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Un mouvement inespéré mais sans trop d'espoir

Par Philippe Cohen

article publié dans la lettre 564

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Le gouvernement a réussi un incroyable tour de force : ni la réforme ni le maintien des avantages acquis ne sont désormais légitimes.

Ah les gros malin ! Ah la colossale finesse ! Vous avez remarqué à quel point le gouvernement a bien « manœuvré » à l'approche de la grève du 18 octobre ? À force d'annoncer une grève « énaurme », massive, le pouvoir espère jouer gagnant à tout coup. Soit la grève est moins puissante que prévue et dans ce cas, les médias en concluront que décidément « ça n'a rien à voir avec 1995. » Soit elle est effectivement massive et du coup, le « choc » aura été amoindri en même temps que le gouvernement sera loué pour sa perspicacité et sa ténacité.

La manœuvre s'est avérée si délicate qu'elle a été prestement décryptée.
Soyons sérieux : le mouvement du 18 octobre n'a pas grand-chose de commun avec celui de 1995. Non seulement parce que Pierre Bourdieu est mort entre-temps , mais surtout parce que la grève de novembre-décembre 1995 avait traduit une véritable prise de conscience des salariés sur les ravages d'une mondialisation jusque-là supposée «heureuse». On parlait à l'époque d'une grève «par procuration» par laquelle les salariés du secteur privé, subissant un rapport de force plus défavorable que ceux du public, les mandataient, en quelque sorte, pour s'opposer aux élites.

Douze ans plus tard, le rapport de force s'est bien dégradé au détriment des salariés. Les salariés du privé, ainsi que les fonctionnaires ont dû accepter le passage de 35 à 40 ans de travail pour ouvrir leurs droits à la retraite. Il ne reste plus que 1,6 million de salariés qui bénéficient des régimes spéciaux, contraints à une bataille-dos au mur peu compréhensible pour les autres salariés. Les syndicats font mine de mener la bataille dans une unité factice. Le PS fait semblant de les soutenir alors que la plupart de ses dirigeants clament sur tous les tons qu'ils sont d'accord avec la réforme. Paradoxalement le maintien des régimes spéciaux accentuerait la division entre salariés (et entre citoyens). Chacun le sent confusément : si cette grève est une occasion (inespérée ?) de mobiliser une opinion populaire défaite depuis l'élection, c'est une grève sans allant, presque sans espoir.

Cependant, la réforme n'est ni réellement encouragée, ni compréhensible, pour au moins deux raisons. D'abord, les entreprises continuent à «débarquer» de leurs effectifs les salariés de plus de 55 ans voire de plus de 50 ans, considérés comme trop chers et pas assez productifs. Dans le privé, l'exposition à la concurrence internationale et au dumping monétaire des Etats-unis et de la Chine rend insupportable le paiement de salaires « à l'ancienne ». Dans le secteur public, la nécessité de faire baisser la dépense étatique conduit à la multiplication des statuts précaires. Dès lors, comment faire croire que la durée du travail sur la vie va augmenter lorsque le taux de chômage continue à dépasser les 50% dans la tranche d'âge 55-65 ans ?

Par ailleurs, ceux qui parlent de privilèges sont bien peu fondés à le faire au moment où le régime spécial des parlementaires inchangé (bonjour le symbole), permettant le cumul de deux pensions. Enfin, si les privilèges corporatistes existent, ils sont bien modestes en regard des 15 milliards de cadeaux fiscaux que le régime vient d'offrir aux plus aisés des Français et à ceux qui vivent de leurs rentes. Les élites ne sont donc pas crédibles en prétendant agir au nom de l'équité. D'une certaine façon, le Juppé de 1995 « droit dans ses bottes », quoique plus maladroit, était plus digne qu'un François Fillon qui laissera surtout le souvenir d'une morgue et d'une arrogance peu en rapport avec ses origines «gaullistes».

Le risque du mouvement du 18 octobre est surtout de confirmer aux Français qu'ils sont entrés dans l'ère du « Tous contre tous ». Grévistes contre usagers des transports, certes. Vélib contre RATP sans doute. Mais aussi travailleurs pauvres (que l'on « fêtait » la veille de la grève) contre « pensionnés ». Chômeurs contre salariés. Employés du privé contre employés du public. Bénéficiaires des régimes spéciaux contre simples cotisants du régime général. Salariés de régimes spéciaux maintenus contre salariés des régimes spéciaux disparus. «Discriminés» contre «discriminants». Homosexuels contre hétérosexuels. Femmes contre hommes. Enfants contre parents. Musulmans contre Juifs et chrétiens. Etc., etc. Mais l'horizon de la guerre de tous contre tous ne gêne pas le régime. Elle le sert au contraire puisque c'est en menant campagne contre toutes sortes de bouc-émissaires que Nicolas Sarkozy est devenu président. L'issue, sans doute encore lointaine, de ce petit jeu avec les allumettes se devine aisément : un jour, Sarko lui-même risque de devenir un bouc-émissaire aux yeux des Français.

par Philippe Cohen
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