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Fadela Amara a-t-elle trahi la cause ?

Par Pierre Cassen

article publié dans la lettre 547

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C’est une nomination qui va faire parler dans les milieux laïques et féministes, et dans toute la gauche. Fadela dans le gouvernement Sarkozy, secrétaire d’Etat à la Ville, dans le ministère de Christine Boutin ! Elle se fit connaître comme présidente de l’association « Ni Putes Ni Soumises », créée au lendemain de l’assassinat de Sohane Benziane, brûlée vive à Vitry, le 4 octobre 2002, par un petit caïd dont elle refusait d’appliquer les lois. Fadela s’est rapidement imposée médiatiquement pour défendre la cause des jeunes filles des quartiers, victimes de la double offensive des petits caïds machistes et des islamistes voileurs.

Dans son livre « Ni Putes Ni Soumises », elle raconte son enfance, à Clermont-Ferrand, et sa prise de conscience politique, lors de la Marche des Beurs, en 1983. Elle décrit parfaitement l’émancipation des jeunes filles issues de l’immigration, lors de ces années, sa relation à un père algérien issu d’une toute autre culture, mais qui arrive à comprendre la volonté émancipatrice de sa fille, et ferme les yeux quand elle ne rentre pas à la maison.

Fadela est issue de la mouvance SOS Racisme, longtemps influencée par Julien Dray, puis par Malek Boutih, aujourd’hui proches de Ségolène Royal. Cela ne l'empêche pas d'analyser remarquablement le virage des années 1990, quand le gouvernement français – socialiste – accorde l’asile politique aux militants du FIS, qui vont jouer leur rôle politique dans les quartiers, d’abord contre les droits des femmes. Elle voit à ce moment là les grands frères se sentir autorisés à surveiller leur sœur et à faire régner l'ordre dans les quartiers ainsi que le rôle grandissant des imams. Elle enrage contre l’aveuglement de la gauche, devant la montée du nombre de voiles dans les quartiers. Elle interpelle les féministes qui ont abandonné, dans les quartiers en difficulté, les filles de filiation musulmane à la merci des soldats de l'islam politique.

L’arrivée de NPNS sur la scène bouleversera le monde féministe, notamment autour de la bataille sur le voile. Les associations, comme Regards de Femmes, qui partagent les revendications du "Livre blanc des femmes des banlieues" sont rares. Lors de l'organisation de la première marche des quartiers, après l'immolation de Sohane, le refus de participer se justifie trop souvent par "ce sont leurs traditions". Au nom du relativisme culturel, les différencialistes acceptent que des jeunes filles en France n'aient pas accès aux droits universels de la personne humaine!

Lors de la campagne pour une loi contre les signes religieux à l’école, après bien des hésitations, NPNS soutiendra les associations qui, comme l’Ufal et Regards de Femmes, réclamaient une loi.

Le témoignage de Fadela, à la commission Stasi, décrivant la réalité des pressions subies par les jeunes femmes dans les quartiers, sera déterminant. Alors qu’au début des travaux, seuls quatre membres sur vingt étaient favorables à la loi, dix-neuf personnes voteront pour, seul Bauberot s’abstiendra.

Bien qu’issus du Parti socialiste, Fadela et les dirigeants de NPNS sauront jouer, habilement, diront certains, de manière opportuniste, diront d’autres, sur le pouvoir UMP en place pour obtenir des aides, des locaux, des lieux d’intervention et une couverture médiatique bien supérieure à la réalité de la présence de l’association sur le terrain.

Cela n’empêchera pas Fadela de multiplier les interventions, partout, en France et à l'étranger, où elle sera invitée, et de défendre l’égalité hommes-femmes et la laïcité, tout en s’affirmant musulmane.

Elle fera preuve d’un grand courage physique quand, dans certaines réunions, une coalition d’islamistes voilées ou barbus et de gauchistes agressifs viendront perturber ses interventions, l’insulter et la menacer physiquement.

Elle décevra des adhérents de NPNS quand elle se prononcera pour le « oui » au TCE, aux côtés de Nicolas Sarkozy, alors que le débat n’avait pas été mené à son terme, c’est le moins qu’on puisse dire, au sein de son association.

Bien évidemment, à l’intérieur de la gauche, toute une frange hostile à NPNS, par aversion du Parti socialiste, ou par incompréhension de la laïcité, ne manquera jamais une occasion d’épingler Fadela et les siens, lui préférant Tariq Ramadan et les défenseurs du voile.

