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Laïcité : Les accommodements raisonnables au Québec et ailleurs…

Par Gilles Bachelier

article publié dans la lettre 595

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Les discussions, voire les polémiques, qui ont lieu au Québec actuellement à propos des accommodements raisonnables (terme assez cocasse qui laisse supposer que les sujets de cette province pourront choisir la sauce à laquelle ils seront mangés!), que certains interprètent comme des droits à la différence, sinon à la différence de droits, commencent à empoisonner sérieusement la vie publique, et à diviser les Québécois. Au point que le Premier ministre, M. Charest, a dû mettre sur pied le 9 février 2007, une Commission présidée par le sociologue Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor, pour dresser un état des lieux concernant les pratiques cultuelles dans La Belle Province.

Cela aura au moins pour mérite de provoquer un débat sur la pertinence d’une laïcité dont le modèle souvent cité, surtout par ses détracteurs, est le modèle français régi par la Loi de 1905. Mais vu le passé des deux responsables de cette commission, il est fort probable que les conclusions seront aussi pertinentes que celles de la Commission française Stasi-Ferry du 15 mars 2004, ou les recommandations du Rapport canadien de Marion Boyd du 20 décembre 2004, en Ontario [1].
Les premières consultations de la Commission ont eu lieu le 24 août 2007. Les deux coprésidents ont été ravis d’ouïr les jeunes - entendez par là le Québec de demain- leur déclarer qu’ils étaient, pour la plupart, favorables aux accommodements raisonnables.[2]
Avec ces résultats, les duettistes auraient tout intérêt à interroger les nouveaux nés qui par un " arreuh " significatif apporteraient leur soutien marqué à leurs accommodements.
Ainsi la bigoterie et le jeunisme auraient raison de la Raison ! Et de la majorité. Car si l’on en croit les sondages seulement 34 % des jeunes de 18 à 24 ans estiment que la société est trop tolérante. En comparaison, les adultes de 25 à 34 ans le pensent dans une proportion de 65,4 %. Chez les personnes de 55 à 64 ans, cette proportion atteint 67,5 %.
J’ignore ce que les Québécois entendent par Tolérance, la définition n’étant pas précisée dans le sondage.
À l’instar des moines de l’abbaye de Montmajour qui creusaient quotidiennement dans le roc une partie de leur tombe, les jeunes crédules préparent donc l’avenir…
Le reste des audiences publiques a tourné à la pantalonnade. Des religieux de tout poil les ont considérées comme des tribunes pour exprimer leur volonté de retourner au passé. Ainsi le Maire de Saguenay, Jean Tremblay, prétendant sans vergogne parler au nom de sa ville, a-t-il vilipendé la laïcité, conchié la Révolution tranquille, [3] et prôné le retour aux valeurs religieuses d’antan. [4]
Sans doute ces prémisses ont-elles incité le 10 octobre 2007, le Gouvernement de M. Charest a envisager de légiférer rapidement pour assurer l’égalité de tous devant la Loi, en repoussant tout accommodement religieux, et ce sans attendre les résultats de la commission qu’il avait lui-même convoquée.

Il est certain qu’en matière de laïcité les opinions divergent en fonction des intérêts politiques, des manœuvres électoralistes, des vues à court terme, des convictions religieuses militantes, des pays, du laxisme civique, et que sais-je encore. La laïcité est accommodée, selon les intérêts du locuteur, à toutes les sauces… Qualifiée de laïcisme par ses ennemis religieux, qui traitent aussi de laïcards ses défenseurs, pronée ouverte, tolérante, par les communautaristes, c’est devenu un concept volontairement brouillé, une vraie bouteille à l’encre dont les laïcs et les athées font régulièrement les frais.
L’obsession des intégristes est de les exclure du débat. La rhétorique, comme toujours, consiste en la ringardisation du modèle français. Un front commun de toutes les confessions s’est réalisé contre les laïcs et les athées pour tenter de les réduire, par tous les moyens, au silence [5]. Alors que les seuls athées au Québec étaient au nombre de 413 185 au recensement de 2001, donc plus nombreux que les musulmans, les juifs, les sikhs, les bouddhistes et les hindous réunis!
Je rappellerais les accommodements raisonnables dont a bénéficié Théo Van Gogh, le procès de Charlie Hebdo à propos des caricatures de Mohamet, et la fatwa contre Robert Redeker.
En 2005, Samira Munir, une politicienne norvégienne d’origine pakistanaise, qui militait pour l’abolition du voile islamique dans les écoles, meurt malencontreusement en tombant du train en banlieue d’Oslo. Le 11 décembre 2007, un Musulman torontois tue sa fille de dix ans qui refusait de porter le hidjab. J’en passe et non des moindres.

