Politique française
Par Pierre Larrouturou
Vendredi 4 avril 2008
article publié dans la lettre 584
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Entretien paru dans les Inrokuptibles.
Pierre Larrouturou vient de publier Le Livre noir du libéralisme (éditions du Rocher) et lance une pétition pour obliger la direction du PS à ouvrir des débats (www.nouvellegauche.fr).
Quel est votre avis sur la crise financière mondiale qui semble se profiler ?
Il est fondamental de comprendre la gravité de la crise, au lieu d’en rester aux subprimes qui ne sont, hélas, qu’une petite partie du problème. Depuis 25 ans, tous les pays occidentaux subissent une précarité et un chômage massifs. A cause de ce chômage, dans beaucoup d’entreprises, dit ou non dit, le "si tu n’es pas content, tu peux aller voir ailleurs" remplace toute vraie négociation sur les salaires. Du coup, dans l’ensemble des pays occidentaux, ce qui va aux salaires dans le PIB a baissé de 10 % sur les vingt dernières années (c’est le chiffre donné par le FMI). Aux USA, seuls les 5 % les plus riches ont vu leurs revenus augmenter sur les huit dernières années. Les autres voient leurs revenus stagner ou diminuer franchement. Or ces 5 % ne peuvent pas faire 20 repas par jours. Un tel niveau d’inégalité devrait donc casser la croissance. Comment maintenir la croissance ? Comment augmenter la consommation de tous ceux dont le revenu diminue ? En les poussant à s’endetter.

Jusqu’en 1981, les USA fonctionnaient avec un compromis "fordiste" : les salaires progressaient avec la productivité et le ratio dette/PIB était parfaitement stable. Mais en 1981, arrive Ronald Reagan. Les libéraux baissent les impôts sur les plus riches (ce qui augmente la dette publique) et précarisent les salariés au bénéfice des actionnaires. Pour que le système fonctionne, on pousse les "classes moyennes" et les "pauvres" à s’endetter de façon considérable. En 1929, avant qu’éclate la Grande Crise, la dette totale (privée et publique) des Etats-Unis représentait 140 % du PIB. Elle atteint aujourd’hui 235 %. Et si l’on intègre le secteur financier, la dette atteint 340 % du PIB...
Lundi dernier, Alan Greenspan, l’ancien patron de la Réserve fédérale a déclaré que nous entrions sans doute dans "la crise la plus grave depuis la seconde guerre mondiale".
Pensez-vous que se profile une crise plus grave qu’en 1929 ?
Cela dépend des décisions que vont prendre nos dirigeants dans les prochains mois et les prochaines années. L’Histoire n’est pas écrite d’avance. Mais les déséquilibres économiques sont plus graves qu’en 1929 et nos économies sont plus interdépendantes qu’en 1929. L’essentiel de la croissance chinoise, par exemple, vient de la consommation et des investissements américains. Une récession américaine peut avoir des conséquences dramatiques en Chine et faire exploser la précarité dans un pays où il y a déjà de nombreuses émeutes sociales. Si la crise sociale débouche sur des poussées de nationalisme, est-on sûr que ce qui s’est passé en Allemagne dans les années 1930 ne peut pas se reproduire en Chine, avec Taiwan dans le rôle de l’Alsace Lorraine ? Rappelons que le budget militaire de la Chine a doublé depuis 8 ans et l’on voit au Tibet les limites de l’humanisme des dirigeants chinois...
Vous nous dites que le modèle libérale est en train de s’effondrer, mais voit-on venir une alternative ?
Ce qui est le plus frustrant aujourd’hui, c’est que les politiques semblent impuissants alors que jamais les solutions n’ont paru aussi évidentes pour sortir de la crise. Dans mon livre, je fais 20 propositions concrètes pour sortir de la crise, mais je ne suis évidemment pas le seul dans ce cas : toutes les semaines sont publiés des livres ou des rapports qui présentent un certain nombre de solutions concrètes.
Si la gauche se mettait au travail, en quelques mois, on pourrait avoir un projet génial. C’est comme les morceaux d’un puzzle qu’il faut rassembler… Bien sûr, il y a à prendre et à laisser. Bien sûr, tout n’est pas possible tout de suite. Bien sûr, il faut créer des marges de manoeuvre financière (je fais des propositions dans ce domaine), mais, que ce soit en matière de lutte contre le dérèglement climatique ou de lutte contre la précarité (les deux urgences absolues), on pourrait en quelques mois construire un consensus fort, à la hauteur des enjeux, si on se donnait la peine d’écouter vraiment ceux qui ont travaillé sur la question.
