Elections
Par Catherine Kintzler, Jean-Marie Kintzler
Vendredi 20 avril 2007
article publié dans la lettre 530
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Au niveau européen, nous sommes dirigés par une pieuvre néo-libérale et au niveau national par une hydre à deux têtes - la tête UMP et la tête PS. L'hydre est asservie à la pieuvre néo-libérale qu'elle engraisse et qu'elle sert malgré le peuple.
La pieuvre néo-libérale plonge le peuple dans la souffrance et le désespère : fracture sociale, paupérisation des classes moyennes, ghettoïsation des plus pauvres, montée des pouvoirs maffieux et des zones de non-droit, délocalisations, école à deux vitesses, université et recherche menacées de régressions irréversibles.
Exaspéré, le peuple n'a pas toujours l'occasion, comme en 2005, de se faire entendre par référendum. Avec les armes électorales qui sont à sa disposition, il tente de se débarrasser de l'hydre en frappant la tête visible qui est aux commandes, la tête majoritaire du moment. Mais celle-ci, à peine blessée et rétractée, se refait une santé dans l'opposition tandis que l'autre tête s'essouffle aux rênes du pouvoir. Actuellement au gouvernement, la tête UMP nous explique pourquoi il faut engraisser la pieuvre néo-libérale : elle amènerait comme par miracle la prospérité générale en installant un grand marché voué à la libre concurrence. La tête PS nous a naguère expliqué que la pieuvre est nécessaire aux droits des travailleurs, qu'elle est un progrès, qu'elle exige le développement des sciences et des techniques les plus pointues et que le tissu industriel dépend de sa bonne santé.
Voilà un quart de siècle que l'hydre à deux têtes se paie la nôtre par cette comédie en un acte, intitulée "il n'y a pas d'autre politique possible". Pendant ce temps, notre politique monétaire est aux mains d'un technocrate qui vient d'avoir la peau d'Airbus et la France se désindustrialise à coups de délocalisations et de dumping social. La situation désespérée des banlieues devient explosive ; l'école, au lieu de transmettre des savoirs, est sommée de cultiver le "vivre ensemble". La panne durable de l'ascenseur social encourage les replis identitaires et la communautarisation.
Comme le rapporte la légende herculéenne, l'hydre ne peut être terrassée que si on l'ampute de toutes ses têtes. Comment trouver le moyen de frapper du même coup la tête UMP et la tête PS, la tête Sarko et la tête Ségo en brisant les appareils dont la symétrie est complice ? Il y a déjà quelque temps que Le Pen propose de prendre le rôle d'Hercule. Mais ses travaux, on le sait, reposent sur un lessivage général : pour pouvoir éliminer les têtes, il propose de détruire aussi le corps du peuple en exploitant en son sein les pires divisions qui sont l'effet de ces têtes empoisonnées. Il mise sur un empoisonnement général dont on sait très bien qu'il aurait pour résultat une régression tous azimuts. Ce n'est pas nouveau : il est de l'essence d'une politique profondément réactionnaire de se présenter sous l'effet d'annonce révolutionnaire, mais on serait impardonnable maintenant de ne pas entendre les accents terribles que le XXe siècle a donnés à cette redoutable ambivalence. Et Sarkozy est d'autant plus critiquable qu'il reprend sans vergogne les thèmes de campagne de Le Pen, se rangeant ainsi parmi les casseurs de la république.
Pour briser les appareils, ou du moins les mettre en crise et en demeure de se réformer radicalement sans casser l'unité républicaine, sans mettre le pays à feu et à sang en remplaçant les têtes de l'hydre par une unique tête brûlée, la séquence présidentielles/législatives offre une occasion intéressante et plus efficace qu'un référendum à un coup qui laisse intactes les têtes de l'hydre.

Dans la configuration électorale qui se présente, François Bayrou est en mesure d'obtenir cet effet et il est le seul à pouvoir le faire. Il peut l'obtenir parce qu'il en a la volonté, affichée clairement dans toutes les analyses qu'il présente. Cette volonté se manifeste par sa détermination à rompre avec maintes de ses positions passées, et surtout par la rupture nette qu'il a engagée avec les deux têtes de l'hydre en votant la motion de censure et en s'opposant seul à la privatisation des autoroutes : ce sont là des actes significatifs. Il est le seul à pouvoir le faire, car la mécanique du vote le place en position décisive ; et même s'il n'en avait pas la volonté, son élection mettrait inévitablement les appareils en crise et réclamerait une recomposition législative radicale sans aventurisme. Pour couper d'un coup les deux têtes de l'hydre, pour casser les appareils sans abandonner la république, il n'est donc nul besoin d'un Hercule providentiel : un candidat raisonnable, attaché aux principes républicains, déterminé à remettre les appareils en question et suffisamment bien placé suffit à redonner la main au peuple qui devrait lui fournir de toutes pièces une majorité présidentielle et non souscrire d'avance à un prêt-à-porter législatif comme dans les élections passées. Encore faut-il que cette occasion soit saisie : c'est le sens du vote Bayrou.
par Catherine Kintzler
www.mezetulle.net
Auteur de "Qu’est-ce que la laïcité ?", publié chez Vrin, 2007. voir tous ses articles
Jean-Marie Kintzler
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