Rappelons ce qu’est le paradigme laïc français?
Le concept de laïcité à la française, établi par la Loi de 1905, est de toute évidence très différent de celui adopté par le Canada, et les États-Unis.
Le modèle républicain fusionnel est fondé sur le résultat d’une soustraction des signes religieux, l’autre est fondé sur une conception éclatée d’un communautariste de juxtaposition (patchwork), sans liens et sans ciment national, de ces mêmes signes. Une communauté des communautés, comme la définissent Robert Stanfield et Jœ Clark, ex- Premiers ministres canadiens conservateurs fédéraux.
Pourquoi ces deux interprétations? Simplement en raison des Constitutions nationales. Si la France à exclu au moins théoriquement Dieu des débats politiques, il n’en va pas de même au Canada, y compris le Québec toujours membre de la confédération.
Dieu est présent dans la Constitution canadienne qui, bien que jamais ratifiée par le Québec l’y assujettit. Il est présent aussi - c’est normal puisqu’il a le don d’ubiquité- dans le préambule de la Charte des Droits et Libertés. Il y est écrit : " Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit…. ".
En fait le concept de laïcité est totalement absent des droits civils canadien et québécois.
Le 19 février 2007, le Mouvement Laïque Québécois dénonçait cet état de fait, sommait le gouvernement de chasser Dieu des institutions et l’invitait à se tourner vers une laïcité en tout point identique au modèle français, sans toutefois le citer.
Quant à l’école laïque censée être le lieu d’émancipation garantie par l’État, des citoyens par rapport à la famille, et aux communautés religieuses, comment pourrait-on y appliquer cette conception au Canada où la Charte garantit la liberté individuelle d’exprimer son appartenance religieuse dans tous les espaces publics?
On ne s’étonnera pas que dans ce contexte, le concept français soit taxé d’intolérant, et que l’on aboutisse à des obligations d’accommodements raisonnables…

