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« L'hypothèse communiste », conférence d'Alain Badiou organisée par le PCF

Par Guillaume Desguerriers

article publié dans la lettre 588

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Le livre, " De quoi Sarkozy est-il le nom ? ", n’en finit pas de faire parler, et ce vendredi 18 Avril les militants communistes du campus d’Orsay ont souhaité accueillir son auteur pour inaugurer un cycle de conférences. A cette occasion, Alain Badiou a fourni nombre d’explications parallèles à son texte. Il a également exprimé sa décision de ne pas rejoindre le PCF malgré les sollicitations, mais réaffirmé que la gauche est une grande famille à laquelle il appartient pleinement.

Histoire de France

L’analyse du " sarkozysme " comme un " pétainisme " de notre époque fait évidemment référence au mouvement contre-révolutionnaire qui traverse la France depuis plus de 200 ans, dont la période 1940-42 est une illustration. Pour Badiou, force est de constater que si, d’une part, la France est le pays où siège un puissant courant révolutionnaire (qui s’est exprimé à de nombreuses reprises, en 1789 certes, mais aussi en 1830, 1848, lors de la Commune, en 1936 et en Mai 68) ; elle est, d’autre part, en proie à un mouvement contre-révolutionnaire à la fois tenace et surtout " revanchard ". Notre pays est un lieu où ces deux courants s’opposent avec une rare intensité. Et les déclarations de Sarkozy sur son désir " d’en finir avec Mai 68 " illustrent cette volonté de ne jamais céder, de toujours revenir sur les acquis, même des années après, et surtout d’enterrer l’idée qu’un monde plus juste est possible. Cette idée-là, cette idée qui permet de rêver, de construire et de revendiquer plus de justice, cette " hypothèse communiste ", le pétainisme la prend à nouveau pour cible et veut en finir avec elle une fois pour toute.

D’hier à aujourd’hui

La France s’est structurée en 1945 sur une opposition incarnée par le gaullisme et le PCF. Badiou précise que le PCF n’a jamais été un parti communiste " comme les autres ". De l’autre coté, le gaullisme n’a jamais été une droite débridée, porteuse du libéralisme. Pendant 60 ans, ces deux frères ennemis ont façonné la vie politique française par les positions qu’ils incarnaient. Le monde extérieur avait ses deux blocs, mais la France avait les siens propres qui n’étaient pas, quoi qu’on en dise, les prolongations directes de " l’Est " et de " l’Ouest ". Ces deux camps français étaient ennemis, mais ils étaient également soudés par une épreuve commune (la guerre) et une construction commune (la libération et la République). Il y avait donc, au-delà des oppositions, des accords tacites, indiscutables, que même Chirac n’a pas brisés (et en ce sens, il a été le dernier président de cette ère).
L’arrivée de Sarkozy est une rupture totale car il est le premier à dire explicitement que cette époque est révolue, que la droite est redevenue la droite (qu’elle n’est plus le gaullisme) et que le social ne concerne plus l’état. Il revient donc sur le pacte de la Libération et la République, et entend les réduire à néant puisque le courant révolutionnaire s’y incarne aussi (sécurité sociale, retraites, éducation, etc.). Badiou explique que, de fait, tout ce qui a été forgé dans l’esprit de cette époque passée (les mentalités, les préoccupations, les repères) n’a désormais plus aucune prise sur le monde actuel. Le monde a changé. Les " outils ", qu’il s’agisse des partis de gauche, des manuels, des formations, des réflexes, des idées, tous sont inadéquates du fait de ce nouveau monde politique qui réclame tout autant de nouveaux outils.

