Chronique d'Evariste
Par Évariste
Mardi 15 mai 2007
article publié dans la lettre 537
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Ce numéro sort 24 heures avant le passage de pouvoir entre Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Tous les bilans ont été tirés des deux mandats présidentiels de Jacques Chirac. J’avais moi-même expliqué dans une chronique, il y a quelques semaines, que, malgré tout le mal que l’on pensait de lui, on ne devait pas oublier les trois bonnes choses qu’il a faites, lors de son dernier quinquennat. D’abord son refus de la guerre de Bush en Irak (et le discours de Villepin à l'Onu), ensuite la loi contre les signes religieux à l’école, enfin le référendum pour le Traité constitutionnel européen. J’avais même ajouté que, tout en laissant le doute aux socialistes sur la guerre d’Irak, jamais la gauche, ni Sarkozy n’auraient pris les deux autres décisions.
Le président de la République a donc présidé, samedi soir, sa dernière finale de coupe de France, au stade de France. Il est déjà entré dans l’ère de Sarkozy. En effet, alors que le match ne devait durer que quatre-vingt dix minutes, notre président a dû effectuer une heure supplémentaire, à cause des prolongations, et de la série de pénalties qui a suivi. Eh bien, il a travaillé davantage, sans rechigner, et il n’a demandé aucune heure supplémentaire !
Décidément, tout change, depuis l’élection du nouveau président de la République. Ainsi, le soir de la dite finale, j’étais à Marseille. J’ai vu plein de choses étonnantes. Dans une brasserie, j’ai découvert Dominique Strauss-Kahn attablé avec le candidat local UDF du deuxième arrondissement de la cité phocéenne.
Ensuite, j’ai vu, tout au long de la soirée, des milliers de supporters de l’équipe de football crier qu’ils étaient « fiers d’être marseillais ». J’ai trouvé sympathique, n’en déplaise à tous les grincheux qui, comme Philippe Val, voient dans le football l’opium d’un peuple abruti et le pré-fascisme, cette identification de toute une ville à son équipe. Dans le cas de Marseille, il ne serait pas envisageable de voir, comme à Paris, l’apartheid s’installer dans les tribunes. Il y avait vraiment une communion universelle de toute une population aux origines diverses, derrière son équipe. Je ne pouvais m’empêcher de penser aux débats de la campagne présidentielle, sur la question nationale. Là encore, n’en déplaise à certains spécialistes du mépris du peuple, je trouve sympathique que les Marseillais soient fiers de leur ville et de leur équipe, comme je trouve bien que des électeurs soient fiers de leur pays, de la Nation, de la République, et de l’hymne national. Et cela m'exaspère encore qu'il ait fallu que cela soit un Sarkozy qui dise cela pendant la campagne !
La soirée a été chaude, et la tristesse était grande. Marseille a perdu aux pénalties. J’ai vu beaucoup de dignité chez des supporters réputés chauvins, mais surtout beaucoup de sportivité. Mais j’ai vu aussi les pourrisseurs de fête à l’œuvre. Une cinquantaine de jeunes qui, dès le match terminé, se sont mis à jeter des cailloux sur les forces de l’ordre, et a lancé des fumigènes en direction des brasseries pleines de monde. Début d’incendie, sans l’intervention des pompiers, protégés par les CRS, cela peut être une catastrophe. L’attitude des gens était sans ambiguïté. Aucune hostilité contre les forces de l’ordre, et des jugements sans appel contre les jeunes loubards. J’ai entendu plusieurs fois des gens dire : « Ils nous font chier, ces petits connards. Il est temps qu’ils se fassent enfin calmer ! ». Là encore, cela m'exaspère que la gauche ait été incapable de comprendre cette demande légitime !
Mais il n’y a pas eu que du football, ce week-end, il y avait aussi de la politique. Sarkozy et Fillon continuent leurs consultations. Pendant que Strauss-Kahn mangeait la bouillabaisse avec le candidat UDF à Marseille, le Parti socialiste essayait, dans une ambiance à couper au couteau, de limiter les dégâts pour les législatives.
Il en a du travail, le pauvre François Hollande ! Ségolène veut en finir avec les éléphants, qu’elle accuse de ne pas l’avoir soutenue, et elle veut prendre la tête du parti, et être désignée dès maintenant pour 2012. Autre problème pour le pauvre Hollande, voilà que Sarkozy tente de débaucher des socialistes pour entrer au gouvernement, ou leur confier des missions. Tant qu'il s'agissait du traître Besson, cela allait encore, mais voilà qu’on parle de grosses bêtes comme Védrine, Allègre, voire Kouchner, qui ne disent pas "non" tout de suite, ce qui commence à faire désordre. La direction du PS ne sait plus où elle en est !