Les lieux publics n’échappent donc plus aux tentatives des intégristes d’occuper tous les espaces possibles, sous le couvert du politiquement correct.
Ainsi, par exemple, à Montréal, Radio Canada nous apprenait le 7 novembre 2006, que le YMCA de l’Avenue du Parc avait fait installer des verres dépolis aux fenêtres d’une salle d’entraînement. Cela en raison d’une plainte de la communauté hassidique qui n’appréciait pas que les enfants puissent voir les sportives en tenue jugée trop légère. Cette communauté est allée jusqu’à payer les frais d’installation des carreaux ! Une pétition, lancée par l’opposante Renée Levaillante a déclanché une nouvelle polémique. Mais elle a porté fruit : le 25 mars, soit cinq mois plus tard, Radio Canada annonçait que le YMCA allait remettre, à ses frais, des glaces transparentes avec des stores, aux mêmes fenêtres! La suite au prochain numéro. Sans doute pour un nouveau remplacement des carreaux par des vitraux multiconfessionnels.
Le 24 juillet 2006, (Tiens pendant les vacances scolaires !) donc un peu plus de quatre mois auparavant, la Cour suprême autorisait au jeune Sikh Singh Multani à porter un kirpan, petit poignard symbolique (sic), à l’école Marguerite Bourgeois, sous prétexte que l’interdiction de port constituait une restriction de la liberté religieuse.
Le Danemark a interdit ce petit symbole inoffensif le 24 octobre 2006, ainsi que la Californie le 30 janvier 2007, surtout dans les aéroports.
Rappelons tout de même que ce mignon petit bibelot avec sa lame d’au moins 15 cm, reste de l’aveu même des Sikhs une arme destinée à défendre les faibles contre la tyrannie et l’esclavage! (reSikh si j’ose dire).
L’affaire du kirpan n’a été possible que parce qu’il y avait eu un précédent. Il remonte à 1990. Le 15 mars, Radio Canada annonçait que conformément à la Charte des droits et libertés, et à la politique multiculturelle d’Ottawa, les policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) seraient autorisés désormais à porter le turban dans le cadre de leurs fonctions.
À quand une gendarmette en niqab?
Défense de rire ! L’Angleterre championne toutes catégories des communautarismes commence à en revenir, depuis qu’elle a eu sur le dos une affaire d’enseignante, à Dewsbury, suspendue pour avoir refusé d’ôter le niqab en classe, en novembre 2006.
Qui d’ailleurs d’autre que les médecins anglais auraient pu inventer la célèbre Inter-Faith Gown, burka médicale employée pour la première fois en septembre 2006 au Royal Preston Hospital de Londres ? C’est vrai, peut-être Louis de Funès ! (par un jeu de cinq pièces, elle ne dévoile que les parties à ausculter !)
Dernière en date des plaisanteries sur le niqab : 23 mars 2007. Après avoir tergiversé plus d’une semaine, le directeur des Élections du Québec, sous les pressions de l’opinion publique et politique du PQ (Parti Québécois), se décide à déclarer que les électeurs devront voter à visage découvert, et non sur simple présentation d’une pièce d’identité, et d’une déclaration d’une tierce personne attestant de l’identité de l’électrice enfouie dans ses voiles.
Le 24 mars, le même Directeur revient sur sa décision. Les musulmanes en niqab n’auront pas à découvrir leur visage. Sans doute a-t-il inventé un nouveau jeu : Un coup j’te vois, un coup j’te vois pas! Que ne ferait-on pour vous complaire!. Et cela en dépit de la réprobation du Premier Ministre Stephen Harper qui, au sommet de l’APEC 2007, en Australie, a déclaré que cette décision allait à l’encontre de celle prise par le Parlement. Ah ! Accommodements quand vous nous tenez!
Flash back : Noël 2002. La ville de Montréal, dans un souci de ne pas porter ombrage aux fidèles de diverses confessions, renomme l’arbre de Noël "arbre des fêtes". La même année Toronto confrontée à la même situation, maintient l’appellation d’arbre de Noël. Mais à Noël 2006, un juge de la Cour de Toronto ordonne le retrait d’un sapin de la Cour de Justice afin de ne pas offusquer les non chrétiens ! Bis et repetita placent !
L’ignorance est assassine ! Comme chacun sait, l’arbre de Noël n’est en rien un symbole chrétien mais celtique, pour commémorer le solstice d’hiver. Oui, je sais l’Église l’appelle l’arbre du Christ depuis que les Alsaciens l’ont adopté en 1521, sans doute "malgré eux". En effet il n’est pas douteux que ce soit bien sous un sapin que le Christ a vu le jour.
Je continue… Je reste au Canada mais je vous emmène en Saskatchewan. Dimanche 17 décembre 2006… Tiens comme c’est curieux, toujours autour de Noël ! Deux médecins, Carrie Levick et Jacquie Bourgeois dénoncent la décision de l’administration de leur hôpital de cesser de procéder à des ligatures de trompes sur la directive de l’évêque du diocèse. L’hôpital en question c’est celui de Humbolt, le St-Elizabeth. Financé par l’argent des contribuables et géré par les curés ! N’allez pas croire à l’exception. Il existe au Canada, selon les réalisateurs de l’émission Second Regard de Radio Canada, quatre-vingt- dix hôpitaux gérés par l’Église mais financés par des fonds publics!
Allons maintenant faire un tour en Colombie britannique. L’air des Rocheuses est propice à la liberté. Surtout celle que prennent les Mormons avec les Lois canadiennes qui interdisent la polygamie. Dans le petit village de Bountiful au sud-est de la province, ils batifolent allègrement depuis une soixantaine d’année avec leur harem, au grand dam du Procureur général Wally Oppal. Ce dernier, exaspéré, est allé en décembre 1995 en Utah, voir comment les Yankees ont pu arrêter les leaders de la communauté, sans soulever l’ire des défenseurs de la polygamie, comme ces trois penseurs géniaux, Martha Bailey, Beverley Baines, professeurs de droit à l’université Queen de Kingston, et le professeur de droit, lui aussi, Alain Roy de l’université de Montréal, qui ont proposé de la décriminaliser. Pourquoi pas ?
À quand un rapport d’universitaires favorables à la polyandrie ? à l’excision ? à la lapidation ?
Bon, je n’en finirais pas de citer au Canada, et dans le monde entier les abus dus à la "tolérance", aux accommodements raisonnables et autres amusettes pseudo progressistes faisant le jeu des sectes de tout poil.
La France, modèle supposé de laïcité n’a pas été à l’abri d’une lente mais sûre érosion de la Loi de 1905.
Exemples : Delanoë, le maire socialiste de Paris, outre qu’il ait baptisé le Parvis de Notre Dame Parvis Jean Paul II, a trouvé le moyen le 19 octobre 2006 en compagnie du communiste- oui du communiste, Daniel Vaillant- d’aller offrir une école maternelle au recteur de la mosquée de Paris, M. Boubakeur, afin de la transformer en Institut musulman, qui à terme deviendra une mosquée… financée par l’argent public. Saluons ce geste qui honore Delanoë et la Laïcité conformément à la Loi de 1905 !
La triste affaire des caricatures du Jyllands- Posten, et le procès ridicule intenté à Charlie Hebdo, sont là pour nous rappeler que toute concession à l’obscurantisme constitue une grave atteinte à la Liberté.
Le véritable accommodement raisonnable est celui qui consiste à rejeter Dieu de la vie civile et des Constitutions, et à le reléguer à la sphère privée individuelle. Il convient de ne pas le mêler à la vie publique. Surtout sans son consentement écrit.
Ce n’est pas à autre chose que vise la Loi de 1905. Elle consacre la séparation des Églises et de l’État. Elle proclame que :

