Débats républicains
Par Michel Naud
Vendredi 11 mai 2007
article publié dans la lettre 536
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Le dossier électronucléaire est un des dossiers qui s’est invité dans la campagne présidentielle, tant par l’expression des candidats que par le lobbying de l’organisation GreenPeace. Plus que les imprécisions des questions et réponses du débat du second tour lui-même, sur lequel Respublica 535 est intervenu « à chaud », il convient, à l’issue de l’élection de Nicolas Sarkozy, de recadrer les termes du débat politique.
Chacun connaît les grandes lignes de l’histoire de l’utilisation pacifique du nucléaire en France ; cette histoire commence en 1945 quand le Général de Gaulle crée le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) et y place à sa tête le physicien communiste Frédéric Joliot-Curie ; la construction des premiers réacteurs destiné à la production de l’électricité commençait dès la fin des années 50 ; la seconde génération s’initialisait avec les années 70 ; le parc électronucléaire actuel s’est ainsi constitué et renouvelé progressivement jusqu’à aujourd’hui, faisant ainsi que 80 % environ de la production d’électricité en France est d’origine nucléaire ; la construction du réacteur tête de série de Flamanville (EPR) initialise la campagne de renouvellement des réacteurs construits dans les années 70.
Bien sûr la politique énergétique, et la question électronucléaire en particulier n’ont pas été les points déterminants, pour la plupart des citoyens et citoyennes de notre pays, du choix de leur candidat, ni au premier tour, ni au second tour ; il n’en reste pas moins que les positions défendues par les candidats et le décompte des voix qui se sont portées sur leur nom donnent une indication.
C’est ainsi que nous devons noter que 48,60% de nos concitoyens ont soutenu dès le premier tour des candidats défendant le choix électronucléaire et le renouvellement engagé du parc de réacteurs (Marie-George Buffet (1,93%), Arlette Laguiller (1,33%), Jean-Marie Le Pen (10,44%), Frédéric Nihous (1,15%), Nicolas Sarkozy (31,18%), Gérard Schivardi (0,34%) et Philippe de Villiers (2,23%)).
Dans le même temps 44,44 % de nos concitoyens ont porté leur voix sur des candidats ayant adopté des positions mi figue mi raisin (François Bayrou (18,57%)) voire franchement sceptiques (Ségolène Royal (25,87%)) ; nous reviendrons sur les positions défendues par le parti socialiste.
Enfin 6,96 % des électeurs et électrices ont donné leur voix aux trois candidats explicitement et virulemment opposés au nucléaire (Olivier Besancenot (4,08%), José Bové (1,32%) et Dominique Voynet (1,57%)).
Ce n’est bien évidemment pas la peine de tourner autour du pot ; la peur de la possibilité de conséquences néfastes si ce n’est cataclysmiques du nucléaire sur la santé publique est le fondement de la sensibilité d’une partie de la population aux arguments de réseaux tels que « sortir du nucléaire » ou GreenPeace. La nouveauté de cette campagne électorale, sur ce dossier particulier, a été que le parti socialiste, ayant pourtant les moyens d’une approche rationaliste de la question, a admis le lobby antinucléaire au cœur de son équipe de campagne et en a relayé activement le discours.