Si la gauche a gagné bon nombre de villes, ce n’est pas seulement par rejet de la droite. C’est parce que, au niveau local, les élus et les militants travaillent. Ils sont à l’écoute des associations. Ils font des propositions concrètes... Les valeurs de la gauche sont en phase avec ce qu’attendent la plupart de nos contemporains. Si la gauche est capable de traduire ses valeurs en politiques concrètes, elle est soutenue par une très large majorité. Pourquoi ce qui marche au niveau local ne pourrait pas marcher au niveau national ?
Au niveau national, depuis quand la gauche n’a-t-elle pas sérieusement actualisé son projet ? En 1983, le gouvernement a dit qu’il ouvrait une "parenthèse" dans les réformes, le temps de construire au niveau européen des leviers d’action plus adaptés à l’époque. Mais 25 ans plus tard, on ne sait toujours pas si la parenthèse est refermée ou non. On a l’impression que certains ont renoncé tant à construire l’Europe qu’à construire le socialisme…
On a du mal à imaginer que, depuis 20 ans, le PS n’ait pas réfléchi. Comment expliquez-vous cette incapacité à absorber les idées ?
Je suis revenu au PS en 2002 en pensant que le "choc du 21 avril" était suffisant pour qu’on se mette au travail. François Hollande m’a fait entrer dans la Commission économie. Mais je raconte dans mon livre comment la Commission économie n’a tenu aucune réunion pendant 2 ans quand nous aurions du préparer le programme des Présidentielles.
Aucune réunion en deux ans ?
C’est Eric Besson qui présidait la Commission. Un jour quelqu’un a fait une proposition en matière fiscale. Eric lui a répondu : "c’est très intéressant. Mais ce n’est pas dans la droite ligne de ce qu’on a fait pendant cinq ans avec Lionel Jospin. Ça nous obligerait à des contorsions". Besson espérait que Jospin serait candidat en 2007 et dès que quelqu’un faisait une proposition un peu nouvelle, il la percevait comme une critique en creux de ce que n’avait pas fait son ami. Alors il a préféré ne plus réunir la Commission Economie. A l’époque, Eric Besson n’aimait pas les "contorsions"…
Le cumul des mandats, la concentration du pouvoir aux mains d’un tout petit nombre et l’absence de renouvellement des "élites" politiques expliquent sans doute une grande part de l’inertie intellectuelle de la gauche depuis 20 ans.
Mais Besson n’est pas le seul responsable de ces cinq années de léthargie. D’après les statuts du PS, une grande Convention doit être organisée tous les 6 mois pour approfondir un point du projet. En 5 ans, nous aurions du tenir 10 grandes Conventions. Nous aurions du travailler pendant 6 mois sur l’éducation, 6 mois sur la santé, 6 mois sur les relations Nord-Sud… Nous aurions du tenir 10 grandes Conventions. Nous n’en avons eu aucune ! Il faudra un jour que la direction du PS explique pourquoi elle n’a organisé aucun débat de fond en 5 ans. Cette absence de débat explique la médiocrité de notre projet présidentiel.
En 2006, de tous les "cadres" du PS, je suis le seul à avoir voté contre le projet et à avoir affirmé publiquement que nous allions perdre la présidentielle si nous ne nous mettions pas au travail (Le Monde 2 juin 2006) à un moment où tous les sondages donnaient Ségolène Royal largement gagnante.
Pourtant, c’est la droite qui a gagné…
Sarkozy a menti comme un arracheur de dents pendant toute la campagne. Citer 27 fois Jean Jaurès dans un discours d’une heure, quand c’est George Bush qu’on admire, ce n’est pas de l’habileté, c’est du mensonge ! Sarkozy a donné l’impression qu’il allait s’intéresser au gens, à leur vie quotidienne. En reprenant le même parolier que Chirac en 1995, Henri Guaino, il a fait une belle campagne. Hélas, la gauche n’avait rien de concret à proposer et n’a pas été capable de démasquer les mensonges et les ambiguïtés de Sarkozy.
Comment jugez-vous les propositions économiques de Sarkozy ?
Sarkozy a une telle admiration pour le modèle américain qu’il en devient aveugle. En novembre 2006, dans Les Echos, il disait "je veux développer le crédit hypothécaire en France, c’est ça qui a nourri la croissance aux USA" alors que de nombreux économistes s’inquiétaient déjà du risque de récession lié au crédit hypothécaire. De même, Nicolas Sarkozy donne souvent le "plein-emploi" américain comme un modèle à suivre, alors qu’en réalité, il y a tellement de petits boulots aux USA que la durée moyenne du travail est tombée à 33,7 heures en moyenne.
Ce que Nicolas Sarkozy refuse de voir, c’est que nous vivons une vraie révolution : grâce aux ordinateurs et aux robots, la productivité a plus augmenté sur les 30 dernières années que sur les 150 ans qui précèdent.

