Elections
Par Jérôme Maucourant
Vendredi 6 avril 2007
article publié dans la lettre 526
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- voter en faveur de Madame Royal : pourquoi pas ?[1] -
Au moment où notre vie publique semble saisie par la déraison, il n'est sans doute pas inutile de monter sur les épaules des géants : et si la figure des " deux corps du roi " pouvait encore éclairer notre imaginaire politique et combattre la déraison ambiante ?[2] L'idée du double corps du roi est, qu'à côté du corps périssable du monarque de chair, il existe un corps politique inaltérable, écho du corpus mysticum christique. Le fait que le peuple se substitue au roi ne change rien : tout est affaire de fiction, dont la seule qualité est de construire un monde vivable. Et si le corps de la reine, c'est-à-dire la réalité de l'image que les médias construisent autour de Ségolène Royal, ne devait plus être un sujet d'inquiétude ou de réflexions infinies ?
Il est possible que la personne de Ségolène Royal ne présente aucun intérêt sérieux d'ordre intellectuel ou politique. D'ailleurs, comme nombre de responsables politiques, Ségolène Royal dit, bien souvent, tout et son contraire : son voyage au Moyen-Orient montre l'extrême malléabilité de ce que l'on n'ose plus qualifier de discours politique. À part quelques généralités de politique intérieure, qui reflètent un certain état du socialisme libéral, la personne de Mme Royal est informe. C'est notre seule action politique de citoyens décidés qui peut donner quelque forme à ce corps informe[3]. C'est précisément là que la fiction de la souveraineté populaire nous apparaît pleinement dans sa capacité libératrice. Le corps politique, c'est-à-dire tous ces citoyens désireux de poser des actes sensés peut, en effet, informer le corps de cette possible souveraine élective. Le secret dernier du ressort du pouvoir politique n'est que le consentement des citoyens : à nous d'exister !
En revanche, la fascination d'une partie du peuple français pour des personnages charismatiques au tempérament autoritaire ne renvoie pas au modèle libérateur du double corps : Nicolas Sarkozy et Jean-Marie Le Pen s'inscrivent dans le modèle de la royauté primitive du simple corps. L'autoritarisme, que l'on sent poindre dans les programmes politiques et les actes de ces deux personnages, ne laisse pratiquement aucun doute : en votant pour ces individus, certains Français, lassés et désespérés de la politique, abdiquent leur part de souveraineté pour s'en remettre à un chef qui les débarrasserait de cet ennui que constitue, pour eux, la chose publique. La droite charismatique est l'antinomie totale du désir politique du peuple, alors que l'élection de Ségolène Royale laisse possible l'événement politique.
Certains sophistes[4] objecteront que M. Bayrou ne s'inscrit pas dans cette droite autoritaire et charismatique qui signifie la fin de la politique. C'est oublier que M. Bayrou s'est associé à toutes les dérives répressives et néolibérales qui ont aggravé la dépolitisation du peuple français. C'est aussi oublier que l'improbable M. Bayrou doit largement sa récente existence politique à un mécanisme sociologique : la " prophétie auto-réalisatrice ". L'argument développé à l'envi est, à cet égard, que M. Bayrou, selon les sondages, est le mieux placé pour battre M. Sarkozy au second tour.
Notons d'abord que Corinne Lepage aurait pu sans doute faire aussi bien si la question avait été posée aux citoyens. Dès lors, il a suffi qu'un certain nombre de déçus de la politique, notamment des " socialistes de gauche " mus par un ressentiment compréhensible à l'égard de Ségolène Royal, aient confondu leur désir de punition avec l'évidence que cette même Mme Royale ne pourrait pas battre M. Sarkozy au second tour. Un autre paradoxe pourrait être souligné : les militants socialistes, qui ce sont le plus opposés à Mme Royal, n'ont cessé, à raison, de dénoncer l'idée fallacieuse selon laquelle il fallait choisir cette candidate parce que les sondages l'avaient déjà consacrée comme une victorieuse en puissance. Voilà donc ces mêmes militants, partisans d'une approche programmatique de la politique, qui en viennent à invoquer le rôle des sondages pour justifier de voter pour en faveur de cet avatar giscardien qu'est François Bayrou ! Le paralogisme du vote de gauche pour François Bayrou apparaît encore plus clairement, maintenant que les sondages sont en train mesurer une remontée de Ségolène Royal, la supposant ex-aequo avec Nicolas Sarkozy, ce néo-conservateur communautariste et belliciste. En réalité, les militants de gauche, qui appellent à voter en faveur de François Bayrou, sont fatigués de la politique spectacle, soucieux d'une politique exigeante : ils ne font que manifester leur désarroi sous une forme rationalisée. Souvenons-nous aussi, que le meilleur candidat désigné par les sondages était Michel Rocard en 1981 et que nous pouvons nous réjouir que le militants socialistes d'alors n'aient pas été soumis à la tyrannie de l'immédiateté sondagière et du panurgisme médiatique. Ces socialistes ont justement construit des édifices sociaux qui nous ont permis de résister à la vague néolibérale.
