Reconstruire la Gauche
Par Philippe Hervé
Dimanche 6 avril 2008
article publié dans la lettre 585
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C’est dans la douleur que le parti social-démocrate allemand a décidé d’entamer des négociations avec la formation d’extrême-gauche, Die Linke, dans les régions de l’Ouest. Le président du SPD, Kurt Beck, assume ainsi le risque de faire ressurgir le vieux clivage au sein de son organisation entre les tenants d’une ligne d’union nationale dont la raison d’être est l’application d’un plan d’austérité intitulé sous l’ère Schröder « l’agenda 2010 », et les tenants d’un front de gauche unitaire avec les Verts et le « Linke » pour la défense du pouvoir d’achat des salariés.
Le « Linke » a le vent en poupe, en effet : il passe systématiquement la barre de 5% aux élections régionales donnant droit à une représentation dans les parlements des Landers. Cette formation est issue de l’ancien parti communiste allemand pour les Landers de l’est et de divers courants gauchistes, alter mondialistes et sociaux-démocrates de gauche comme celui d’Oskar Lafontaine à l’ouest.
L’émergence politique de l’extrême-gauche n’est pas une péripétie mais repose sur une véritable « gauchisation » générale du paysage politique allemand. Déjà, lors de la dernière élection législative nationale, les trois organisations de gauche, SPD-Verts-Linke, avaient totalisé la majorité absolue (51,5%) des suffrages exprimés, et cela pour la première fois de l’histoire moderne de ce pays ! Le SPD a alors délibérément choisi de tourner le dos à cette vague de fond en formant une alliance contre nature avec les chrétiens démocrates. Ils ont ainsi formé un gouvernement dirigé par Angela Merkel dont l’axe politique essentiel est de poursuivre l’ouverture du marché allemand en appliquant les recettes anti-sociales du libéralisme anglo-saxon.
Bien sûr, le SPD y perd son âme et s’effondre littéralement dans l’électorat populaire au profit de l’extrême-gauche sur l’ensemble du territoire, et plus seulement dans les territoires de l’ancienne RDA. La tenaille est terrible pour les sociaux-démocrates allemands : ils ont pour alternative de continuer dans « l’union nationale » et de s’éroder sur la gauche ou bien de construire un « Front des Gauches » avec le « Linke » et de s’aliéner les sociaux libéraux sur leur droite. Derrière ce dilemme se profile un véritable choix d’alliance de classe. En effet, l’Allemagne reste, contrairement à la France, un véritable pays industriel. Les délocalisations n’y sont pas généralisées. Au contraire, la classe ouvrière allemande garde sa centralité dans la création de valeur. La machine-outil, la métallurgie, ou la chimie sont les vrais moteurs de la croissance. Or, le gouvernement Merkel est obligé, pour des raisons de globalisation, de faire passer, comme dans le reste de l’Union européenne, des mesures entraînant une paupérisation des ouvriers et des employés. C’est pour cela que le SPD ne pourra pas longtemps maintenir ce grand écart et sera obligé de « tomber à gauche » s’il ne veut pas perdre sa base sociale et son alliance historique avec le mouvement syndical.
Cette liaison historique entre le SPD et le syndicalisme constitue d’ailleurs l’un des éléments de divergence entre les mouvements ouvriers allemand et français. Dans l’Hexagone, le parti socialiste n’a plus de base ouvrière depuis les années 20 (sauf dans le Nord jusque dans les années 60). Il n’est pas contraint de « coller » sous peine de mort aux intérêts des ouvriers, qui d’ailleurs ont subi la désindustrialisation. Le PS peut donc naviguer à son gré et sans boussole au centre droit, bien loin des préoccupations du mouvement social.
Voilà la raison fondamentale de la non émergence en France d’un Front des Gauches. Il est évident que d’autres éléments plus subjectifs existent également. Par exemple, le fait que notre extrême-gauche soit aujourd’hui dominée par trois chapelles trotskistes, dont l’une des caractéristiques principales à travers les époques est le fétichisme de l’Organisation. Ce qui, en France, rend pratiquement impossible un rassemblement unitaire sans exclusive à la gauche de la gauche, tel que le « Linke », sur les bases identiques à celles observées en Allemagne.
Ainsi, en France, compte tenu du contexte social et économique différent de celui de l'Allemagne, les bureaucraties des partis politiques, grands ou petits, n’ont donc aucun intérêt ni objectif ni subjectif à la renaissance d’un « front des gauches ». A froid et sans la dynamique d’un mouvement populaire autonome ce dispositif politique n’existe pas ou échoue lamentablement comme la « gauche plurielle » sous Jospin. A l’inverse, le mouvement populaire anti-fasciste de 1934-35 aboutit au « front Populaire » de 36, et mai 68 engendre l’union de la gauche de 1972. Depuis 1789 dans notre pays, et contrairement à l’Allemagne, c’est toujours le mouvement qui engendre le front politique et jamais l’inverse. Notons d’ailleurs qu’outre Rhin le mouvement populaire autonome aboutit souvent à l’éclatement du front politique, comme lors de la révolution allemande de 1919 ou de la montée du nazisme de 1929 à 1933.
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