Articles

Elections

Défaite morale d’une gauche qui a trahi le peuple : plus jamais ça !

Par Guylain Chevrier

article publié dans la lettre 537

Lien permanent vers cet article

La victoire de Sarkozy ne saurait cacher, y compris la mobilisation du corps électoral autour de cette élection, le fait que rien ne soit réglé du côté de la crise de la représentation politique qui affecte notre démocratie. Le choix présenté aux Français lors de cette élection présidentielle, de Sarkozy à Ségolène et au-delà, à travers même celui du premier tour, n’a fait que continuer de creuser le fossé entre le peuple et sa capacité à se sentir représenté dans ses intérêts fondamentaux. Il n’a eu face à lui que des faux-choix. Il a été d’emblée amené à voter pour un moindre mal, encouragé par une puissance de feu médiatique considérable lui faisant procès contre le danger « honteux » d’un Le Pen au second tour. Le vote utile à gauche, incarné par Ségolène Royal, à pu fonctionner à plein, ramenant à sa plus simple expression les partenaires de l’ex-gauche plurielle. L’alternative du second tour se jouait ainsi entre un consensus mou, figure du moindre mal, et une fuite en avant qui l’a finalement emportée. Ce ne fut ici qu’une victoire de la bipolarisation de la vie politique et non de la démocratie, aucun des deux programmes n’envisageant de s’attaquer au système, le choix n’était que dans la méthode. Dans ce contexte, le phénomène Bayrou était à mettre au même compte, nourrissant à merveille une recomposition politique de la gauche vers la droite dans le sens de la fausse alternative d’une démocratie à l’anglo-saxonne.

Victoire d’une droite décomplexée contre une gauche sans vertu.

Nicolas Sarkozy a gagné à la faveur d’une idée, celle du changement, d’un projet politique engagé à droite sans complexe, cohérent, fondée sur la réussite personnelle et la méritocratie, créant l’espoir d’une alternative à la situation de stagnation et de fatalisme actuelle par le moyen d’une politique de recul des acquis sociaux, ceux-ci étant identifiés à un Etat-providence fondé sur l’assistance générant l’oisiveté. Il a offert un discours de convictions à un électorat de droite qui s’y est pleinement reconnue et a même séduit à gauche, à donner le sentiment d’être l’homme providentiel qui allait faire sortir la France de l’impasse du consensus mou et de l’impuissance politique qui étouffe la démocratie depuis trente ans dans notre pays, depuis que les illusions perdues de 1981 y ont laissés la place. Les Français dans leur immense majorité attendaient un message qui fasse bouger les lignes, celles de leur vie quotidienne pas celles des combines politiciennes où la fin justifie toujours les moyens, dont Madame Royal a donné le spectacle, avec François Bayrou en second rôle dans ce mauvais film. Le changement n’est malheureusement venu que de la droite avec sa politique dont rien n’est à attendre que des combats sans merci, à défaut d’une véritable alternative à gauche où le monde du travail, le peuple, auraient pu se reconnaître pour y faire barrage. Finalement, cette c’est cette gauche fade là, déphasée, qui a été le facteur décisif de cette victoire d’une droite en phase avec elle-même.

La candidate à la présidence, en présentant un programme à mille lieux de s’attaquer au libéralisme, « piochant à droite et à gauche » tel que le soulignait le journal « Marianne » entre les deux tours y voyant une qualité d’ouverture de la candidate, a fait dans l’illusionnisme d’une fausse alternative. Une situation qui mettait par contraste en lumière une droite radicale, cohérente dans ses valeurs, sans ambiguïté pour son camp et par là-même, entraînante pour son électorat gonflé à bloc. Le candidat de la droite n’a ainsi gagné qu’à à la faveur d’une gauche incolore et sans saveur, nourrissant la confusion des valeurs et des identités.

