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Concevoir un monde nouveau commence par admettre la fin d'un autre

Par Évariste

article publié dans la lettre 572

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Tout autour de nous, ils sont palpables, tangibles et multiples. Ce sont les signes que notre monde, celui de l'après guerre, s'en va définitivement. Nous sommes sortis depuis des années de l'ère gaulliste et des trente glorieuses, mais ses ressorts, ses usages, ses outils pour appréhender le monde, étaient toujours présents du fait même de l'héritage des générations. Beaucoup dans ce pays sont les petits-enfants de cette époque. Or, notre monde change à toute allure : la manière de traiter l'information et de l'échanger, la globalisation des échanges à l'échelle planétaire, tout nous propulse malgré nous dans un bouleversement qui nous dépasse et provoque en nous une sensation complexe, mélange d'angoisses, d'inquiétudes, de frustrations, de peurs, d'un sentiment de perte et de déracinement. Le futur n'est plus tant une source d'engouements et de stimulations, qu'une source d'inquiétudes... Il a perdu ce qu'il a été pendant des décennies : l'avenir prometteur.

Signe des temps, les vautours des êtres affaiblis et inquiets – les religions – se trouvent régaillardies et réaffirment le rôle de « liens », de « tranquillisants », de canalisateurs (et de catalyseurs... ) d'angoisses qu'elles chérissent tant. Se glisser dans les interstices d'un mur sain, c'est bien la nature du prêtre. Il n'est donc pas étonnant de les voir se renforcer, étendre leurs influences et pénétrer jusqu'aux organes du pouvoir sous l'entremise de leurs dévots (le cabinet de Christine Boutin et le recrutement de l'Opus Dei en sont une belle démonstration). Ce n'est d'ailleurs pas non plus un hasard si la nouvelle Europe réaffirme le rôle particulier des religions, si notre anglo-saxon de président va officiellement à la messe, et si les représentants des nations viennent de signer, ce jeudi 13 décembre 2007, le Traité de Lisbonne (comprendre le TCE-bis) dans un monastère. Tout fait sens.
Autre signe des temps, l'inquiétude qui ébranle le PCF. Le parti qui marque de son empreinte tout le XXe siècle de l'histoire de France est au pleine crise existentielle. Les militants s'interrogent sur le devenir de leur parti, sur les biens-fondés d'une nouvelle forme de mouvement, sur ce que c'est que « l'identité communiste » (encore et toujours le sujet de l'identité... ). Même le mot « communiste » est sujet à débat ! S'en étonnera t-on, le congrès prévu en ce mois de décembre a été commué en une assemblée chargée de réfléchir à l'avenir du parti. Réunie les 8-9 décembre, elle a conclu sur l'intérêt d'étudier « toutes les hypothèses ». Là encore, tout un symbole qu'il faut prendre à la mesure de ce qui se joue : Le PCF a toujours été pendant des décennies un symbole, un point d'appui, pour ou contre lequel on pouvait marquer une position. C'est en regard de cette histoire, qui est aussi celle de la France, que la situation actuelle vécue par les militants communistes doit être évaluée. Là aussi, la situation du PCF est tout un symbole de cette époque de tuilage qui est la notre.

Dans une époque de tuilage, le combat n'est pas tant un collectif qu'individuel

Parce qu'il n'a pas de principe autre que l'enrichissement forcené, la voracité du capitaliste libéral le rend plastique et malléable. Ce n'est pas un hasard si son éthique de prédilection est celle du protestantisme : elle est la plus grégaire, la plus vulgaire, la plus compulsive de la peur, la plus portée sur la possession et l'accumulation compulsive. Parce que les valeurs de vie de l'éthique libérale anglo-saxonne sont distillées partout autour de nous à travers les média, elles sont autant de micro-bombes minant dans l'esprit de chaque individu-citoyen les valeurs du Pacte Républicain. Le Pacte Républicain est une éthique résolument différente, il se fonde sur une conscience de l'avenir commun, de la laïcité, des droits de l'Homme et de la paix dans la vie quotidienne des individus. Notre monde change sous ses assauts.
Dans ce contexte, nous avons des défis collectifs à mener, mais à l'évidence nous sommes tous confrontés, en tant qu'individu isolé, à la disparition de ce que nous avons connu. Notre combat dans une époque de tuilage est d'abord un combat individuel : chacun de nous a à mener, en son for intérieur, le deuil de ce qu'il a connu, de ce qu'il pensait voir se poursuivre, de ce à quoi il est viscéralement attaché. Tant que l'on n'a pas fait ce deuil, l'esprit, la créativité, le désir de bâtir... rien n'est libre. Or, il faut être libre pour créer du neuf et accepter le neuf que d'autres proposent. D'ailleurs la pensée communiste ne se discute pas. Quand Lucien Sève explique qu'il ne pourrait rejoindre un parti qui ne serait pas communiste, c'est bien la preuve que l'on est en présence d'une affaire de deuil. Car comment pourrait-on imaginer que cet héritage tombe dans l'oubli, s'éteigne, disparaisse ? Absurde. Comment serait-il possible de réduire à rien un tel héritage, une telle histoire, ces luttes, ces ouvrages, ces aspirations ? Impossible. De fait, le questionnement de Lucien Sève et de beaucoup d'autres n'est donc pas tant « comment bâtir l'avenir ? » mais bien une manifestation de la peur d'avoir peut être à faire le deuil de ce qu'est aujourd'hui le PCF, et de tout ce qu'il symbolise.

