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Récit d'une vérité amère

Par Azam Devisti

article publié dans la lettre 599

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(à l'occasion de l'incessante dégradation de la situation des femmes en Iran[1])

J’avais 17 ans (1973) quand le débat entre mes amies et moi-même prenait de plus en plus une tournure sévère autour des sujets philosophiques : Dieu, OUI ou NON ; religion, OUI ou NON… ! Depuis presque une année, ces sujets surgissaient dans les réunions amicales ou familiales, à la suite, souvent, d’un programme de radio locale ("Radio du Pétrole Public")[2], ou, à la mosquée de la ville, après une cérémonie de funérailles, un mollah ayant raconté quelques mots de plus que d’habitude sur la situation morale de la société (les femmes se voyaient reprocher leurs mauvaises mœurs). Une de mes copines d’enfance, toujours agacée de la sévérité de son père très pieux, m’apporta alors un journal islamique sur sa recommandation : tout le long du trajet, nous discutions ensemble. « Je ne comprends pas pourquoi ton père soutient les islamistes ? » lui disais-je, « ce qu’ils préconisent a toujours existé, zakat, charité etc., ce qui n’a jamais empêché la pauvreté ! D’ailleurs, Il n’y a pas que la pauvreté qui est gênante. Je ne sais pas pourquoi certains doivent se croire supérieurs à d’autres ».
J’aimais alors tant discuter ! Et cela ne m’ennuyait pas vraiment de me bagarrer toujours sur les mêmes problèmes. Mais, sans me poser trop de question sur l’apparition soudaine d’autant d’intérêt au sujet de la religion, je ressentais une atmosphère qui devenait quelque peu irritante. Depuis 1973, le prix de pétrole grimpait et les prix augmentaient aussi. L’électroménager et d’autres nouveaux produits apparus ces dernières années sur le marché, étaient devenus indispensables. La vie commençait à peser lourdement sur les épaules de nos parents. Les jeunes générations, qui allaient de plus en plus à l’université, parlaient de socialisme et de marxisme ! De plus en plus, des textes, circulant clandestinement, de mains en mains, dénonçaient la lassitude des ouvriers et préconisaient une révolution anticapitaliste, anti-impérialiste et anti-américaine. On y évoquait la république, la démocratie et la liberté d’expression. Nous les lisions en cachette et nous nous sentions comme des combattants, à lire simplement ces textes, partager les idées qu’ils véhiculaient, à les copier et les repasser à d’autres.
En parallèle, à cause de la propagande islamiste, certaines filles se voilaient et des garçons se faisaient pousser la barbe ou la moustache. Moi aussi, un an au auparavant, j’avais voulu porter le voile, mais ma mère m’en avait empêché et l’une de mes professeurs, au lycée, m’avait donné le nom d’un livre en trois volumes intitulé « Comment l’Homme est devenu un géant ». Après ces livres, j’en ai avalé beaucoup d’autres, parce que le gouffre que ces livres avaient creusé en moi était un vide tel qu’il absorbait tout, sans satiété. Je voyais, pour la première fois que, dans les cieux, rien n’est connu d’avance, et, qu’au contraire, l’« en haut » est aussi à étudier et à découvrir comme l’ici-bas... Et Jean-Paul Sartre me répétait, par la bouche de mon père, que, même s’il y avait un Dieu, cela n’aurait rien changé, puisque nous sommes abandonnés à nous-mêmes.
Mais, trois ans plus tard, en 1978, le débat était devenus beaucoup plus fin : à présent nous parlions réellement de politique. Le débat faisait rage : socialisme ou système islamique ? D’après nos interlocuteurs islamistes, l’islam permettait de réaliser le bien que procurerait le socialisme, mais, en plus, grâce à la foi en Dieu et au Prophète, on connaîtrait aussi la sérénité ! Tous ceux qui se disaient athées ou de gauche ne croyaient pas un mot de ces discours répétitifs. Mais, les événements prirent un cours accéléré en faveur des mouvances islamistes, quand Khomeini arriva à Neauphle-le-Château, le 8 octobre 1978.

