraisemblable, mais c'est justement là la limite de son approche : ce n'est que vraisemblable. On pourrait lui opposer d'autres cas tout aussi vraisemblables. Bref, sur le plan de l'analyse, cela apporte peu de dire "A existe" quand on peut rétorquer "mais non-A existe aussi".
Je ne suis, pas plus que Mireille, favorable à l'assistanat. Mais pour que le RMI soit autre chose que de l'assistanat, il faudrait : 1. Qu'on propose aux Rmistes des formations. 2. Qu'ils soient suivis par des assistantes sociales. Bref, que le RMI soit réellement un revenu minimum d'insertion. Tout cela coûte des sous : dire que certains Rmistes sont des profiteurs et des fainéants, cela ne coûte rien. Mais on n'a rien réglé, ni rien proposé. Peut-être gagnerait-on, comme toujours, à sortir de la psychologie. La figure du Rmiste a de quoi réveiller les passions, celles de gauche comme celles de droite. Passions de gauche : le Rmiste est une victime. Passion de droite : le Rmiste est un assisté. Il faudrait poser une question simple : quelle est la situation ? On pourrait ainsi faire un constat simple : dans les pays riches, il y a de moins en moins d'emplois pour une main d'oeuvre non qualifiée. Du temps où il y avait encore de quoi employer une telle main d'oeuvre, on la rémunérait à un prix minimal : le prix minimal correspondant aux marchandises nécessaires à l'entretien de la force de travail. Ce prix minimal, c'est ce que touche aujourd'hui une caissière. Mais on sait que ces emplois sont aussi en train de disparaître. Qu'est-ce que le RMI sinon le prix minimal correspondant à l'entretien d'une force de travail qui n'est plus mise en oeuvre ?[1]. Tel est le paradoxe : l'Etat consent à verser aux Rmistes de quoi entretenir une force de travail qui n'est pas employée. Paradoxe qui s'explique par le fait qu'il n'y a plus d'emploi, en France, pour une main d'oeuvre non qualifiée. Voilà le principe de réalité. Le RMI est le droit-créance qu'il aura fallu inventer parce que, dans un contexte de mondialisation et de dumping social, existe un "sous-prolétariat" qui, mécaniquement, restera inemployé. Le très-libéral Michel Rocard l'a bien compris. Plutôt que de protéger la main d'oeuvre française contre le dumping social, plutôt que d'imposer des règles et des limites au processus de mondialisation, on a préféré poser le cataplasme sur le jambe de bois : on a créé le RMI. Avec un double bénéfice : montrer à la droite qu'on a le coeur à gauche (qu'on pense aux pauvres) ; montrer aux salariés qu'il y a pire situation que la leur : rien de mieux, pour faire taire les revendications du prolétariat, que de désigner le spectre du sous-prolétariat.
Quand j'entends la droite grogner contre "les Rmistes qui feraient mieux de chercher du boulôt plutôt que se tourner les pouces", je me dis que cela procède de la même hypocrisie que lorsque le même droite se met à plaindre "ces seniors pleins de talents et de richesses qu'on pousse à la pré-retraite". Sinon de la même hypocrisie, du moins du même aveuglement : l'aveuglement qui consiste à mettre de la volonté et de l'intention là où il y a d'abord des effets mécaniques et structurels. L'envie me prend, alors de répondre à la droite : ce que vous déplorez, vous l'avez voulu. Plutôt que de l'indignation, ce sont plutôt des regrets qu'il faudrait exprimer. Lorsqu'on met la main d'oeuvre des pays riches en concurrence avec la main d'oeuvre des pays pauvres, il y a un effet mécanique : le capital va toujours vers le moins-disant. Ceux qui payent le prix fort, dans les pays riches, ce sont ceux qui n'ont qu'une force abstraite de travail : une force de travail non qualifiée. Mais il n'y a aucune raison pour que ce processus de précarisation s'arrête là. Il y a fort à croire qu'il touchera demain la main d'oeuvre qualifiée : les ingénieurs, les informaticiens font déjà les frais de cette libre concurrence de la main d'oeuvre mondiale. Un ingénieur Rmiste ? Telle est la force du néo-libéralisme : avec lui, tout est possible.
[1] il faut lire, sur ce point, le livre lumineux de J-C Milner, Le salaire de l'idéal, Paris, Editions du Seuil, 1997
par Marie Perret
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