Mais tous nous avons notre part de deuil à faire parce qu'une nouvelle forme d'agression éthique et culturelle, sociale et économique, nous oblige à vivre dans cette époque nouvelle. Sans cette étape, nous serons rivés à des outils pour penser le monde qui ne seront pas adéquats avec les réalités de cette nouvelle ère. Même nos modes d'actions et nos termes seront en décalage. Or, l'esprit ne se libère que lorsqu'il accepte la rupture et l'inéluctablilité du changement.
Aujourd'hui nous devons nous rappeler que l'audace a été la marque des grands hommes de gauche : l'audace d'oser le bouleversement, l'audace des nouvelles formes de mouvement et des nouveaux apports idéologiques. Le travail de deuil libère le regard tourné vers le passé, pour le laisser enfin libre de voir l'avenir et regarder ce qui existe souvent déjà tout à coté : un livre que l'on n'a pas lu parce que non orthodoxe, un militant avec lequel on échangeait peu parce que d'un courant historiquement adverse, une manière de concevoir la lutte que l'on n'avait négligé jusque là parce qu'inhabituelle. Comprenons que nos aînés ont eu leurs rôles à jouer, que le notre est différent, mais qu'il n'en est pas moins noble.

Le Pacte Républicain est offert aux militants de la gauche nouvelle

Ouvrons les yeux : Nicolas Sarkozy détruit les fondements de la droite gaulliste et républicaine. Son éthique et sa culture, par lesquelles il conçoit son action politique, font dériver la droite vers un « économisme » délaissant les principes politiques fondateurs au profit d'un bilan comptable. 10 millards d'euros de contrat pour un ticket à l'Assemblée Nationale, c'est peu cher payé. Mouammar Kadhafi ne s'y trompe pas ; et son démenti sur d'éventuels échanges à propos des droits de l'Homme montre à quel point le plus puissant n'est pas celui qu'on croit. Engoncé dans sa culture consumériste et pécuniaire, le libéral Sarkozy se ridiculise et prouve qu'il n'a aucun sens de la Politique et des valeurs qui animent tout citoyen membre du Pacte Républicain.
Entendons bien ! Ces principes fondateurs ne tombent pas du ciel ! Ils ne sont pas des révélations. Ils sont des constructions réelles maintes fois remaniées, testées, corrigées. La valeur du Pacte Républicain ne se mesure qu'à l'aune de la paix qu'il instaure, de l'entreprise de pacification des rapports humains qu'il produit, qu'à l'opportunité donnée à chacun de vivre sereinement son existence intime. Voilà les mesures concrètes et matérielles de la valeur du Pacte Républicain.
Or la droite sous l'impulsion de l'émissaire des Etats-Unis abandonne ce terrain et glisse vers l'économisme froid, entraînant avec elle la direction du PS. Le champ est donc libre pour nous de revendiquer le Pacte Républicain, de l'habiter, de le travailler, de repenser « l'individu fait citoyen » ; en somme, d'ancrer éthiquement et culturellement ces pensées à gauche. Mais nous ne serons capable de mener à bien cette tache qu'à la seule condition d'accepter, chacun, en tant qu'individu, le changement d'époque qui est le notre, d'accepter le rôle qui est le nôtre. Alors notre projet politique commun ne fera aucun doute.

par Évariste
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