Le dernier numéro 604

Chronique d'Evariste

Politique française

Entretiens

Laïcité

Combat féministe

Travail de mémoire

Courrier des lecteurs

Voir tous les numéros

Articles

Laïcité

La critique est-elle un sacrilège et la caricature un blasphème?

Par Jean-Michel Muglioni

article publié dans la lettre 595

Voir cet article sur son site d'origine : Http://www.mezetulle.net/article-20187391.html

Lien permanent vers cet article

Comment le relativisme nourrit l'intégrisme

La liberté d’opinion comprend la liberté de critique

La liberté d’opinion ne signifie pas que toutes les opinions sont respectables, mais que chacun doit pouvoir s’exprimer publiquement, que ses propos plaisent ou non aux puissants, aux prêtres ou à quiconque. Chacun doit pouvoir participer au débat public et donc accepter la contradiction. Socrate désirait qu’on le réfute. La liberté d’opinion comprend par essence la liberté de critique : « Notre siècle, disait Kant en 1781, est proprement le siècle de la critique à laquelle tout doit se soumettre. La religion par sa sainteté et la législation par sa majesté veulent ordinairement s’y soustraire. Mais alors elles éveillent contre elles un juste soupçon et ne peuvent prétendre à ce respect sincère que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen. »[1]

La tolérance sceptique est le refus du dialogue

Nous ne sommes plus au siècle des Lumières. La plupart croient que toutes les opinions ont un droit égal à être exprimées parce qu’elles se valent toutes, ce qui ruine tout droit de les critiquer. Ne peut en effet examiner au lieu de croire en aveugle, qu’un esprit capable par nature de voir clair, et donc de distinguer la vérité et l’erreur : toute opinion ou toute croyance est pour lui par principe susceptible d’être remise en cause et considérée comme fausse – ou même méprisable. Si toutes les opinions et toutes les croyances se valent, aucune n’est erronée, et l’idée de libre examen n’a plus de sens. Toute discussion devient vaine : à chacun sa vérité, comme on dit ! L’idée même de vérité est abolie : deux hommes disant le contraire l’un de l’autre ont également raison, pourvu que chacun se croie dans le vrai. Deux avis opposés coexistent sans que la contradiction éclate et que le dialogue s’instaure qui force chacun à sortir de sa subjectivité.
Lorsque la liberté d’opinion n’a plus pour fondement la volonté de rechercher la vérité en commun, mais la renonciation à la vérité, réfuter une opinion n’a pas plus de sens de que de dire à un homme qui n’aime pas tel mets qu’il est dans l’erreur. Il est vain alors de chercher à obtenir par des raisons que le malade qui trouve le vin amer reconnaisse qu’il est doux. Chacun reste enfermé en lui-même : étrange tolérance, cette coexistence des hommes sans communication réelle entre eux. Chacun tolère que les autres pensent différemment de lui sans qu’un accord soit envisageable, sinon sur le fait que tous doivent vivre ensemble malgré leur désaccord. Ce consensus est le contraire d’une véritable entente.

Quand toute critique est un sacrilège Si une opinion doit être respectée, la critiquer est un sacrilège : c’est porter atteinte à celui qui la professe. Toute mise en question d’une croyance est vécue très sincèrement par le croyant comme une attaque personnelle. Vouloir délivrer un homme d’une erreur est un crime pire que le vol, car c’est le déposséder de lui-même. Et comme les opinions qu’on croit les plus personnelles sont généralement celles du groupe au sein duquel on vit, chaque communauté considère la critique comme une agression et porte plainte. Les tribunaux sont donc appelés à condamner quiconque exerce le droit de critique. Ainsi, ce qui est aux yeux des croyants un blasphème une fois reconnu comme tel par le droit, on en arrive au même point que dans les régimes théocratiques. Il est dans la nature des choses que le relativisme et le fanatisme religieux s’en prennent aujourd’hui ensemble aux Lumières.

Le refus d’apprendre

Alors partout, à l’école ou dans la rue, sur toute chose, en matière de goût, en politique, la moindre croyance est une opinion qui compte, c’est-à-dire qui est comptée ou collectée dans un sondage ; mieux, chacun doit avoir une opinion, parce qu’étant homme et libre, il est l’égal des autres, de sorte que la distinction entre le savoir et l’ignorance est contestée au nom de l’égalité démocratique. Alors chacun est sommé de ne jamais s’instruire avant de juger. Apprendre porterait atteinte à la liberté d’avoir son opinion bien à soi, à l’abri de toute critique. Les maîtres d’école perdent toute autorité dans un monde où la tolérance est fondée sur la renonciation à la vérité et à la critique. Les directives officielles imposent qu’on demande leur avis aux élèves avant de les instruire. Le cours magistral est proscrit. Celui qui par malheur s’imagine qu’une opinion non informée est vide passe pour prétentieux : c’est un dictateur. Son savoir n’est qu’un instrument du pouvoir.

Le retour du religieux

Le relativisme est un nihilisme : tout se vaut ; il n’y a plus d’échelle des valeurs et donc plus de valeur. La distinction du beau et du laid n’a plus cours, pas plus que celle de l’honorable ou du honteux. La vulgarité règne sans pouvoir être dénoncée. Non seulement les prêtres saisissent l’occasion qui leur est offerte de faire passer à nouveau la critique pour un sacrilège et la caricature pour un blasphème, mais les dérives sectaires sont inévitables. Lorsque le sens de la critique est perdu, en effet, la crédulité et la superstition fleurissent, et le premier gourou venu séduit.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2008

Notes

[1] Préface de la 1° édition de la Critique de la raison pure, 1781, Traduction Patrice Henriot, Hatier.

par Jean-Michel Muglioni
voir tous ses articles

Rubriques liées

Lettre d'information

Agenda

samedi 22 novembre 2008, 17:30

QUICK MONEY - photographies d'Elisabeth Cosimi

Confluences
190 Bd de Charonne 75020 Paris
M° Alexandre Dumas
Entrée: 3 euros
En savoir plus...

samedi 29 novembre 2008, 15:00

Meeting de lancement du Parti de Gauche

À L’ILE-SAINT-DENIS
Centre sportif Ile-des-Vannes
(métro mairie de Saint-Ouen)
En savoir plus...

mardi 9 décembre 2008, 20:00

« La séparation des Eglises et de l’Etat aujourd’hui »

Amphithéâtre DONZELOT,
Faculté des Lettres
Besançon
En savoir plus...

mercredi 17 décembre 2008, 20:00

RESISTER ET AGIR !

Centre Culturel Jacques Franck
Chaussée de Waterloo 94
1060 Saint-Gilles
En savoir plus...

Voir toutes les dates



Dossiers

Nous mettons à votre disposition des "dossiers" regroupant les différents articles parus sur plusieurs numéros sur un même sujet. Déjà en ligne:


L'affaire du voile dans le gîte des vosges,

ou l'affaire dite "Fanny Truchelut" du nom de sa propriétaire, dernier article paru: Une virtuosité imprécatrice, confuse et contradictoire, réponse à Anne Zelensky, Par Marie Perret, Catherine Kintzler, Jean-Marie Kintzler Voir le dossier...

Soutien à Robert Redeker

La collection d'articles parus dans ReSPUBLICA autour du soutien à Robert Redeker Voir le dossier...

L'urgence énergétique

Série d'articles sur la question énergétique
Voir le dossier...

Voir tous les dossiers