Du fait de cette productivité, on produit chaque année plus de richesses avec moins de travail. La question est de savoir comment on répartit ce travail (et la dignité, les revenus et la protection sociale qui vont avec). Au USA, je l’ai dit, la durée moyenne -sans compter les chômeurs- est de 33,7 heures. En Grande Bretagne, la durée moyenne est de 32,1 heures. Voilà ce que donne grandeur nature la "liberté de travailler plus pour gagner plus"… En réalité, la question n’est plus "Pour ou contre le partage du travail ?" puisque, d’une façon ou d’une autre, on va vers les 32 heures de durée moyenne. La seule question est "Comment on y va ?" "Quel partage du travail ?" Partage organisé par le marché (précarité, stress et concurrence permanente) ou partage organisé par le débat, le référendum et la négociation ?
« Entre le riche et le pauvre, entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère » affirmait déjà Henri Lacordaire en 1848. Sarkozy se pique d’être un Président hyper-moderne mais sa pensée sociale date d’avant 1848. Il n’a toujours pas compris la nécessité d’un contrat social.
Or le besoin de régulation est d’autant plus fort que nous vivons depuis 30 ans une révolution technologique bien plus considérable que toutes celles dont on parle dans nos livres d’histoire. La révolution de Ford et Taylor entre 1910 et 1920 (Cf Charlot, dans "Les temps modernes"), qui fut indirectement à l’origine de la crise de 1929, est une vague de productivité à peine visible à côté de la vague que nous connaissons depuis 30 ans ! Nicolas Sarkozy est farouchement hostile à la RTT mais une bonne part des emplois créés en France l’an dernier est à 12 heures ou à 15 heures par semaine. Et cela ne le gène pas !
Nicolas Sarkozy ne peut pas complètement ignorer toutes ces données…
Il les connaît toutes (je les lui ai moi-même présentées il y a quelques années) mais il s’en moque. Ce qui l’intéresse, c’est le pouvoir et la jouissance qu’il peut en tirer. Un des plus proches conseillers de Sarkozy m’a dit un jour en parlant de son patron "Nicolas ne fera jamais 5 minutes de pédagogie. Il dit ce que les gens veulent entendre, avec les mots que les gens veulent entendre." C’est la définition du populisme dans ce qu’il a de plus méprisable.
La droite sarkozyenne parle au cerveau reptilien. Elle joue sur la peur des gens et ne leur demande pas le moindre effort de réflexion. La gauche devrait prendre l’exact contre-pied de Sarkozy et se donner les moyens de parler à l’intelligence et à la conscience des citoyens. On y reviendra j’espère.
Qu’est-ce qui vous semble le plus inquiétant dans les réformes que Sarkozy veut mettre en place dans les mois à venir ?
Si l’économie mondiale risque de tomber en récession, il est urgent de renforcer les coopérations européennes avant que la crise n’éclate vraiment. Sinon, quand la crise éclatera, chaque pays risque de se replier sur ses intérêts nationaux et le dumping intra-européen peut s’aggraver. Nicolas Sarkozy a-t-il contribué à renforcer nos liens avec l’Allemagne et les 25 autres états membres depuis qu’il est président ? Non, hélas. Au contraire !
Concernant les retraites, Fillon veut passer à 41,5 ans de cotisation. Vue l’augmentation de l’espérance de vie, cela semble une mesure de "bon-sens" mais, en réalité, c’est une mesure dangereuse : aujourd’hui, les gens sont au chômage depuis 3 ans (en moyenne) quand ils arrivent à la retraite. Exiger un an de cotisation en plus si on ne leur donne pas un vrai travail n’aura aucun effet réel sur les ressources des caisses de retraites. Si l’on arrive pas à lutter radicalement contre le chômage, allonger la durée de cotisation amènera seulement à baisser le niveau de vie des retraités : s’il leur manque 4 trimestres de cotisation, ils perdront 10 % sur leur pension !
Ce qui m’inquiète aussi c’est leurs projets en matière de santé. Guillaume Sarkozy (le frère de Nicolas) est maintenant DG d’un groupe d’assurance-santé, assurance-retraite. François Fillon et lui veulent fortement inciter les Français à aller vers des assurances privées. Aux USA, les dépenses de santé sont deux fois plus importantes qu’en France (en proportion du PIB) mais 40 millions d’américains n’ont pas d’assurance santé car ils n’ont pas les moyens de se la payer : le système est en même temps très coûteux et très injuste. Mais pour certains, il est très rentable.
Il y a beaucoup de choses qui m’inquiètent dans ce que veut faire Sarkozy. Et je suis inquiet aussi pour ce qu’il ne va pas faire : ceux de mes amis qui sont impliqués dans le Grenelle de l’environnement sont de moins en moins optimistes sur ce qui va en sortir en matière de lutte contre le dérèglement climatique. Pour toutes ces raisons, il me semble urgent que la gauche se remette au travail pour construire une alternative.
À suivre.
par Pierre Larrouturou
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