Lutter contre le néo-libéralisme
Par Jérôme Maucourant
Mercredi 8 octobre 2008
article publié dans la lettre 600
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Le texte qui suit est un extrait du livre que j’ai fait paraître aux éditions de la Dispute en 2005, intitulé Avez-vous lu Polanyi[1]. Cet extrait commente et met en perspective un texte édité en 1933 dans un grand journal autrichien, peu de temps avant que Polanyi ne soit contraint à l’exil. Ce texte a été récemment retraduit puis publié dans un recueil aux éditions du Seuil : il s’agit des Essais de Karl Polanyi (2008)[2]. Cet article de 1933 marque un moment décisif de l’analyse de Polanyi et annonce une part de la problématique de la Grande Transformation (son ouvrage le plus connu, publié en 1944) : ce sont en effet les racines sociopolitiques des structures économiques que Polanyi nous invite à analyser de façon à promouvoir une compréhension originale du rôle joué par la dette dans les grandes crises du capitalisme.
Autrement dit, les crises financières, plus généralement les crises économiques, ont une dimension proprement politique qui est trop souvent occultée. Les raisons, à l’origine de la création des dettes, s’enracinent dans les institutions, c’est-à-dire les compromis sociaux qui règlent les sociétés. Ces institutions sont ainsi, par nature, variables. Polanyi pointe le fait que la montée de la dette après 1918 permet de maintenir des équilibres sociaux sans lesquels le capitalisme libéral n’aurait pu survivre au choc du premier conflit mondial.
La présente crise de l’automne 2008 procède sans doute d’une même raison structurale, même si les équilibres sociaux actuels que l’interventionnisme « post-néolibéral » veut préserver sont certes différents quant à leur forme. On peut reprendre ici avec profit l’analyse de Jacques Sapir[3] : « Les dérives actuelles de la finance sont le produit de la crise d’un mode d’accumulation, le néo-libéralisme américain, qui prétend développer une économie capitaliste en comprimant toujours plus les salaires (…) Ce mode d’accumulation se met en place sous l’effet du libre-échange. Même Paul Krugman reconnaît aujourd’hui le rôle du libre-échange dans le processus de déflation salariale. Dans ces conditions, seul l’endettement a permis aux classes moyennes de maintenir leur niveau de vie ».
L’occultation des facteurs sociaux, qui ont créé puis façonné le capitalisme sous ses variantes historiques, a sans doute une origine idéologique précise : la volonté de le naturaliser, singulièrement sous la forme financière qu’il a prise depuis la fin des années 1970. La conséquence de cette opération est simple : si le capitalisme, sous toutes ses parures, est l’expression même d’une nature des choses, bien au-delà de toute volonté humaine, alors la politique ne peut rien changer. On ne s’étonnera pas que Pascal Salin, dont les options néolibérales sont connues, ait défendu, il y a peu, dans un quotidien du soir, cette opinion qui est au centre de la révolution conservatrice telle que Hayek l’a théorisée : le capitalisme financier, fruit d’une évolution qui aurait sélectionné spontanément le meilleur des systèmes, ne pourrait être mis en cause, par principe, selon lui.
On ne s’étonnera guère plus que, sur une radio publique dédiée à la culture, Monique Cantos-Sperber, adepte d’un mélange singulier entre socialisme et libéralisme, ait récemment plaidé la cause de la naturalité du capitalisme pour les mêmes raisons, même si elle se faisait certes plus prudente quant à la supériorité de la forme financière du capitalisme… Il nous faudra sans doute revenir plus longuement, un jour, sur le recours à l’argument évolutionniste, dernière ligne de défense des néoconservatismes inquiets, qu’ils soient à la mode néolibérale ou social-libérale. Mais, c’est justement la simple nécessité de survie des sociétés qui va légitimer le retour de l’Etat après des années d’endoctrinement et de pratiques hypercapitalistes… la crainte des idéologues de la modernisation libérale est donc bien fondée ! Cette problématique qui nous occupe n’est pas nouvelle et c’est ce qui nous renvoie à l’œuvre de Polanyi.
Polanyi donne en effet une analyse originale de la naissance du capitalisme. Il affirme que la volonté de créer, au XIXe siècle, un système de marchés autorégulateurs exprime une mutation de l’ordre culturel occidental, qui prétend réduire la terre, le travail et la monnaie à autant de marchandises. Ce projet des sociétés occidentales était largement utopique car, aux premiers mouvements de construction de ces marchés, répondent des contre-mouvements de protection sociale qui sont nécessaires pour la perpétuation même de l’homme. Un double mouvement caractérise ainsi la société libérale du XIXe siècle. Les années 1930 sanctionnent un premier échec de cette tentative, jamais aboutie, visant à l’autonomie radicale de l’économie. Le New Deal, les fascismes et le soviétisme, notamment par la montée de l’économie de redistribution qu’ils impliquent, manifestent alors un retour du politique, face occultée de la société de marché. Évidemment, cette redéfinition des rapports entre économie et société se fait de façon parfois catastrophique, à cause des retards obstinés que justifie l’idéologie libérale.
La grande réaction des années 1980 a été rendue possible par la crise du soviétisme[4], le déchaînement du capital financier étant le symptôme de l’hybris retrouvée des classes dominantes. Ce qui fait retour de nos jours est bien sûr, presque par définition pourrait-on dire, le réel. La crise de légitimité du néocapitalisme peut donner les outils d’un néosocialisme pour le XXième siècle, à condition que les social-démocraties fassent un bilan sincère de l’erreur historique qui consista à accompagner la logique néolibérale et non la combattre. Rien n’est plus incertain.
Pour ce qui est de la France, nombre de socialistes supposés sont prêts à une alliance avec le Mouvement démocrate, dont un vice-président, Jean Peyrelevade, en appelle, encore et toujours, à un plan de déflation. Cet homme d’affaire fut un artisan du tournant de l’expérience de gauche que connut la France en 1982 : il contribua, avec tant d’autres, à l’endiguer, pour promouvoir la révolution conservatrice que nous avons connue dans les années 1980. La gauche peut-elle sérieusement s’allier avec ces promoteurs du « capitalisme total », prompts à en dénoncer les « excès » pour mieux en garder la logique ?
[1] Pour une recension de ce livre, voir Dorothée Picon : [charger le lien]
[2] Pour un compte-rendu de cet ouvrage, on pourra se référer à « Karl Polanyi, le marché et le socialisme » par Arnault Skornicki : [charger le lien]
[3] Voir Jacques Sapir, « Une décade prodigieuse. La crise financière entre temps court et temps long » Revue de la régulation, n°3, 2ème semestre 2008 : [charger le lien]
[4] Robert Reich, dans un livre récent a tenté de montrer que la mondialisation et la financiarisation de l’économie provenait, au contraire, du changement technique. Or, cette assertion est une thèse faible d’un livre par ailleurs stimulant. CF. Jérôme Maucourant & Véronique Taquin, « Supercapitalisme » ou démocratie ? - À propos de Robert Reich, Supercapitalisme. Le choc entre le système économique émergent et la démocratie (New York, Random House, 2007 ; traduction française, Paris, Vuibert, 2008) : [charger le lien]
par Jérôme Maucourant
Économiste ; il a assuré l'édition scientifique, avec Michele Cangiani, du livre intitulé "Essais de Polanyi" aux éditions du Seuil (mars 2008) et a publié « Le nazisme comme fascisme radical » (dans H. Amar et alii, Penser le nazisme – éléments de discussion, l’Harmattan, 2007). voir tous ses articles
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