Le raisonnement qui précède pourrait finalement inciter à voter pour les nombreux candidats que compte la " gauche de la gauche ". Néanmoins, une telle conclusion n'a rien d'évident, car la gauche dite " anti-libérale " a montré son incapacité à s'unir sérieusement. Les personnes l'ont emporté sur le projet commun : pourquoi, dès lors, en dépit de certaines de leurs qualités intrinsèques, voter pour José Bové, Marie-Georges Buffet etc. ? Ne faudrait-il pas plutôt les sanctionner pour avoir failli à leur mission politique et avoir cédé à la pure quête de la gloire ? Certes, on pourrait objecter que le cas d'Arlette Laguiller et du candidat soutenu par le Parti des Travailleurs est différent. Cependant, la candidature à la présidentielle ne constitue pas, pour ces partis, un objectif, authentique : pour eux, la démocratie politique n'est que la superstructure du capitalisme. Ils font de la campagne présidentielle une sorte de forum qui n'a rien d'illégitime, mais qui est hors-sujet. Quelque imparfaite qu'elle soit, n'oublions pas que la démocratie politique doit être sauvegardée et que son principe même est antagonique du Capital.
Ainsi se profile une nécessité : voter pour Ségolène Royal au second tour. Et, peut-être même, une étrange et fascinante possibilité : la soutenir dès le premier tour ... Le plus important est de ne pas oublier que le corps politique a bien plus d'importance que le corps médiatique de Ségolène Royal et que, surtout, les élections présidentielles ne constituent qu'un moment parmi d'autre d'une vie politique. Finalement, il apparaît que l'urgence est à construire des institutions permettant de donner plus de sens à la vie politique institutionnelle, par exemple en revitalisant le Parlement et en élargissant le champ du recours au référendum. N'oublions pas que les rares promesses de Ségolène Royal, qui ne puisse rendre totalement incrédules, sont l'organisation d'un nouveau référendum sur l'Europe ainsi que sur la question nucléaire : voilà de bonnes occasions de revitaliser la vie politique !
Que vive le 29 mai 2005 !
[1] Je remercie Laurence Guého-Neyrat et Olivier Matras d'avoir donné quelque forme à ce texte.
[2] Voir E. Kantorowicz, Les Deux Corps du Roi - Essai sur la théologie politique du Moyen Age, Paris, postface par Alain Boureau, Gallimard, 2000, notamment p. 810 sq. Il ne s'agit pas affirmer que cette théorie de la genèse de la construction de l'Etat en Occident est juste : elle doit être appréciée ici dans sa seule force suggestive.
[3] Avec Frédéric Neyrat, en 2000, nous écrivions : "Il nous faut (...) promouvoir le concept de peuple - mais un peuple rigoureusement asubstantiel (...) Aucun sondage ne peut révéler l'essence d'un peuple (...) il n'existe que comme sur-stance : rien ne le précède, qu'un acte, une ponctualité d'être, une praxis - dont le vote n'est qu'un cas parmi d'autres". Voir J. Maucourant, F. Neyrat, "La communauté politique contre le néocapitalisme", pp. 111-139, dans Werner Schönig ed., Perspectiven institutionnalischer Ökonomik, Münster, Lit.
[4] Il en est des brillants : voir Yves Guyet, "Socialistes de gauche, votons Bayrou !", mercredi 7 mars 2007 dans [charger le lien]. Il va de soi que la présente critique de ce texte stimulant et révélateur, qui a provoqué la fureur des bien-pensants de gauche, n'est nullement animée par quelconque moraline !
par Jérôme Maucourant
Économiste ; il a assuré l'édition scientifique, avec Michele Cangiani, du livre intitulé "Essais de Polanyi" aux éditions du Seuil (mars 2008) et a publié « Le nazisme comme fascisme radical » (dans H. Amar et alii, Penser le nazisme – éléments de discussion, l’Harmattan, 2007). voir tous ses articles
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