Chronique d'Evariste
Par Évariste
Jeudi 10 janvier 2008
article publié dans la lettre 574
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Je prends le temps de vous écrire pour vous souhaiter une bonne et heureuse année. Je souhaite à cette occasion vous apporter de nouveau l'affirmation que Respublica est, et reste, un journal engagé, partial, orienté. Toute politique repose sur un choix : un choix entre ce qui est estimé juste et injuste. La rédaction de Respublica a fait un choix, depuis le début de ce journal il y a neuf ans, de considérer comme injuste ce qui relève de la culture de la misère, du malheur social à vivre, de l'absence de soins et d'éducation, de la culture de l'aliénation, de la violence faite aux individus, à leur existence et à leur corps. Sur cette ligne, l'engagement de Respublica a traversé neuf années de vie politique, culturelle et éthique. Neuf années de rebondissements et de combats en faveur de ce que cette rédaction considère comme juste : l'accès aux soins pour tous en fonction des besoins, la défense de la laïcité, la défense de l'éducation, l'égalité de tous les citoyens, la défense des groupes sociaux les plus faibles et les plus vulnérables, la culture du savoir et de la distinction, l'édification d'une paix sociale reposant sur la paix individuelle, la promotion de l'audace et de la culture ; enfin, l'édification d'un Pacte Républicain unissant des individus et faisant d'eux des citoyens. Ces 9 années ont parfois été difficiles. Respublica a parfois dévié, mais au regard de ces neuf années, force est de constater que Respublica est aujourd'hui fidèle à la ligne qui fût la sienne.
En tant que rédacteur en chef, en ce début d'année, j'aurais pu écrire une fois de plus sur la politique désastreuse de notre pays. Mais pour ce premier numéro de l'année 2008, j'ai eu envie de vous écrire que nous allons vivre une époque extraordinaire, car elle sera celle du changement. Le monde de notre enfance s'en va. Il est éteint. Bientôt il ne sera plus que des lignes dans les livres d'histoire des écoles primaires, des noms de rues pour lesquels les enfants interrogeront leurs aînés, de vieux souvenirs partagés au coin d'un feu. Notre monde s'en va, et c'est un autre qui s'ouvre à notre regard. Ce monde est vierge. Il est neuf ; à peine foulé par ceux qui ont été les plus prompts à se l'approprier. De toute évidence, plus nous resterons crispé sur l'ancien, plus notre sagacité à l'endroit du futur s'étiolera, plus notre conscience se fixera sur l'inéluctable marche des ans et plus l'amertume nous submergera. Nous pouvons pleurer l'ancien monde. Nous le devons même ! Car il le mérite. Cependant, nous ne devons – à aucun prix ! – rester les corps et les coeurs rivés vers les années du passé. Le prix que nous aurions à payer serait le futur lui-même. Le notre certes ! Mais surtout celui de cette génération nouvelle qui arrive et pour laquelle, sous aucun prétexte, nous ne devons renier ce qui est le grand idéal de la République, cet idéal d'un Pacte passé entre des individus. Ce Pacte qui les fait citoyens entre eux. Nos parents et nous mêmes avons combattu pour lui. Nous avons transmis ses valeurs, nous avons oeuvré pour sa pérennité dans les coeurs. Aujourd'hui l'infâme serait de lui tourner le dos simplement parce que ce futur ne serait pas ce qu'a été notre passé. Nous devons préserver la gauche de l'esprit réactionnaire. Car – et loin s'en faut ! – le réactionnaire n'est pas nécessairement de droite. Le réactionnaire est celui qui ne s'imagine pas vivre autrement que dans l'ordre du monde qu'il a toujours connu. Il oublie l'histoire avant son monde. Il oublie les naissances. Il oublie l'inéluctable fin de toute chose. Il oublie la construction et l'édification sur les cendres. Lorsqu'il est de gauche, il oublie que le Pacte Républicain est un constant devenir, une adaptation permanente, un renouveau frappé d'audaces politiques et idéologiques. Pour le réactionnaire, l'avenir est « Le » danger. « Mieux vaut saborder les chances d'avenir que renoncer à mon monde ! » voilà une pensée digne d'un coeur réactionnaire. Làs, ce faisant, il endigue les forces de progrès, il bloque et paralyse toutes mécaniques de renaissance, de profusions, d'initiatives. Contre toute forme émancipation, il devient lui-même la cage.