Le peuple trahi par une gauche qui le livre à la droite

Le peuple aura été encore une fois lors de ces échéances politiques, dès que l’on gratte le verni des discours, écarté de tout réel accès à la représentation de ses intérêts. C’est bien l’idée d’un autre projet de société à opposer au libéralisme qui est sa seule voie de salut, qui a été le plus mise à mal dans cette campagne à travers une gauche socialiste glissant à droite, pour ne faire de révolution que conservatrice en déplaçant son centre vers l’UDF. Il n’en a été que de l’esbroufe, du clinquant, des fausses envolés au mime des convictions. Nous avons eu le spectacle d’une gauche « attrape tout » à laquelle il ne restait que le jeu de la peur d’un « tous contre Sarkozy » pitoyable, pour espérer gagner. On atteignait alors une sorte de point de paroxysme dans la crise des repères, des valeurs à gauche, préparant inévitablement les lendemains qui déchantent, qu’elle perde ou qu’elle gagne.

Le peuple a été traité avec mépris avant tout dans ce déballage indécent, dans cette mise en scène dont l’histoire retiendra l’immoralité des pratiques politiques poussées jusqu’à l’obscène. Certains militants socialistes interviewés le soir du 6 mai disait sans ambages, « j’ai honte d’être français », je les paraphraserais en disant, « j’ai honte de cette gauche là », sans morale et sans valeurs, démagogique jusqu’au tréfonds, tout ce qu’une démocratie doit honnir. Une gauche qui a fait précisément gagner cette droite là, qui va faire mal aux familles populaires et au monde du travail.

Ceci étant, si tous les dangers pèsent d’effacer de l’histoire les droits conquis jusqu’à leur référence, car la France avec son modèle social et sa capacité de résistance est bien la hantise de ceux qui veulent imposer une nouvelle domination de classe en Europe et dans le monde, il est à craindre qu’on ne le doive pas uniquement au fait que la droite gouverne. Car en réalité, on risque aussi de le devoir à une opposition de gauche dominée par le PS essentiellement préoccupée par une refondation s’inscrivant dans une modernisation de la vie politique qui vise à créer en France une sociale-démocratie à l’allemande ou à l’anglaise, tournant définitivement le dos à l’intérêt des couches populaires. Ségolène expliquait lors de ses déclarations le soir du second tour, que le principal dans cette élection, c’était le renouveau auquel elle avait présidé et que cela n’allait pas s’arrêter. Un programme de transformation de la politique en France pour en finir avec cette tradition du choc « bloc contre bloc », lâché lors de son débat avec Bayrou. François Hollande déclarait au lendemain du 6 mai dans l’émission Complément d’enquête sur France 2, concernant la possibilité d’un accord aux législatives avec le centriste de droite François Bayrou, que la balle était dans son camp. Ce qui est tout aussi inquiétant est que, des Verts au Parti Communiste, on s’inquiète plus des accords électoraux avec le PS que de dénoncer sa dérive droitière.

Une orientation qui vient d’être confirmée par la dernière déclaration de François Hollande dimanche 13 mai dans l’émission France Europe express sur France 3, qui parle d’inventer « un grand Parti socialiste qui couvre tout l'espace qui va de la gauche, sans aller jusqu'à l'extrême gauche, jusqu'au centre-gauche ou au centre", et qui perdrait son appellation de « socialiste » à la faveur de la dénomination de « Parti de gauche ». Autrement dit, en réalité, la fin d’un socialisme français identifié à une gauche porteuse des intérêts du grand nombre, avec pour unique but de gagner l’élection présidentielle de 2012 pour gouverner à droite. Un coup de poignard dans le dos des travailleurs. Ce que révèle finalement ce glissement à droite du PS, c’est le fait qu’aucune organisation à ce jour ne soit à même de représenter le peuple, ceux qui ont intérêt à en finir avec l’exploitation, la loi unique du marché, le capitalisme, l’égoïsme comme idéal de société… De ce point de vue, il est question ici d’une grave atteinte aux libertés, à celles qui sont au cœur de l’idée de démocratie, écrasées derrière la bonne conscience d’une bipolarisation de la vie politique qui n’offre aucune solution d’alternative à la domination d’intérêts tournés contre lui. Il y a un climat de trahison qui transpire de cette gauche socialiste, de plus en plus abjecte, se dévoilant telle qu’en elle-même toute en supercherie, celle de la collaboration de classe qui méprise profondément les humbles, ceux qui ont le plus grand besoin d’être défendue et qui sont livrés par des faux-amis ici à leurs ennemis.