Agir aujourd’hui

Dans ce nouveau monde, il faut réapprendre à agir, à passer à l’acte. La décomposition de la gauche est un phénomène global qui pousse à la paralysie les personnes qui ont pour référents ceux de l’ancien monde. Face à cela, Alain Badiou précise qu’il n’a pas lui-même de solution, mais rappelle que dans les situations de blocage au " niveau global ", l’issue est toujours venue de " réponses locales ". Si l’action ne trouve pas de solution au niveau national, elle se fait en local (ville, quartier, etc.) ; si elle n’est pas structurée en un programme global, elle se fait sur des points précis ; si elle n’est pas possible dans une grande organisation, l’action se structure dans de petits groupes et au niveau individuel. De fait, par les paroles, les gestes, la consommation, les actions, notre époque est une remise en avant du rôle de la décision individuelle dans les choix de vie. Le " courage " consiste à tenir des " points " sur lesquels l’individu isolé, au nom de cette " hypothèse communiste ", refuse catégoriquement la rhétorique du dominant libéral. Le terme " pétainisme " renvoie ici très exactement à un refus de collaborer plus avant. Badiou relève aussi que cette place de l’individu, si longtemps écartée dans la pensée de gauche, est en fait une caractéristique majeure de la tradition révolutionnaire de notre pays durant tout le XIXe siècle, et qu’il faudra attendre la Révolution d’Octobre pour avoir un fonctionnement monolithique s’imposer dans les organisations.

L’hypothèse communiste

Tout en étant attentif et délicat face à l’inquiétude de nombreux militants du parti communiste, Alain Badiou leur a tenu un langage clair. D’abord, il a longuement expliqué que " l’hypothèse communiste " - c’est à dire l’idée qu’un autre ordre du monde est possible - n’est en rien la propriété légitime du PCF, mais de toute personne qui se réclame de cet idéal. Ensuite, il souligne que le fonctionnement des partis communistes a été monolithique, construit sur une discipline idéologique forte, un " esprit militarisé " hérité des nécessités de la Révolution d’Octobre. Or, si la prise du pouvoir a été rendue possible par cette discipline, la structuration des partis tels qu’ils l’ont été a amené l’état socialiste à être méfiant à l’égard de l’individu et, par voie de conséquence, à s’engager sur la voie du totalitarisme. Sortir de cette logique est vital, pas seulement pour le PCF, mais pour tous les courants de gauche. Badiou le précise : Marx et Bakounine participent de concert à l’hypothèse communiste. Cet exemple signifie qu’écarter l’un ou l’autre, c’est entrer dans un esprit de fermeture, dont les conséquences sont, et ont été, multiples sur les capacités à toujours enrichir le support idéologique par des idées novatrices, sur la manière de concevoir le projet de société du local jusqu’au global, sur la manière de penser les actions et de les mener, sur la capacité à s’adapter aux nouvelles circonstances. Corollaire de cela, le philosophe souligne la nécessité de clairement identifier " le front " qui nous sépare de l’adversaire. La discipline idéologique militaire a conduit au réflexe que tout autre qui ne pense pas la gauche de la même manière est un ennemi. Or l’hypothèse communiste est un tout, un équilibre, qui n’a pas survécu à une telle conception pratique. Sur ces différences, Badiou explique que nous avons le droit de discuter entre nous " de manière vive ", de nous travailler les uns les autres, de nous chamailler, mais nous ne devons jamais oublier que " le front n’est pas entre nous ", qu’il y a un clivage qui partage le monde en deux et que le front se trouve face à un adversaire commun. Cette remise au clair sur notre camp est une base de la restructuration idéologique de la gauche et de ses pratiques internes.

Enfin, Alain Badiou précisera aussi que notre situation est très différente de celle de 1936, mais que les années 1848 sont bien plus intéressantes pour nous. À cette époque en effet, il n’y avait pas de structuration importante de la gauche. On y constate aussi l’absence d’une ligne politique unique. Cependant on y note une effervescence de pensées, d’idées neuves, et nombre de courants riches et travaillés. L’héritage de la France est profond, notre culture de la révolte est riche, à nous de trouver dans cette histoire non pas une solution pour notre époque, mais l’encouragement à relever ces défis qui n’appartiennent qu’à nous, comme ceux qui, avant nous, ont courageusement affronté les défis qui étaient ceux de leur temps.

par Guillaume Desguerriers
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