Plus que jamais nous devons être de gauche ! Non dans l'esprit des partis, non dans le soucis d'être des militants zélés ou dans le vote. Nous devons être de gauche dans ce qu'il y a de plus profond : la création, la nouveauté, le chantier sans cesse propulser vers l'avenir, l'adaptation sans fin aux changement inéluctable du monde. S'il y a une mystique de gauche, alors elle est dans ce désir de s'épancher dans la construction de l'avenir pour poursuivre notre idéal de justice et de paix. Elle est dans cette extraordinaire capacité à concevoir tout terrain offert comme une opportunité de bâtir davantage de justice et de sérénité de vie. Là se trouve l'honneur du militant de gauche. Et aujourd'hui, mais le marasme indécent du sarkozysme, nous avons devant nous un chantier des plus extraordinairement ouvert. Depuis la seconde guerre mondiale, aucun militant de gauche n'a eu, face à lui, l'opportunité de création qui s'offre à nous. Aucun n'a connu un bouleversement d'époque semblable à celui qui se profile à nos pieds. Le projet social de la gauche est une ruine : édifions ! Le paysage des partis ne fonctionne plus : bouleversons le ! Le Pacte Républicain est déficient : réinventons-le. L'esprit de gauche est de concevoir tous ces outils comme étant au service de l'idéal de justice et de paix ; non l'inverse.
L'année qui arrive va être marquée par des élections – d'un faible intérêt pour la politique générale de notre pays – mais au delà, les européennes nous tendent les bras en 2009. Ces élections, de bien peu importances à l'ordinaire, auront cette fois une toute autre signification. D'abord elles sont proportionnelles (ce qui limitera les tactiques d'alliances lors des scrutins majoritaires, comme c'est le cas aux municipales), ensuite – et surtout ! – elles répondront à ce que, 4 ans plus tôt, la gauche de France a pu élever à la face des instances libérales, à la face de l'ordre d'un monde que certains entendent inscrire dans le marbre avec la douleur promises pour nos existences. Ces élections européennes résonneront du bruit de ce qui fût, à gauche, en Mai 2005, la négation stupéfiante des logiques claniques héritées d'un monde disparus, et la preuve – s'il en est encore besoin... – que la représentation politique offerte par nos partis n'est décidément plus en conformité avec les attentes des citoyens.
D'ici là nous aurons fort à faire ! Car la résistance face à l'oppression est une nécessité de tous les jours. L'invasion libérale anglo-saxonne poursuit son débarquement, et son serviteur zélé, Nicolas Sarkozy, frappe si fort, et partout, que la gauche semble KO debout. Les partis de l'ancienne gauche agonisent d'une mono-culture idéologique (leur incapacité à produire autre chose que de l'effondrement est symptomatique). Mais la gauche nouvelle s'enracine chaque jour davantage dans les coeurs de tous ces gens qui subissent de plein fouet ce qui est, sans conteste, la plus incroyable négation du Pacte Républicain que notre histoire ait connue. Éducation, santé, droit du travail et 35h, protection sociale, pouvoir d'achat, bio-éthique, culture, laïcité, unité de la population, droits de l'Homme et protection des individus, héritage culturel de ce qu'un De Gaulle nommait « la France éternelle » : Sarkozy a parfaitement compris que la gauche du XXe siècle n'a rien dans son arsenal idéologique pour contrer autre chose que des questions « économico-économiques ». Le président bâtit son projet sur une invasion éthique et culturelle dont les valeurs nous sont assénées à longueur de temps. Cette tactique est le coeur de ce qu'on peut désigner par le « sarkozysme ». Loin d'être un feu follet, Nicolas Sarkozy use des faiblesses de l'ancienne gauche pour détruire notre pays. Nous avons tant à faire ! Mais ce « tant à faire » ne doit pas être à regret. L'avenir ouvert est l'opportunité de créer autre chose. Nous sommes face à un bloc d'une belle pierre brute. De cette pierre, chargée d'un héritage sans pareil, à nous de faire émerger les formes de la sculpture prise en son sein. À nous de travailler notre matière, de reconstruire des formations politiques adéquates pour répondre aux attentes, et de fortifier nos fondamentaux idéologiques par de nouveaux apports. L'année qui s'annonce va être d'une dureté sans nom, pénible comme jamais, et elle sera de tous les combats. Mais j'ai envie de vous dire, à vous chers lecteurs, à vous militants de cette gauche nouvelle, que cette année va aussi nous offrir l'occasion de formuler des promesses d'avenir sans pareil. Elle va nous donner la possibilité de toutes les audaces. Elle va nous donner l'opportunité de nous montrer à chacun d'entre nous, ce que c'est qu'être de gauche.
De la part de la rédaction de Respublica : Bonne année à vous, individu-citoyens, membres du Pacte Républicain.
« Qu’est-ce que le bonheur ? — Le sentiment que la puissance grandit — qu’une résistance est surmontée. »
Nietzsche
par Évariste
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