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Lutter contre le néo-libéralisme

Avez-vous lu Polanyi ? (p. 146-152)

Par Jérôme Maucourant

article publié dans la lettre 600

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(Texte revu par la rédaction de Respublica avec l’accord de l’auteur.)

PREMIÈRE PARTIE
LES DÉTERMINATIONS POLITIQUES DE L’ÉCONOMIE MONDIALE D’APRÈS LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

1. Les hypothèses de travail

Polanyi écrit : “Les efforts désespérés de la société pour mobiliser les moyens nécessaires à la conduite de la guerre, bien au-delà des capacités de l’économie, avaient occasionné des dommages d’une ampleur telle que la structure sociale n’aurait pu supporter le rétablissement violent de l’équilibre économique” (souligné par Polanyi)[1]. Il s’agit de montrer que le système de crédit international permet de reporter dans le temps les défauts du mode de régulation de la société de marché. À ce point de vue économique, Polanyi ajoute une analyse politique : il estime que la perpétuation de la guerre et le maintien de l’ordre social durant la paix ont imposé un nouveau rapport de force entre classes. Or, ce rapport de force était créateur de dettes dont l’accumulation n’était pas compatible avec un bon fonctionnement de la convertibilité en or des monnaies.
Nous montrerons donc, en premier lieu, comment la Première Guerre mondiale nourrit un ensemble de créances sur le système productif provoquant une surconsommation globale : le raisonnement développé par Polanyi en 1933 suppose que cette surconsommation n’a de sens que par rapport à un équilibre économique réel que le crédit vient perturber. En second lieu, nous montrerons comment les interventions correctrices ont échoué conduisant à l’effondrement de l’économie en 1933. Il ne s’agit pas de déplorer l’absence de “ sens économique ” chez les acteurs, car la naissance de ces multiples créances sur le système économique est une nécessité pour la perpétuation et de la guerre et de l’économie de marché. Polanyi souligne d’abord que les pays, vainqueurs ou vaincus, doivent faire face à trois sortes de créances[2], c’est-à-dire de dettes sociales :

  1. Créance du rentier, “ dont la confiance dans la monnaie et le crédit ” est indispensable au rétablissement de l’économie de marché ; d’où une nécessaire réévaluation de la monnaie et un retour à la convertibilité-or ;
  2. Créance de l’ouvrier, conséquence de la démocratisation consécutive à la guerre. Pour tenir les promesses de guerre ou éviter la révolution, il fallait revaloriser les salaires ;
  3. Créance du paysan, socle de l’ordre social ; la “ surconsommation ” agricole est financée par des méthodes protectionnistes.

Ces trois sources permanentes de surconsommation empêchent une formation suffisante de capital qui aurait pu, à plus long terme, répondre à ce surcroît de la demande globale. La tension continuelle sur celle-ci qui alimente la croissance des années 1920 est rendue possible par l’extraordinaire élasticité du système de crédit international, beaucoup plus réceptif qu’autrefois à des motifs politiques, ce qui fragilise à moyen terme la principale puissance créancière, les États-Unis[3].