Pendant toute la campagne, elle a raconté d’abord que Sarkozy et Bayrou, c’était pareil. Puis elle s’est rapprochée de Bayrou, en disant que Sarkozy était très dangereux pour la démocratie, que ce serait un Bonaparte, et qu’il fallait tout faire pour empêcher sa victoire. Elle s’est engagée ensuite à quinze désistements socialistes en faveur de l’UDF, toujours dans l’esprit de battre l’UMP ! Dans le même temps, la majorité des députés UDF, dont les deux principaux lieutenants de Bayrou, Leroy et Morin, passaient avec armes et bagages du côté de Sarkozy !
Le nouveau président de la République, que le PS et toute la gauche extrême diabolisaient en le décrivant comme un futur dictateur, va donc se permettre le luxe d’annoncer, dans quelques jours, la constitution d’un gouvernement constitué d’UMP, bien sûr, des nouveaux convertis UDF, et peut-être de quelques socialistes débauchés ! Ce serait énorme, et sans doute très jouissif pour lui. Pied de nez à Chirac, pied de nez à Bayrou, pied de nez au PS !
Heureusement, il nous reste une valeur sûre : les Verts ! Eux, ils ne changent pas ! Ils viennent de se prendre la déculottée du siècle, et tombent à 1,5 %. Ils ont trois députés sortants. Le PS leur propose 14 circonscriptions, soit quatre de plus qu’à Chevènement. Les chefs Verts, de Mamère à Voynet, leur disent qu’il faut prendre, que c’est inespéré. Eh bien, leur conseil national, avec l'arrogance et le mépris qui caractérise ce groupuscule, montre des pectoraux qu’il n’a pas, et dit qu’on se moque d’eux, qu'on ne les respecte pas, et que c’est non ! Si les Verts n’existaient pas, il faudrait les inventer.
Le PCF continue, lui, à faire le grand écart, et à répartir les rôles en interne. Pendant que certains font semblant de protester contre le rapprochement avec l’UDF, d’autres négocient avec le PS pour sauver un maximum de postes.
Dans toute cette agitation, Hollande annonce que le PS va s’élargir, à la rentrée, avec plein de forces nouvelles, du centre au PRG et au MRC de Chevènement, pourquoi pas le PCF, dépassant l’actuel parti socialiste. On irait vers une UMP de centre-gauche, accentuant la bi-polarisation de la vie politique française.
Dans un autre registre, de nombreuses contributions parviennent à notre rédaction, suite au désastre du 6 mai.
Bien sûr, plus personne ne peut occulter la coupure de la gauche et du peuple, et le fait que cela soit le candidat préféré du Medef qui ait séduit les classes populaires.
Longtemps, dans ces colonnes, Respublica a, sans concession, dénoncé le mépris des classes populaires, par tout une gauche, qui va de l’axe PS-Verts à l’extrême gauche communautariste. Dans un autre registre, un hebdomadaire comme « Marianne » a mené cette bataille contre l'abandon des valeurs républicaines, au détriment du libéralisme libertaire de la gauche social-libérale.
L’avertissement du 21 avril 2002 n’avait absolument pas été entendu. Le vote du 29 mai 2005 pas été davantage. Le 6 mai 2007 est le troisième tremblement de terre, et celui-là, ajouté aux deux précédents, pourrait faire très mal.
Aujourd’hui, beaucoup admettent que Nicolas Sarkozy a gagné une bataille idéologique contre une gauche molle, incertaine, illisible, bobo, coupée du peuple.
Le débat ne pourra pas s’arrêter à des questions tactiques : la gauche peut-elle aller de Bayrou à Arlette ?
Les vraies questions qui sont devant nous sont, entre autres : Europe, services publics, éducation, immigration, sécurité, social, laïcité, république, nation, énergie, délocalisations, protectionnisme... : on dit quoi, et on fait comment ?
Et on devra répondre sans langue de bois, d’une manière aussi claire que Sarkozy l’a fait, de préférence en disant des choses différentes, si on veut regagner une bataille idéologique que cette gauche a perdue.
C’est ainsi qu’on réussira à reconquérir la confiance des classes populaires, du peuple, sans lequel aucun projet de gauche n’est possible.
Mais aujourd'hui, la coupure est béante, parce que le mépris a été trop profond (lire ci-dessous les articles de Denis Billon, Gaël Brustier et Mireille Popelin).
Respublica, qui a de tout temps signalé ce fossé, continuera, sous Sarkozy, à défendre une conception laïque et sociale de la République, seule réponse aujourd'hui crédible face à Sarkozy et à la faillite de la gauche libérale et communautariste. Nous entendons contribuer, par nos articles, à la reconquête idéologique de la gauche sur des bases républicaines, sans aucune concession pour le gauchisme, le communautarisme et le social-libéralisme. Nous voulons d’une gauche qui ne soit ni bobo, ni gaucho.
A un moment où on a l'impression que tout fout le camp, suite à la victoire de Sarkozy, ce sera notre façon de garder des repères et de contribuer, modestement, à construire une alternative capable de fédérer les classes populaires et l'ensemble du salariat.
par Évariste
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