La stratégie du lobby antinucléaire consiste d’abord à suggérer que la production d’électricité électronucléaire ne serait pas si centrale qu’on a coutume de le dire ; c’est ce que voulait suggérer la candidate socialiste, interrogeant Nicolas Sarkozy lors du débat d’entre deux tours et s’attendant à ce qu’il réponde que 80 % de l’électricité française est d’origine nucléaire, ; elle contre-attaquait, suivant un argument parfaitement rôdé par les antinucléaires, en affirmant que l’énergie nucléaire ne représente en réalité que 17 % de la consommation finale d’énergie : en effet , si on prend en compte toutes les énergies finales utilisées par les consommateurs français (pour le chauffage, les véhicules, etc. et donc : fioul, gaz, bois, électricité, eau, essence, charbon, etc. ) l’électricité représente 22 % et par voie de conséquence le nucléaire 17 %. L’idée subliminale est que ce ne serait peut-être pas aussi difficile que cela de se passer du nucléaire … en faisant quelques économies d’énergie, et en remplaçant le nucléaire par d’autres sources de préférence renouvelables …
Le second axe d’effort de la stratégie mise en œuvre en France par le lobby antinucléaire s’appuie sur l’analyse que pour « sortir du nucléaire » le chemin le plus simple est d’empêcher le renouvellement du parc existant. C’est ainsi qu’il est suggéré de façon mensongère que le réacteur en cours de construction à Flamanville (l’EPR) serait un prototype, et donc un prototype inutile puisqu’un réacteur du même type est en construction en Finlande ; de même il est suggéré que plutôt que de mettre en œuvre ce réacteur controversé (qui n’est controversé en réalité que par eux) il est préférable d’attendre … 2045 pour la mise en œuvre prévue du premier surgénérateur de quatrième génération … dont on se demande bien pourquoi, lui, ne serait plus « controversé », mais chacun a bien compris que pour le lobby antinucléaire le débat aurait changé de nature d’ici cette échéance et qu’ « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » …
L’objet ici n’est pas de répondre point par point ; ce serait facile mais trop long en même temps que hors sujet pour Respublica ; les lecteurs intéressés pourront trouver des réponses argumentées sur des sites tels que sauvonsleclimat.org ou ecolo.org ; on relèvera quand même qu’en raison de l’insuffisance de la production prévisible des énergies renouvelables le gouvernement allemand, qui a décidé en 2000 de « sortir du nucléaire », vient tout juste de faire état de son intention de construire pas moins de 26 nouvelles centrales … au charbon … charbon qui est la source d’énergie la plus défavorable à la fois sur le plan environnemental et la plus dangereuse sur le plan humain (les morts se comptent par milliers chaque année dans les seules mines de charbon chinoises ou d’Europe centrale et orientale – sans parler des maladies professionnelles bien connues des mineurs de fond).
Ce qu’il convient de saisir principalement dans notre discussion présente est que la tactique choisie par le lobby antinucléaire français, relayée par la majorité aux manettes du parti socialiste, privilégie la manipulation de l’opinion (suggérer que l’impact sera faible, et que le renouvellement du parc actuel est un problème qui ne se poserait pas encore et pas en ces termes) aux dépens d’un débat politique assumé.
La première motivation qui a été celle de la politique énergétique de notre pays depuis la Libération a été le souci de l’indépendance énergétique et de la sécurité de nos approvisionnements. Cette indépendance et cette sécurité sont la base matérielle de l’indépendance nationale. L’indépendance nationale n’est plus à la mode à l’heure de l’européisme, européisme dont la campagne présidentielle a une fois de plus mis en lumière que les sensibilités centristes, socialistes et vertes se font les plus ardents promoteurs. Pour celles et ceux qui comme moi continuent à affirmer qu’un peuple qui n’est pas souverain est un peuple asservi, la question de la sauvegarde des bases matérielles de l’indépendance nationale n’est pas un point de détail.
La seconde motivation, non nécessairement apparue en ces termes, a réellement pris sens avec le choc pétrolier des 70’s et n’a jamais été démentie depuis : la garantie de prix compétitifs et réguliers (même si cela ne vaut que pour la composante nucléaire de la composante électrique de l’énergie primaire que nous consommons – se reporter à l’observatoire de l’énergie). Cette question est elle aussi à examiner, dans ce débat politique, à travers le filtre d’un marché désormais européen de l’électricité dont les règles sont fixées par Bruxelles et non plus par le gouvernement de la république (n’oublions pas qu’à certains égards, depuis le traité de Maastricht, le président de la république, subsidiaire qu’il est devenu, n’a plus guère d’autres prérogatives que celles que les organes du nouvel « empire anti-impérial » veulent bien laisser à un élu … local).
La troisième motivation, la plus récente et aujourd’hui la plus souvent mise en avant, est née de la mise en lumière de la nécessaire maîtrise des émissions de CO2 (effet de serre et impact sur le climat de la planète) et du constat que les centrales nucléaires sont de ce point de vue les plus écologiques de toutes les centrales thermiques, or la collectivité humaine n’est pas prête d’avoir une solution de rechange à la capacité de production d’électricité d’origine thermique, à savoir par des procédés consistant à produire de la chaleur pour produire de la vapeur d’eau qui fera tourner une turbine couplée à un alternateur. Cette motivation fonde la popularité croissante de la filière électronucléaire à l’échelle planétaire, popularité au regard de laquelle la valse hésitation de quelques bobos européens fait figure de curiosité.
