Politique française
Par Robert Redeker
Jeudi 21 juin 2007
article publié dans la lettre 547
Voir cet article sur son site d'origine : Marianne du mardi 19 juin
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Au cours de vingt dernières années, un mur de paroles s’est élevé entre la gauche et le peuple. Entre la classe discutante de gauche, et le peuple. Il faut dire que la gauche n’aime plus tellement le peuple ! Ce à quoi il est attaché lui répugne ! Elle ne porte plus sa voix, cherchant plutôt à imposer les concepts d’une élite logomachique de récente constitution. A imposer, langage aidant, une double vision du monde : angélique, côté face, et diabolique, côte pile. Est décrété angélique tout ce qui porte la marque de l’altérité, de la non-autotochnie, du métissage, de la non-normalité ! Est décrété diabolique tout ce qui porte la marque de l’autochtone hexagonal, de la tradition enracinée, de la normalité cuturelle, du non-métissé. Le peuple, en particulier dans sa partie la plus modeste, s’en est senti discrédité. Il s’en est senti stigmatisé. Devant la diabolisation de la plupart des éléments symboliques et politiques auxquels elles sont attachées, les classes populaires autrefois de gauche sont allées voter ailleurs.
Le croisement de la langue marxiste et de la langue culturelle soixante-huitarde a donné le jour à la langue parlée par la gauche contemporaine. Cette langue, dont les défaites successives de la gauche dans les dernières confrontation électorales majeures indiquent la désuétude, possède une fonction très précise : elle est une sorte de couteau suisse à double tranchant, servant à isoler le peuple (estimé trop ringard) de l’univers politique de gauche, d’une part, et à isoler le discours de gauche de la réalité (estimée trop encombrante), d’autre part. La gauche, entend-on dire parfois, a perdu le peuple. Mais pour perdre le peuple, il a d’abord fallu qu’elle perde la réalité. L’analyse, par cette gauche, des émeutes banlieusardes de novembre 2005, abusivement baptisées du beau nom de “ révolte �, trahissait cette double perte[1].
Appelons déréalisation le déni du réel social et politique par l’usage de concepts tantôt angélisants, tantôt diabolisants. La destruction par la gauche de l’école républicaine passa par la diabolisation de la culture, du savoir, du cours magistral, des auteurs classiques, de l’autorité, des bons élèves, et l’angélisation de tout ce qui pouvait faire obstacle à la mission traditionnelle de l’école. A l’aide de la nouvelle langue de gauche, l’enseignement devint un enseignement de l’ignorance, les lycées furent transformés en centre de gestion des flux démographiques, et le droit au diplôme s’imposa. Philippe Meirieu devint le Vaugelas d’un des patois ravageurs de cette nouvelle langue de la gauche : le sabir pédagogiste. Le déni de réalité concerna également la sécurité et l’immigration. La langue de gauche interdit que l’on rappelle que la sécurité est le premier des droits politiques. Les substitutions de population dans de nombreuses villes posent à tout autochtone la question de l’identité nationale. Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Que voulons-nous ? L’identité permet à une communauté politique de se percevoir comme telle. La langue de gauche interdit, de par son lexique, de penser ces problèmes.
Les discours tenus par la gauche n’ont plus rendez-vous avec l’histoire. Ils sont en décalage avec elle. Leur temps est passé. Ils ne disent plus rien aux humains d’aujourd’hui. Pourtant, tout au long du siècle dernier, la gauche figurait le parti du sens historique. Le sens historique était son âme comme le sens des affaires était celle de la bourgeoisie. Elle incarnait le sens historique. Avec certitude et aplomb. Elle ne pouvait pas se tromper. La droite figurait le passé, les poubelles de l’histoire, tandis qu’elle, la gauche, était spontanément le présent et l’avenir, le mouvement. Aujourd’hui, le sens historique a déserté la gauche.
La défaite de la gauche est celle d’une langue, mixte de marxisme et de contre-culture. Le peuple ne se reconnaît pas dans ce dialecte pour beaux quartiers cultivés. Voici plusieurs décennies que cette langue de gauche fonctionne comme le Mur de Berlin jadis : protéger une fiction, empêcher l’intrusion du sens historique et du réel dans l’illusion. Comment la gauche peut-elle revenir dans l’histoire ? Comment peut-elle revenir dans la réalité ? Comment peut-elle abattre les murs la séparant du peuple ? Par une révolution culturelle ! Révolution qui passe par le langage : la condition de possibilité d’une refondation de la gauche est une révolution linguistique. Pour renaître, la gauche doit réapprendre à parler.
[1] Voir Raphaël Draï et Jean-François Mattéi, La République brûle-t-elle ? Editions Michalon, 2006.
par Robert Redeker
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lundi 7 juillet 2008, 17:30
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