La nécessité d’une recomposition politique qui donne la parole au peuple !

De Téléfilms prônant une Présidente pour la France, aux sondages outrancièrement favorables à choisir comme leader de la gauche la candidate Ségolène Royal, à sa promotion par des médias dominés par le boboïsme ambiant, tout aura été fait pour imposer l’idée : « on a essayé la gauche, on a essayé la droite, essayons une femme… » Un slogan écrasant d’emblée les enjeux de fond et préparant par cet affadissement la droitisation du PS. La Bourse pendant toute la campagne n’a cessé de monter indifférente aux deux prétendants, les milieux d’affaires laissant aux Français le choix de leur Président, car sur le fond par delà les méthodes, c’était pour eux blanc bonnet et bonnet blanc.

Il n’aura échappé à personne que notre nouveau Président a été élu en se réclamant des valeurs de la République. Ceci n’est pas le fait du hasard, mais tient à la portée identitaire de cette référence. Malgré les politiques de droite et de gauche qui l’ont mis à mal, l’Etat républicain assure toujours la solidarité entre les membres de la nation, notre cohésion sociale, ainsi qu’une dignité commune inscrite dans les sillons d’un passé glorieux de révolutions et de luttes sociales, qui ont éclairé l’idée de progrès. Un fait ténu mais pour combien de temps, dans ce contexte de reniement de la démocratie s’écartant de plus en plus de son rôle, qui est originellement de permettre au peuple de choisir son destin ?

A la place de la création d’un « Mouvement démocrate » à la Bayrou, ou de la mystification d’un nouveau parti s’appelant « la gauche » abandonnant l’appellation « socialiste » à la Hollande, il faudrait l’initiation à gauche d’un grand parti populaire antilibéral voire anticapitaliste, national et républicain, social et laïque, internationaliste et universaliste, animé de vraies convictions, pour que dans le champ de la représentation politique le peuple trouve démocratiquement à se faire entendre et à reprendre confiance en lui.

La fausse gauche de Ségolène : une défaite morale devant l’histoire et le peuple.

Sarkozy peut décidément dire merci à Madame Royal. Cette stratégie d’une gauche renonçant à ses valeurs jusqu’à l’imposture n’aura finalement pas été couronnée, comme si l’histoire avait une morale. Porter au pouvoir Ségolène Royal au nom de la gauche rendant victorieuse sa stratégie de virage à droite, aurait sans doute été le plus dur coup porté contre la France et son peuple, contre la démocratie, l’espoir d’une autre politique, du projet d’un autre monde, contre la gauche elle-même. Dans la déclaration des Droits de l’homme de 1793, prévoyant l’oppression exercée par les gouvernants, son dernier article proclame : « l’insurrection est pour le peuple (…) le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Une invitation à méditer pour ceux qui, à gauche comme à droite, se réclament de lui et violent ses droits et sa dignité.

par Guylain Chevrier
Docteur en Histoire voir tous ses articles

Rubriques liées

Lettre d'information

Agenda

Voir toutes les dates



Dossiers

Nous mettons à votre disposition des "dossiers" regroupant les différents articles parus sur plusieurs numéros sur un même sujet. Déjà en ligne:


L'affaire du voile dans le gîte des vosges,

ou l'affaire dite "Fanny Truchelut" du nom de sa propriétaire, dernier article paru: Une virtuosité imprécatrice, confuse et contradictoire, réponse à Anne Zelensky, Par Marie Perret, Catherine Kintzler, Jean-Marie Kintzler Voir le dossier...

Soutien à Robert Redeker

La collection d'articles parus dans ReSPUBLICA autour du soutien à Robert Redeker Voir le dossier...

L'urgence énergétique

Série d'articles sur la question énergétique
Voir le dossier...

Voir tous les dossiers