Mais à ces questions, de même qu’au quatrième objectif que s’est donnée la loi de programmation de 2005, à savoir «garantir la cohésion sociale et territoriale en assurant l'accès de tous à l'énergie » se rajoute aussi la question qui nous est propre du monopole et de la propriété publique de l’entreprise nationale en charge de la production, du transport et de la distribution de l’électricité.
Il y a, en France, une cohérence d’ensemble entre les trois objectifs liés à la production de l’électricité, celui lié au service public de l’électricité (transport et distribution), et la question de la propriété ; en outre, la propriété publique est aussi une des garanties données par l’Etat aux citoyens que la sûreté nucléaire n’est pas soumise à des surdéterminations marchandes (même si les citoyens sont en droit d’exiger une gestion rigoureuse et non dispendieuse de la propriété nationale) : l’Etat propriétaire est le garant de sûreté nucléaire et de la sécurité des citoyens.
La loi de 2004 , dans son article 22, précise que EDF, dont 12,7 % du capital est d’ores et déjà sur le marché, ne peut mettre plus de 30 % de son capital sur le marché; la majorité du parti socialiste, avec Ségolène Royal, n'a pas suivi ceux qui souhaitent que l'Etat se réapproprie les 12,7% du capital sur le marché. Ils disent préférer constituer un «pôle public de l'énergie entre EDF et GDF» dont le montage reste à préciser ; il ne pourrait en effet pas s’agir d'une fusion des deux groupes, qui serait refusée par les instances impériales de Bruxelles, mais d'un «renforcement» des liens entre les deux opérateurs historiques. De son côté, Nicolas Sarkozy n'a semble-t-il pas exclu, pour désendetter l'Etat, d'ouvrir davantage le capital d'EDF, la loi qu'il a fait voter en 2004 l'autorisant à aller jusqu'à 30% du capital. La cession des 17,3% restants rapporterait de l’ordre de 20 milliards d'euros à l'Etat.
Voilà des termes principaux du débat politique qu’il faudra bien reprendre et qu’il faudra poser au président de la république que se sont donnés les français. Certes le choix nucléaire n’est pas remis en cause et est réaffirmé. Certes les questions énergétiques sont abordées de façon pragmatique et rationnelle. Certes, sur le plan de notre indépendance énergétique, le candidat désormais président a affirmé qu’il respectera le « non » des français au référendum et qu’il n’y aura pas de constitution européenne ; néanmoins poser la question européenne, c’est à dire celle de l’abandon de notre indépendance nationale, est bien une nécessité politique incontournable dans ce débat comme dans bien d’autres. Enfin la menace portant sur le démantèlement de notre secteur public prend, dans le champ de la production d’électricité (question clé de toute politique industrielle), une importance toute particulière pour laquelle les progressistes devront être vigilants.
Si le parti socialiste reste sur les positions qu’il a défendues avant et pendant la campagne électorale, rejoignant le clan des héritiers des gauchistes de mai 1968 (LCR, Verts, altermondialistes), il est clair que les républicains progressistes ne pourront pas compter sur lui sur ce dossier là, sur ce dossier là « non plus » pourrait-on dire au regard des positions qui ont été défendues par le parti socialiste, par exemple, en matière de laïcité.
C’est ainsi que je me permettrai pour conclure de paraphraser la conclusion de Robert Albarèdes dans la lettre n°10 du cplaid en disant que si la capacité des républicains progressistes « à se rassembler et à agir sur tous les terrains (du politique, du juridique, du pédagogique …) » sera essentielle en matière énergétique comme dans le champ de la laïcité républicaine, « l’essentiel (sera) aussi dans leur capacité à dépasser « le point aveugle » qui les laisse parfois dans l’illusion qu’il faut être « de gauche » pour être (progressiste) et qui les prive de la lucidité nécessaire à toute efficacité. »
par Michel Naud
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