2. La crispation sur le passé comme fondement de la crise

Polanyi émet ensuite une hypothèse sur la nature de la crise : celle-ci proviendrait de la volonté de faire perdurer le vieil ordre du monde, d'avant la Première Guerre mondiale, tout en satisfaisant des créances nouvelles, comme si la Grande Guerre n’avait pas eu lieu. Dans ces conditions, la dureté de la liquidation générale va résulter des contraintes imposées par l’étalon-or lui-même. Certes, les déséquilibres européens peuvent être reportés dans le temps par le crédit international : l’élasticité du système financier empêche la résolution des problèmes structurels. La montée de l’endettement permet à de nombreux pays européens de ne pas rembourser les dettes antérieures et l’Amérique peut se faire quelque illusion sur la valeur de ses créances. Ainsi, des deux côtés de l’Atlantique, il existe des bénéfices mutuels à court terme.
Par ailleurs, par le contrôle de l’immigration européenne et les droits de douane, les États-Unis jouissent d’un niveau de vie “ incongrûment élevé ”, comme si le bénéfice extraordinaire des exportations américaines dues à la guerre ne pouvait pas, par principe, être rétrocédé ! Mais pour assainir l'économie, il vaudrait mieux, estime Polanyi, que l’Amérique abandonne ses créances de guerre, quitte à faire baisser ainsi le niveau de vie avec des prélèvements fiscaux. Une autre méthode d’assainissement serait le maintien de ses créances en contrepartie d’une politique d’immigration plus généreuse qui ferait également baisser le niveau de vie moyen. Or, Polanyi note que “ l’Amérique s’est non seulement cramponnée à ses exigences, mais, pour les sauver, a accordé à l’Europe de nouveaux et énormes crédits ”[4].
De même, la politique anglaise consistant à céder aux exigences des rentiers à propos du cours de la Livre britannique est inadéquate. On s’attache à pratiquer une réévaluation de la Livre qui implique une baisse des prix intérieurs. Cette politique anglaise de la “ monnaie forte ” ne peut réussir car la politique de baisse des salaires montre son échec en 1926. Dès lors, pour éviter une baisse de la Livre, il faut que le dollar soit moins attractif. Le soutien de la Livre exige une différence de taux d’intérêt entre Londres et New York[5] : c’est l’objectif de la Cheap Money Policy (“ la politique d’argent bon marché ”) américaine de mai 1927. En conséquence, le déséquilibre anglais est transmis aux États-Unis. Même si l’inflation de la dette n’est plus encouragée en février 1928 par la politique monétaire, le processus d’endettement et de folie boursière est allé si loin que la crise de liquidation est inéluctable. Dès que l’Amérique cesse ses crédits, il ne reste plus “ aux États débiteurs qu’à payer en marchandise ”, ce qui provoque la première crise du crédit en 1931 et la crise monétaire de 1933. La pénurie de crédit contraint les entreprises à pratiquer des prix de liquidation pour se procurer la monnaie nécessaire. D’où la déflation générale. À l’inverse, le cas français montre, en 1928, qu’il est possible d’organiser la dévalorisation de la rente financière par la dévaluation.

SECONDE PARTIE
DE L’IMPOSSIBLE AUTORÉGULATION DE L’ÉCONOMIE

1. La crise financière

Dans La Grande Transformation, Polanyi est beaucoup plus critique qu’en 1933 sur le mécanisme de l’étalon-or, institution dont le fonctionnement, même à moyen terme, lui semble désastreux. Il interprète la crise de 1933 comme le deuxième échec de la “ haute finance ”, le premier étant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. En effet, comme nous venons de le voir, on veut rétablir durablement après la Première Guerre mondiale le mécanisme de l’étalon-or. De façon récurrente, les gouvernements de cette époque veulent ainsi rétablir la convertibilité et entreprennent de réglementer le commerce extérieur, produisant les conditions de la régression des échanges. L’absence de vision politique à long terme ne peut donc enrayer une dynamique de la dette qui ne peut être résolue par les règles monétaires traditionnelles ; l’abandon de l’or par Roosevelt est qualifié de “ geste instinctif de libération ”[6].
Toutefois, il ne nous semble pas que le raisonnement de Polanyi puisse être assimilé à une simple dénonciation des dettes, de la consommation excessive et des taux d’intérêt trop bas. En effet, c’est la politique de la puissance rentière du système, les États-Unis, qui a de graves conséquences, même si ceci n’excuse d’ailleurs en rien les atermoiements des autres puissances. En définitive, c’est la volonté de maintenir un certain type de rente financière, de contrôler l’immigration et de garder une “ liberté ” complète des flux de capitaux grâce au régime de convertibilité qui précipite la crise de la société de marché.

