Elections
Par Lucette Jeanpierre
Jeudi 10 mai 2007
article publié dans la lettre 536
Lien permanent vers cet article
Beaucoup de militants ont la gueule de bois. Ils se demandent comment la gauche a-t-elle pu perdre la présidentielle, pour la troisième fois consécutive, en faisant le plus bas score qu’un candidat ait fait au second tour depuis 1965. Beaucoup se disent que l’addition des grèves de 2003, des victoires électorales de 2004, du TCE de 2005 et du CPE de 2006 faisait que la partie était imperdable.
Certains, tels Filoche, pensent que seul le social compte, et qu’il aurait suffi de parler plus à gauche que Ségolène pour gagner. Certes, on ne peut pas dire que la candidate ait été très explicite sur la question sociale, mais n’avoir que cette seule approche pour expliquer l’ampleur de la défaite est trop réducteur pour être crédible. D’autres, tel Todd, accusent l’influence trop républicaine de Jean-Pierre Chevènement sur la candidate, et expliquent que si Laurent Fabius, candidat du « non de gauche » avait été désigné, la victoire aurait été certaine. Je n’en crois pas un mot, et je ne vois pas pourquoi les classes populaires auraient pu s’identifier à un candidat comme Fabius. La triste réalité est ailleurs.
Sachons dire qu’en face, il y avait un candidat redoutable, talentueux, expert dans la communication. La clarté de ses réponses (qu’on peut et qu’on doit contester pour beaucoup d’entre elles) contrastait avec la langue de bois et l’approximation de beaucoup de candidats de gauche. Il a su poser les questions qui préoccupent les Français, sur lesquelles toute la gauche, exceptée les Républicains (et encore…) est tétanisée.
Que ce soit sur l'immigration, sur la sécurité, sur la justice, mais aussi en parlant de la « valeur travail », en évoquant le pouvoir d'achat, la retraite et la dépendance des anciens, en disant qu’il voulait en finir avec l’assistanat, et mettre en avant le travail, Sarkozy a su émettre des réponses claires aux questions que les Français se posent sur toutes ces thématiques.
Face à la trame de l'ancien ministre de l'intérieur, la gauche a cruellement manqué d'un projet aussi solide et surtout aussi proche des préoccupations des Français que l'était celui de l'UMP, ainsi que d’un opposant à la hauteur du talent de l’adversaire. Triste constat.
Quand, dans cette campagne, la candidate s’est-elle adressée aux travailleurs, aux ouvriers, aux employés, aux fonctionnaires, aux enseignants, dont beaucoup, depuis de longues années, se sont durablement détournés de la gauche, aux paysans, aux artisans, aux retraités ?
Ouvriers dont 25 % ont encore voté Front National au premier tour, et qui ont fait basculer le Nord à droite au deuxième tour, véritable camouflet pour Martine Aubry. Enseignants et classes moyennes qui se sont davantage reconnus dans le discours novateur de Bayrou et n'ont pas forcément bien reporté leurs suffrages au second tour sur Ségolène Royal, lui préférant le vote nul ou blanc. Classes populaires qui ont rejeté l'angélisme de la gauche face aux questions de l'insécurité et qui ont été rassurés par le discours de Nicolas Sarkozy, notamment après l'affaire de la gare du Nord.
Le comble a été sur la question européenne. Nicolas Sarkozy a compris que la victoire du non était profonde, et majoritaire dans les classes populaires. Il a senti, conseillé par Henri Guaino, que la majorité des électeurs n’a pas voté « non » pour avoir davantage d’Europe (fable à laquelle s’accrochent beaucoup de militants de gauche qui ont voté non), mais parce qu’ils sentaient bien que la poursuite de la politique de Bruxelles allaient anéantir la France. Il a saisi cet attachement à la Nation, qui renaissait, dans tout le pays, après des dizaines d’années de matraquage idéologique des gauchistes antirépublicains. Ses formules sur « J’aime la France, et je vais lui rendre tout ce qu’elle m’a donné » rassemblait son camp, faisait mouche dans l’opinion, alors que Ségolène Royal se faisait moquer d’elle, à gauche, quand elle essayait de surfer sur ce sentiment.
Mais surtout, quand certains le traitent de populiste, il a compris, mieux que quiconque, le rejet des aspects les plus méprisants du discours bobo de gauche, par les couches populaires.
Quand on dit, sous la pression du discours des Verts, aux salariés qui essaient de vendre leur force de travail en prenant leurs voitures qu'ils sont des « pollueurs » qui doivent « payer », cela ne passe pas chez les ouvriers les plus modestes, qui habitent le plus loin des centre-ville, et cela ne les convainc pas que la gauche est de leur côté.
Même quand Sarkozy, comme ministre de l’Intérieur, a organisé un système policier sécuritaire sans égal en Europe, transformant les honnêtes automobilistes en délinquants, personne, dans une gauche pourtant prompte à dénoncer la moindre décision « sécuritaire » du ministre de l’Intérieur, n’a été capable d’expliquer l’injustice de ces mesures, et les conséquences désastreuses pour des salariés pour qui la voiture est un permis de travail.