Lors des dernières élections municipales, le secrétaire de NPNS, Mohamed Abdi, était le porte-parole du maire fabiusien Michel Charzat, dans le 20e arrondissement, pour défendre les principes laïques, face à une rivale suspectée de communautarisme.

En proposant, au nom de l’ouverture, le poste à une militante de gauche aussi emblématique que Fadela Amara, Nicolas Sarkozy montre, là encore, sa capacité à surprendre, et à désarçonner un mouvement associatif qui lui est traditionnellement hostile, après avoir recruté Martin Hirsch, président d’Emmaus.

Sans doute certains se croiront-ils le droit d’ironiser, voire de cracher, sur le choix de Fadela Amara.

On peut faire confiance aux bonnes âmes qui continuent de fermer les yeux sur l’offensive de l’islam politique, en France, pour dire que la preuve est faite que ceux qui menaient le combat contre les signes religieux à l’école étaient des complices de la droite.

A l’intérieur du Parti socialiste, des Jack Lang, Lionel Jospin, Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn ou Bertrand Delanoë auront-ils le culot de critiquer les choix de l’ancienne présidente de NPNS, eux qui, sur la laïcité, ont trahi depuis longtemps, par leurs actes ou leurs paroles, les idéaux de la gauche ?

Faut-il rappeler qu’avec eux, jamais il n’y aurait eu de loi contre les signes religieux à l’école, et que c’est d’une partie de la gauche qu’est venue l’« Appel des Indigènes » qui est une véritable insulte au combat des féministes et des laïques.

En acceptant ce poste, Fadela a choisi de relever un défi, et de franchir une étape, en militant dans un gouvernement dont la majorité ne partage pas ses idées, avec la catholique traditionaliste Christine Boutin, qui est aux antipodes de ses valeurs. Cela va bien sûr lui valoir des qualificatifs désagréables, qui ont commencé dès le jour de sa nomination.

Reste à savoir quelles seront les marges de manœuvre dont elle disposera, au sein de ce gouvernement.

Si elle ne sert qu’à justifier le bouclier fiscal, et l’attaque contre l’assurance maladie, et ne mène aucune action concrète pour le droit des femmes et le renforcement de la laïcité, on pourra, à juste titre, crier à la trahison.

Mais si elle fait preuve, au sein de ce gouvernement, du même courage qu’elle a montré, tout au long de ces années, à la tête de NPNS, et qu’elle est capable de faire avancer des dossiers, cela serait alors une véritable interpellation pour toute la gauche qui, de 1997 à 2002, aura été incapable de prendre les mesures qui s’imposaient.

Il faut espérer qu’elle saura, dans la politique de la Ville, en finir avec le discours compassionnel du droit sans devoir, et qu’elle réaffirmera les principes égalitaires de la République, contre la discrimination positive qu’a longtemps défendu le nouveau président de la République.

Espérons que Fadela saura se battre contre la volonté souvent émise par le nouveau président de la République de remplacer dans les quartiers les travailleurs sociaux par des religieux, et de financer les cultes de manière déguisée. Aura-t-elle la volonté, et les moyens, de clarifier, entre autres, le problème des accompagnatrices voilées à l’école, contre la circulaire de la Halde (dont elle fut membre) ? Elle qui a toujours lutté contre le symbole d’oppression du voile, interviendra-t-elle pour qu’à l’université, où on délivre des diplômes nationaux, on ne puisse suivre des cours dans des tenues religieuses prosélytes, comme c’est de plus en plus le cas ? Saura-t-elle, dans la Ville, mettre un coup d’arrêt à la multiplication des voiles intégraux sur la voie publique, qui agressent les traditions progressistes et égalitaires de notre pays ? Pourra-t-elle prendre des dispositions courageuses pour protéger les mineurs, filles et garçons, de l’influence religieuse dans les quartiers ?

Fadela sait, d’autre part, que pour remettre du lien social là où les communautaristes érigent des murs pour fragmenter la société, elle devra tenir fermement un discours républicain, laïque et social trop souvent abandonné par sa famille politique.

Jugeons là sur les faits, et n’oublions pas qu’elle demeure une militante qui a mené des combats exemplaires et courageux depuis plus de vingt ans. Pierre Cassen

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