Traité Européen
Par Nicolas Pomiès
Mardi 11 mars 2008
article publié dans la lettre 581
Lien permanent vers cet article
Le 4 février 2008, les parlementaires de la V République finissante votaient en majorité l'adaptation de la constitution à un traité destiné selon eux à débloquer le processus de construction de l'Union Européenne.
Notons que les millions de français victimes de la paupérisation, témoins de la transformation du territoire national en friches industrielles, voyant toutes les avancées sociales et politiques être effacées au nom de la marchandisation, n'avaient pas perçus de bloquages dans l'adaptation de la France aux directives libérales de l'Union Européenne.
Il eut donc ce jour à Versailles, décidément ville de toutes les forfaitures, trois types de parlementaires.
Il eut des courageux, qu'ils en soient remerciés, mais bien trop peu nombreux.
Il eut une minorité de cuistres à l'instar de Jack Lang osant vraiment défendre leur choix pour le oui.
La majorité scella notre destin la mine triste et le rire jaune car au fond ils savent bien que la poursuite de la construction européenne en l'état si elle leur permettra de maintenir à coup sur leur privilèges dans un parlement de témoignage, apportera pour nos concitoyens tout un lot de misère et l'adieu définitif à la République.
Mais quel est donc ce processus que cette majorité a désiré relancer ?
Deux livres récemment publiés nous indiquent les objectifs réels de l'intégration européenne.
Tout militant résistant se doit de les connaître.
L’Intégration européenne de la France. La Tutelle de l’Allemagne et des Etats-Unis, d'Annie Lacroix-Riz, est un petit livre, dense et synthétique, qui indique comment des institutions ont été fondées pour défendre les intérêts capitalistes, notamment, après la Seconde Guerre mondiale. La volonté hégémonique états-unienne s’est concrétisée par la création d’institutions internationales telles que : le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) ou Banque mondiale en 1944, l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1945. En 1947 sont créées aux Etats-Unis des institutions gouvernementales comme la CIA et le National Security Concil (NSC) et, en 1949, l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord), contre le bloc soviétique. La guerre froide a effectivement commencé avant la fin de la guerre. La volonté hégémonique des Etats-Unis est d’autant plus déterminée que l’Europe est exsangue après les destructions de la Seconde Guerre mondiale et son rôle en Europe est crucial. L’emprise exercée par les États-Unis sur le continent européen de l’Ouest est capital dans cet après-guerre.
Dans ce contexte, que signifie l’intégration européenne de la France ? Que reste-t-il des anciens liens économiques entre la France et l’Allemagne des années 1920 et 1930 ? Quels sont les enjeux derrière les grands discours qui se veulent fédérateurs ? Quels sont les enjeux de la « construction européenne » ? Une « construction européenne » qui se fait sur le dos de qui ? Et selon quel modèle ? Le modèle états-unien ?
Les États-Unis sont sortis de la Première Guerre mondiale avec des objectifs européens inclus dans les "14 points de Wilson": faire de l'Europe une zone ouverte à leurs capitaux et à leurs marchandises, métropoles et colonies: "l'exclusivité impériale" bénéficiait aux impérialismes européens rivaux et soustrayait aux capitaux américains les matières premières à bas prix dont ils avaient besoin. Ils ont œuvré à la réalisation de ces buts dans l'entre-deux-guerres, grâce à leur énorme poids financier, d'une part, de créanciers de l'Entente franco-anglaise depuis la guerre puis, à partir des années vingt, du Reich qui finança son réarmement à marches forcées par l'emprunt extérieur et, d'autre part, d'investisseurs de capitaux (particulièrement en Allemagne).
La Deuxième Guerre mondiale remit aux États-Unis victorieux et considérablement enrichis des atouts décisifs dans la création d'un vaste bloc européen d'accès entièrement libre: gigantesque endettement britannique suivi de l'endettement de toute l'"Europe occidentale" (qui conduisit les intéressés à accepter toutes les conditions financières et commerciales américaines, abandon des empires coloniaux compris); équivalence or du dollar et multilatéralisme menant toujours à Washington décrétés à la conférence de Bretton-Woods de juillet 1944 (et perspective d'abandon des tarifs douaniers et contingentements); maîtrise directe dès le printemps 1945 et peu après pour les deux autres "zones occidentales" de la partie la plus riche de l'Allemagne, incluant la Ruhr, base de son économie de guerre; promesse de maîtrise à assez court terme, notamment via l'Église romaine toute puissante, des zones d'Europe orientale pour l'heure incluses dans la sphère d'influence soviétique; tutelle directe (AMGOT en Italie) ou indirecte d'une zone d'influence ouest-européenne dont les dirigeants économiques et politiques nationaux n'avaient pas grand chose à refuser aux États-Unis: sauveteurs des coffres-forts, ils assuraient la sécurité et l'avenir des élites compromises par leur comportement depuis les années trente et surtout l'Occupation.
