Le dernier numéro 606

Chronique d'Evariste

Économie

Politique française

Laïcité

Droits de l'homme

École publique

Université

Courrier des lecteurs

Voir tous les numéros

Articles

Politique française

Qu’est-ce qui fait une nation et donc qu’est-ce qui permet de parler d’identité nationale ?

Par Denis Collin

article publié dans la lettre 549

Voir cet article sur son site d'origine : Http://www.la-sociale.net/article.php3?id_article=305

Lien permanent vers cet article

(…) C’est qu’elle unit à travers le partage de relations (les conflits étant aussi des relations !) et qu’elle sépare ! Quand ces relations sont suffisamment développées pour que la question soit posée de la commune décision de notre avenir, cette nation est aussi un espace public, c’est-à-dire un espace politique au sens propre. Quand Bauer parle de « communauté de destin », il vise juste : nous sommes unis parce que nous pensons que nous avons une destinée commune. Et l’appartenance à la nation n’est rien que le fait d’assumer une commune destinée, c’est-à-dire que les affaires politiques nationales et internationales deviennent mes affaires !

Cette conception de la nation, Ernest Renan lui a donné une expression célèbre que je vais rappeler. Dans une conférence du 11 mars 1882, faite en Sorbonne, Renan met en garde contre les erreurs classiques sur la nation :
« De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l’on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants. »
S’appuyant sur l’histoire et la littérature française, il montre que « L’idée d’une différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours, ne se présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet. »
Il arrive à cette définition fameuse, à juste titre :
« Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. »

L’identité nationale n’est pas une norme dans laquelle on fait rentrer de gré ou de force les individus mais un acte politique. Si, comme on doit le faire, on abandonne la définition naturaliste de la nation, il faut dire que la nation est bien le nom moderne de ce que les Grecs appelaient « polis » et les habitants, les membres de la nation sont des « citoyens ». Les citoyens ne sont pas seulement des individus privés (cette réunion d’hommes mis les uns à côté des autres que les Grecs appelaient un « laos » et que nous traduisons par peuple) mais aussi et surtout des individus réunis politiquement par des droits et des devoirs en rapport avec les affaires communes, ce que les Grecs appelaient un « demos » et que nous traduisons aussi par peuple...

De ce que je viens dire, il se déduit qu’il y a un bon et un mauvais usage de l’identité nationale.

On pourrait dire : « les frontières, on s’en fout », envoyer au diable les nations et les États-nations et se proclamer citoyen du monde - cosmopolite, au sens étymologique. Il est du reste assez surprenant d’entendre ce genre ce discours dans des mouvements qui se sont dits opposés à la mondialisation (« no global ») ! Au cosmopolitisme, je crois qu’il est raisonnable d’opposer l’internationalisme, l’internationalisme qui reconnaît les nations - pour qu’il y ait solidarité entre les nations, il faut bien qu’il y ait des nations ! Hannah Arendt disait que les frontières nationales constituent en quelque sorte les murs qui soutiennent le monde et l’abolition des frontières nationales prépare tout simplement l’effondrement du monde.

Je vais en donner quelques raisons.

  1. Un État mondial n’est ni possible ni souhaitable. L’unification du monde sous un pouvoir politique commun signifierait d’un côté la croissance du pouvoir de contrôle policier et militaire et l’homogénéisation des règlements, des lois, des cultures, des systèmes politiques. C’est d’ailleurs ce à quoi tend le capitalisme dans sa dynamique actuelle et c’est pourquoi je ne suis pas « altermondialiste » mais bien « anti-mondialisation ». En outre, si un tel État mondial existait, le problème des réfugiés politiques ne poserait plus car nous n’aurions plus nulle part où nous réfugier ! Comme le disait Kant, l’État mondial serait ou anarchique ou tyrannique et sûrement les deux à la fois.
  2. La nation est la bonne médiation entre l’universel abstrait qu’est la « citoyenneté du monde » et l’enfermement dans la particularité « naturelle ». Le monde, c’est trop grand, mais la tribu, la famille, l’ethnie (mot politiquement correct pour « race »), c’est la réduction de la vie humaine à la naturalité. La nation est universelle parce que politique et parce que c’est aussi un modèle universel de communauté auquel les peuples qui veulent devenir libres aspirent toujours ; mais c’est en même un universel particulier, lié à une histoire commune, des traditions, des valeurs communes.
  3. Le « droit des nations » a été des étendards et de l’entrée dans la modernité et de la liberté politique. « Vive la nation ! », c’était le cri des révolutionnaires à Valmy. La défense de la nation a été en deux moments importants de notre histoire récente le point de départ des plus grands mouvements révolutionnaires, je pense à la Commune de Paris et à la Résistance. Aussi arbitraire que puissent être les frontières nationales, et, en tant que produits historiques, elles sont arbitraires, elles et elles seule rendent possibles l’exercice de la liberté politique. Elles ne suffisent évidemment pas à cela, mais elles en sont la condition nécessaire.

Quelles conséquences ?

  1. Une nation a le droit et le devoir d’avoir une politique de l’immigration, parce qu’elle a le devoir et le devoir de déterminer ses frontières et de dire qui peut ou ne peut pas faire partie de l’association politique. La question à discuter est de savoir quelle politique !
  2. Une nation a le droit de défendre sa propre culture, l’idée qu’elle se fait d’elle-même, etc. Le devoir d’hospitalité est toujours un devoir qui se heurte à d’autres impératifs comme celui de se conserver soi-même. La question est de savoir quelle idée nous nous faisons de cette culture à protéger !

Ce texte a servi de base à une intervention lors d’un débat organisé le 26 juin 2007 à Evreux par le Collectif de l’EURE de Soutien à Wei-Ying et Ming, aux Mineurs et Jeunes majeurs Scolarisés sans papiers.

Lettre d'information

Agenda

Voir toutes les dates



Dossiers

Nous mettons à votre disposition des "dossiers" regroupant les différents articles parus sur plusieurs numéros sur un même sujet. Déjà en ligne:


L'affaire du voile dans le gîte des vosges,

ou l'affaire dite "Fanny Truchelut" du nom de sa propriétaire, dernier article paru: Une virtuosité imprécatrice, confuse et contradictoire, réponse à Anne Zelensky, Par Marie Perret, Catherine Kintzler, Jean-Marie Kintzler Voir le dossier...

Soutien à Robert Redeker

La collection d'articles parus dans ReSPUBLICA autour du soutien à Robert Redeker Voir le dossier...

L'urgence énergétique

Série d'articles sur la question énergétique
Voir le dossier...

Voir tous les dossiers