2. Une analyse sociopolitique de la crise monétaire et financière

L’explication de Polanyi dévoile donc les fondements sociaux de première société de marché. Même si la croissance de la dette cause la Grande Dépression des années 1930, il ne faudrait toutefois pas penser que les forces économiques puissent résoudre cette question de la dette dans l’état des institutions du moment. En effet, les dettes économiques expriment des dettes politiques qui sont la condition même d’existence des structures économiques du moment : il s’agit des contreparties des créances de l’ouvrier, du paysan et du rentier. L’étalon-or d’avant-guerre a ainsi, comme tout système monétaire, une fonction politique. L’irruption brutale de formes nouvelles d’interventions politiques avec la fin de l’étalon-or, le New Deal ou les fascismes, signifie l’échec d’une régulation politique que ce système monétaire assurait pour l’ensemble de la société.
On ne peut donc parler de dettes purement économiques. En 1933, Polanyi estime que le système de l’économie de marché, avec ses équilibres sociaux d’avant-guerre, ne peut s’autoréguler et éteindre des dettes qui sont sa condition de possibilité pour perdurer. En 1944, il pose l’hypothèse que les dérèglements de la société de marché sont d’une gravité bien antérieure à la Grande Guerre et que 1900 marque les premières limites de la société de marché. De ce point de vue, l’élasticité du système de crédit d’après-guerre permet simplement le report dans le temps des difficultés. Polanyi démontre, par son analyse sociopolitique, que la société de marché a un caractère d’exception, caractère qui renvoie à la thèse du “ désencastrement de l’économie ”. Les sociétés modernes, hautement monétarisées, voient leurs conditions générales d’existence dépendre entièrement de phénomènes monétaro-marchands. Pourtant, ceux-ci sont l’affaire du politique.

3. Une conception politique de l'économie

Polanyi ne conçoit donc pas de monnaie moderne sans la régulation publique exercée par les banques centrales, même en régime d’étalon-or[7]. La monnaie n’est pas une marchandise, ce qui rend la politique monétaire absolument nécessaire, exigence contestée par les libéraux radicaux. Cela signifie aussi que la politique monétaire n’est en rien un acte purement technique, car les forces sociales qui structurent nécessairement l’institution de la monnaie exposent la société à bien des vicissitudes.
Selon Polanyi, la politique monétaire a un contenu de classe : “ Il faut bien se rendre compte que les classes dominantes elles-mêmes ont prêté appui à la gestion de la monnaie par l’intermédiaire de la Banque centrale. On ne considérait naturellement pas cela comme une ingérence dans l’institution de l’étalon-or ”[8]. C’est au nom d’une monnaie “ saine ”, celle qui permet librement les exportations d’or, qu’on chasse Blum du pouvoir[9]. Le contenu de classe de la politique monétaire s’inscrit dans des compromis sociaux qui sont variables. Ainsi, aux États-Unis, le postulat de la monnaie saine fut refusé en vertu du New Deal ; les États-Unis “ abandonnèrent l’étalon-or à temps ”, ce qui eut pour “ résultat d’enlever à Wall Street toute influence politique ”, préservant ainsi le pays “ d’une catastrophe sociale du type de celles que connut l’Europe continentale ”[10].
Autrement dit, la “ Grande Transformation ”, en son sens démocratique, est possible du fait de l’effacement des impératifs des marchés financiers – dont Polanyi souligne les errances – et de l’abandon de la contrainte monétaire comme l’étalon-or l’institue.

Notes

[1] K ; Polanyi, « Der mechanismus der Weltwirschaftkrise », Der Oesterreischischen Volkswirt, Vol. 25, supplément, p. 2-9, 1933, Vienne, traduit par Maïté Gentet-Nogaro sous le titre : « Le Mécanisme de la crise économique mondiale », Cahiers Monnaie et Financement, 22, Université Lumière Lyon 2, p. 141-162. NOUVELLE TRADUCTION par Françoise Laroche, pp. 337-352 dans : M. Cangiani & J. Maucourant eds., Essais de Karl Polanyi, Seuil, 2008.

[2] Ibid., p. 144-145.

[3] K. Polanyi, La Grande Transformation, Gallimard, 1983, p. 301, 1944 pour l’édition française.

[4] K. Polanyi, “Le mécanisme de la crise économique mondiale”, art. cité, p. 157.

[5]  Ibid., p. 152.

[6] K. Polanyi, La Grande Transformation, op. cit., p. 49.

[7] Ibid., p. 47 et p. 262.

[8] Ibid., p. 260.

[9] Ibid., p. 296.

[10]  Ibid., p. 297.

par Jérôme Maucourant
Économiste ; il a assuré l'édition scientifique, avec Michele Cangiani, du livre intitulé "Essais de Polanyi" aux éditions du Seuil (mars 2008) et a publié « Le nazisme comme fascisme radical » (dans H. Amar et alii, Penser le nazisme – éléments de discussion, l’Harmattan, 2007). voir tous ses articles

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