L'URSS étant réduite à la paralysie sur les projets de "reconstitution prioritaire" du Reich, les États-Unis, après avoir vaincu les résistances des autres pays de leur sphère d'influence européenne à la "reconstruction prioritaire de l'Allemagne", purent faire de celle-ci le pivot de l'union européenne : après l'abdication définitive par la France en 1948 de ses objectifs officiels en Allemagne et l'agrégation de sa zone d'occupation à la Bizone anglo-américaine, la voie fut ouverte à "l'union douanière" préparée à Washington pendant la guerre, dont l'Allemagne occidentale prendrait la tête.
Le livre d'Annie Lacroix-Riz est à lire en parallèle au livre du journaliste Frédéric Charpier "La CIA en France".
On y découvre une CIA qui multiplie les contacts avec les milieux intellectuels, soutenant des revues, des journaux, des agences de presse, de symposiums, des rencontres, des congrès où l’on croise notamment le sociologue Raymond Aron. Elle soutient surtout les mouvements politiques pro-européens, où officient des leaders tels que l’ancien résistant Henri Frenay, le futur père de l’Europe Jean Monnet, ou le jeune ministre François Mitterrand...
« A l’échelon politique, Washington appuie et finance donc les courants de pensée proeuropéens, alors représentés par les fédéralistes et les partisans d’une union européenne. Il s’agit en fait de donner une substance politique à l’esprit de reconquête, de consolider le bloc occidental qui, en cas de conflit, sera naturellement en première ligne (…) En novembre 1947, se crée un comité de coordination qui rassemble l’UEF (Union européenne des fédéralistes (présidée par Henri Frenay), l’United Europe Movement de Winston Churchill, le Mouvement pour les Etats-Unis socialistes d’Europe de Jean Monnet et les Nouvelles équipes internationales.
S'appuyant sur d'anciens collaborateurs des nazis, la CIA met aussi en place des organisations visant à organiser la subversion anticommuniste et proeuropénne. Se retrouvent ainsi dans la fondation Est-Ouest dirigée par le stipandié Georges Albertini, ancien secrétaire de Marcel Déat, des renégats du PCF, des trotskistes prêts à tout pour obtenir de l'argent, des syndicalistes en rupture avec la CGT ou des militants d'extrême-droite.
Frédéric Charpier démontre comment Force Ouvrière fut une création directe de la CIA visant à affaiblir une CGT trop communiste. On découvre aussi comment les responsables de la SFIO de Léon Blum à Guy Mollet rendent des services rémunérés au profit de la politique américaine. Guy Mollet ira jusqu'à offrir à Albertini un siège de député !
François Mitterand est présenté, preuves à l'appuie, comme un président donnant des gages aux intérêts américains.
Hommes politiques, patrons, syndicalistes, intellectuels, journalistes : il est peu de milieux que les agents de la CIA en France n’aient tenté d’approcher, d’infiltrer, d’influencer de manière directe ou indirecte. Au nom de la lutte contre le communisme, ennemi suprême, les espions se sont mêlés de beaucoup de choses, souvent à tort et à travers, allant jusqu’à établir des plans secrets (le « Plan Cloven ») avec le gouvernement français en 1952 pour tenter de « liquider » le Parti communiste français.
Sans être toujours décisive, « l’ingérence » de la CIA a pu semer le trouble, déstabiliser des personnes, influencer des stratégies, financer des amis, mener une guerre clandestine, autant psychologique que politique. Le livre de Frédéric Charpier raconte quelques-unes de ces opérations clandestines, principalement celles des années d’après-guerre jusqu’aux années 70.
Les parlementaires du 4 février 2008 sont donc fidèles aux Guy Mollet et Georges Albertini. Ils ont assassiné aujourd'hui la République comme hier leurs anciens visaient à tuer le mouvement social car tout doit disparaître.
Les syndicats, la sécu, les mutuelles, l'Ecole laique, les associations et plus largement la Nation doivent céder la place au grand marché "libre et non faussé". Pour accompagner cette extension du regne de la marchandise au profit des détenteurs de capitaux, CIA et politiciens triviaux s'accordent à nous de les briser.
par Nicolas Pomiès
voir tous ses articles
L'affaire du voile dans le gîte des vosges,
ou l'affaire dite "Fanny Truchelut" du nom de sa propriétaire, dernier article paru: Une virtuosité imprécatrice, confuse et contradictoire, réponse à Anne Zelensky, Par Marie Perret, Catherine Kintzler, Jean-Marie Kintzler Voir le dossier...
Soutien à Robert Redeker
La collection d'articles parus dans ReSPUBLICA autour du soutien à Robert Redeker Voir le dossier...
L'urgence énergétique
Série d'articles sur la question énergétique
Voir le dossier...