Quand le conseil régional d’Ile-de-France, dirigé par le socialiste Jean-Paul Huchon, décide la gratuité des transports pour les Rmistes et les chômeurs, mais n’a pas un geste vers les salariés pauvres, il donne des verges pour faire fouetter toute la gauche, et permet à Sarkozy de se réclamer de la défense de la « France qui se lève tôt ».
Quant on dit aux ouvriers, employés et fonctionnaires que les 35 heures (excellente idée, par ailleurs) ont été un acquis alors que gel des salaires, flexibilité, et annualisation ont été imposées en coûteuse contrepartie aux plus modestes, on laisse un boulevard à Sarkozy quand il raconte qu’on donne des RTT à des gens qui n’ont pas d’argent pour en profiter, et que lui va donner du salaire !
Quand on dit aux victimes des violences urbaines, de la délinquance et de la criminalité, qu'il faut « comprendre » les « causes » sociales, et agir en « prévention » en refusant de revoir le code pénal, de mettre en cause le laxisme de certains juges, ou de toucher à l'ordonnance de 1946 pour sanctionner réellement les délits, les crimes, et plus encore la récidive, y compris commis par des mineurs, voilà l'angélisme de gauche que les Français ont rejeté. Les manifestants contre le CPE, en 2006, ont vu la réalité de la nouvelle délinquance juvénile. Là encore, les gens modestes ont eu l’impression que Sarkozy était courageux, et s’intéressait plus à leur sort qu’une gauche paralysée par un discours compassionnel suicidaire.
Quand on met la laïcité dans notre poche et qu'on ne trouve rien à redire sur l'islamisme de banlieue qui impose à tant de nos concitoyennes le tchador et le hijab, en signe de la négation de leurs droits, et de leur soumission aux hommes, voilà le relativisme que les Françaises ont rejeté. Pourtant, sur la laïcité, Sarkozy était facile à contrer, quand il voulait toiletter la loi de 1905, mais il n’a fait que dire tout haut ce que trop d’élus de gauche pratiquent en cachette au quotidien, en subventionnant des lieux de culte, souvent des mosquées, de manière déguisée.
Quand on dit à tous ceux qui se sentent fiers d'être Français, qu’aimer la France serait « suspect », et qu’on ferme les yeux sur les « Nique la France» de certains rappeurs, on ne peut mieux aider Sarkozy à conquérir des classes populaires bien plus attachées à la Nation et à la République que les élites bobos parisiennes.
Si la gauche, au lieu de s'adresser aux clientélismes d'une fausse modernité qui voudrait que nous soyons du côté des bobos ou des rappeurs, s'était adressé aux ouvriers, aux employés, aux travailleurs, tous inquiets pour leur emploi et leurs salaires, aux fonctionnaires soucieux de la qualité des services publics et de leur pérennité, aux femmes attachées à leurs droits, aux familles préoccupées par leur sécurité, aux jeunes d'origine étrangère demandeur d’une intégration sociale et citoyenne, elle n’aurait pas laissé à Nicolas Sarkozy le soin de répondre seul aux questions que se posaient les Français.
Si les directions avaient compris le message du 21 avril 2002, et la souffrance des classes populaires devant l’abandon des territoires perdus de la République, si elles n’avaient pas laissé le seul Sarkozy donner l’impression qu’il luttait contre les voyous incendiaires d’écoles publiques, d’entreprises, de voitures et de bus, en décembre 2005, peut-être la gauche aurait-elle pu convaincre les classes populaires qu’elle était réellement de leur côté.
Certes, Ségolène Royal, sans doute conseillée par Julien Dray, a essayé de sortir du discours compassionnel habituel de la gauche. Mais cela était-il crédible quand elle était entourée des Lang, Strauss-Kahn, Aubry, Guigou, Hollande, Moscovici, Voynet, Cohn-Bendit, Bové et ses Indigènes de la République, Buffet, etc., tout en se rapprochant d’un Bayrou ?
Toutes ces directions politiques ont perdu le peuple depuis longtemps, minées par un mélange de culture bobo et gauchiste, à l’opposé des valeurs républicaines et populaires.
Poser la question, c’est y répondre ! Sarkozy ne pouvait pas perdre avec de tels adversaires.
par Lucette Jeanpierre
voir tous ses articles
L'affaire du voile dans le gîte des vosges,
ou l'affaire dite "Fanny Truchelut" du nom de sa propriétaire, dernier article paru: Une virtuosité imprécatrice, confuse et contradictoire, réponse à Anne Zelensky, Par Marie Perret, Catherine Kintzler, Jean-Marie Kintzler Voir le dossier...
Soutien à Robert Redeker
La collection d'articles parus dans ReSPUBLICA autour du soutien à Robert Redeker Voir le dossier...
L'urgence énergétique
Série d'articles sur la question énergétique
Voir le dossier...