Article 1er : "la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes... ".

Article 2 : "La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte... "

Le premier problème c’est qu’à l’époque, elle ne visait que le catholicisme, la confession d’Augsbourg, c’est-à-dire les Protestants luthériens, les Réformés calvinistes et les Israélites.
Aujourd’hui d’autres confessions ont pénétré l’occident.
Le second problème est que cette Loi a subi des altérations continuelles, toujours dans une optique d’apaisement.
On n’en finirait pas d’énumérer les coups de canif, voire de couteau de boucherie infligés à la Loi de 1905 jusqu’aujourd’hui. Même la France a ses accommodements raisonnables avec le concordat d’Alsace-Moselle de 1801, le Concordat de Napoléon de 1802 pour Mayotte, les Comores et la Guyane où le Christ est toujours roi. Et ce n’est pas fini : Au plan des accommodements raisonnables politiques, il y a Wallis et Futuna, ces deux confettis perdus dans le Pacifique Sud sont des royaumes français. Oui vous avez bien lu, des royaumes où règnent trois rois sur 192, 5 km2 et 14 944 sujets. Des rois subventionnés par l’argent des contribuables républicains ! Et protégés par Dieu… dont ils sont les représentants sur ces îles.
Quant à Sarkozy lui-même, il est évêque de Latran… à titre honoraire, je précise !
Si, comme il le souhaite, la Loi doit être "toilettée", ce n’est sûrement pas dans le sens qu’il préconise. Il convient non seulement de la ramener à son expression initiale de 1905, mais encore d’inclure à l’école, dans les programmes de véritables cours d’histoire et de philosophie respectant le rationalisme, et présentant les religions pour ce qu’elles sont : des mythes.
La paix civile est à ce prix.
Il n’est plus besoin d’aller réinventer la roue. L’Histoire nous apporte ses leçons. Paraphrasant Thoreau, le philosophe américain, je dirais que qui ignore le passé est condamné à le revivre. Encore quelques guerres de religion ? Non merci !

Notes

[1] Ce rapport vient confirmer la loi ontarienne de 1991 sur l’arbitrage. Cette loi avait été fortement contestée par des musulmans qui avaient annoncé leur intention de créer un tribunal islamique à l’instar de ce qui existait déjà dans les communautés juive et chrétienne. Marion Boyd prétend qu’il n’a pas été prouvé que les femmes souffrent de discrimination à la suite d’arbitrages de différends en droit de la famille par les “tribunaux“ religieux.

[2] M. Bouchard a attribué à leur jeunesse ce degré d'ouverture et cette confiance en leur identité collective. «C'est une génération qui semble avoir pris ses distances par rapport à des inquiétudes, des facteurs d'insécurité qu'on voit assez souvent se manifester chez leurs aînés, pas tous leurs aînés, mais un certain nombre de leurs aînés. Ici, ça ne semble pas exister. Ces gens-là se trouvent bien comme Québécois. Ils ont une identité qui est extrêmement ouverte.»

[3] La Révolution tranquille est une période de changements rapides vécue par le Québec de 1960 à 1966.

[4] Selon Jean Tremblay, la religion catholique est avec la langue française l'une des grandes richesses du Québec et a permis de mettre en place les valeurs importantes de notre société. M. Tremblay pense donc que, dans le respect des autres religions, l'on devrait redonner sa place au catholicisme, auquel adhère, selon lui, 95 % de la population.Bien qu'il affirme parler au nom de la Ville de Saguenay et assure que tous les conseillers municipaux ont été informés de ce qui se trouve dans le mémoire présenté, M. Tremblay avoue être l'auteur principal du document.

[5] Les Catholiques et les Musulmans ont déposé un mémoire commun auprès de la Commission Bouchard-Taylor, le 21 novembre 2007.

par Gilles Bachelier
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