Mes copines, qui jusqu’ici avaient résisté au voile, ont succombé les unes après les autres. Je leur disais: « Ne faites pas ça, vous allez le regretter. Aujourd’hui vous le portez volontiers, mais demain, s’ils arrivent au pouvoir, vous ne pourrez plus l’enlever  ». Elles répondaient que ce n’était pas vrai, que ce n’était qu’un signe de solidarité contre le shah et sa politique pro-américaine, et qu’une fois la démocratie établie, elles pourraient vivent comme elle l’entendraient. Elles étaient ensorcelées, même plus : enivrées. Rien ne les ramenait à la raison. Après la victoire de Khomeini, son premier combat fut contre les droits des femmes, pour l’obligation progressive du port de voile en particulier.
En 1991, l’année où je suis arrivée en France, je m’étonnais toujours, mais cette fois à cause de l’attitude de mes camarades français de gauche face aux militants de l’islam politique. Leur tolérance et leur silence, de mon point de vue, n’étaient qu’une démission intellectuelle prenant l’excuse de la démocratie. Je leur expliquais bien qu’il fallait débattre avec les islamistes mais dénoncer leurs idéaux, et qu’il ne fallait pas les laisser séduire les gens exposés, surtout pas les femmes, bref que c’est vraiment dangereux. Mais mes amis me répondaient, en souriant, que ce n’est pas parce que les islamistes ont réussi à faire des dégâts en Iran qu’ils arriveront aussi ici : « Là, on est en France » disaient-ils ! Ce que je ne savais pas encore, à ces instants-là, c’est que mes camarades français n’osaient pas trop avouer leur soutien à presque toutes les mouvances de l’islam politique, car leurs partis ou organisations les trouvaient « anti-impérialistes » !
La totale étrangeté, pour moi, c’était de constater que, mis à part de quelques petits groupes de gauche, la gauche européenne, disons la gauche réellement à gauche, dans son ensemble, appréciait « l’anti-impérialisme » des ayatollahs. Or, cette opposition entre mollah et Américains n’est parfois qu’une parodie de dispute car tous soutiennent le principe essentiel du capitalisme et se comportent, au pire, en impérialismes rivaux. Je voyais clairement, de mes propres yeux, que cette gauche ne connaissait pas les vrais tenants et aboutissants de la révolution iranienne qu’elle nommait « révolution islamique » (comme le faisaient les forces de droite), alors que la « révolution islamique » signifie en réalité un aboutissement contre-révolutionnaire que la gauche de gauche, en Iran, avait durement combattu. J’essayais d’expliquer tout cela, avec les quelques phrases que j’apprenais peu à peu. Mais, il n’y avait rien à faire : le mépris et l’ignorance étaient trop profonds !
Je me demandais comment il était possible que, dans une république laïque, l’on puisse admettre le principe d’un Etat théocratique, le « velayat e-faqih »[3], qui est un genre de monarchie dictatoriale sous le nom de « république » : quelle imposture ! Quelle sorte de démocratie ou idéal de gauche permettrait aussi d’accepter de tels carnages perpétrés contre les opposants politiques, qui n’avaient commis comme faute que de défendre la social-démocratie ou le socialisme? Déçue et désolée, je constatais la droitisation de cette gauche, qui se disait à gauche mais qui quittait la bataille des idées, se réduisant à n’être plus qu’un calculateur de points gagnant, aussi bien sur le terrain national que dans le monde… bref, cette gauche a sombré dans le tacticisme, jusqu’à admettre la pire forme de métaphysique, celle qui fusionne avec la politique, avec toutes ses conséquences sur la scène internationale. Quel misérable projet de combat politique !

 

en collaboration avec Vincent Malicier

Pour aller plus loin, à lire:

Notes

[1] Voir la « plate-forme » également traduite du persan par Azam Devisti et le texte sur « New Channel ». Azam Devisti est membre du « Worker Communist Party of Iran », son mari, Iradj Arami, ayant payé de sa vie son engagement en faveur du authentique révolution progressiste en 1982 (NDE).

[2] Azam Devisti est originaire d’Abadan, grande ville pétrolière, non loin des frontières irakiennes (NDE).

[3] Ou « Gouvernement par le docte » : le docte, c’est, en ce moment, Ali Khameini, le Guide Suprême de la Révolution Islamique. Le Hezbollah libanais, par la voix de son chef Hassan Nasrallah, s’est d’ailleurs reconnu ouvertement dans cette doctrine, faisant ainsi allégeance, ce qu’il assume pleinement, à un homme (et non à un Etat rajoute-t-il sans rire). Le « velayat e-faqih » nous ramène donc à une souveraineté théologique ; c’est une quasi-monarchie de droit divin … Voir, à cet égard, « Rencontre avec Hassan Nasrallah », Nouvelles d’Orient – « Les blogs du Diplo », samedi 7 avril 2007, par Alain Gresh, (NDE) : [charger le lien]

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