Débats républicains
Par ELISSEIEVNA
Jeudi 28 juin 2007
article publié dans la lettre 549
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Aujourd’hui, la critique de l’essentialisme est appliquée à l’islam : c’est l’islam que certains refusent que l’on « essentialise ». J’expliquerai ici la manipulation sophiste du terme « essentialisme », manipulation dont le but est de faire passer aux antiracistes de gauche le message suivant : quiconque ne dit pas "il y a plusieurs islams", est « raciste ».
Je suis bien entendu d’accord pour le refus d’ « essentialiser » « les » musulmans. Mais certains disent : « Comment ! Vous vous obstinez à dire que l'islam n'est pas une auberge espagnole susceptible de toutes les interprétations - vous vous obstinez à "essentialiser" cette pauvre religion qui ne demande qu'a VIVRE LIBRE EN FEMME LIBRE !!!!!, et bien cela prouve que vous n'êtes en tout qu'une "essentialiste", qui "essentialise" tout, c'est à dire que vous "êtes" une raciste. » Là on ne peut que rire ... sauf quand on voit à quel point ceci est pris au sérieux. Une doctrine ou une religion n’est pas une femme, pas un être humain.
Le sophisme de l’utilisation de la critique « d’essentialisme » contre certains islamologues ou critiques de l’islam, repose sur la confusion entre les personnes humaines, que sont les musulman-e-s, qu’il ne faut bien entendu pas « essentialiser », et la doctrine, le droit, la religion qu’est l’islam. Il joue donc exactement sur la même confusion que le néologisme « islamophobie » : confusion entre islam et musulmans, entre critique de l’islam et haine des musulmans, entre blasphème et racisme.
L'islam est un droit, un système juridique et une législation avec une jurisprudence multiséculaire déjà existante et cohérente, un droit que les "islamistes" appliquent au plus près et non par "dérive". Quand j'étudie le droit français et que j'en décris le contenu et les principes, tel qu'il résulte des textes, je décris bien une "essence", un "sens", en présentant ses principes et ses effets : je ne fais pour autant aucun "racisme" pro ou antifrançais. Le reproche d'essentialisation est inepte appliqué à un droit. Décrire un droit, ses textes, son histoire, sa cohérence et ses conséquences à un instant T, et en déduire les conséquences humaines et politiques, dire quels sont ceux qui appliquent ce droit et ceux qui ne l'appliquent pas, donner un avis sur les évolutions possibles logiquement dans l'interprétation de textes compte tenu de leur contenu et des jurisprudences antérieures : cela n'a rien à voir avec un quelconque jugement sur l'"essence" de ceux qui s'y soumettent, cela n'empêche aucunement ses adeptes d'évoluer s'ils le veulent, cela consiste juste à dire la réalité à un instant T au lieu de prendre ses désirs pour la réalité ... et de porter des accusations de racisme à tort et à travers.
La critique de l’ « essentialisation » apparaît sous la plume de différents musulmans. Tariq Ramadan dit avec raison : « Il faut éviter les réductions chez vous et chez moi de même que l’essentialisme ; l’islam ne se transmettant pas dans les gènes, par le sang, mais dans les têtes. ». Abdennour Bidar, auteur de « Self Islam » va plus loin : « dans l’islam d’Europe comme dans la société moderne tout entière, l’existence précède l’essence, autrement dit c’est l’homme qui fait l’islam, et non l’islam qui fait l’homme. Il n’y a pas un islam préétabli qui dicte à tous comment ils doivent vivre et penser, mais des individus qui ... essaient de trouver le rapport à l’islam qui leur convient, et font éclore 'des islams', 'des façons d’être musulman', 'des modes multiples d’attachement à la culture musulmane'. La société européenne entière, et les musulmans eux-mêmes, doivent réaliser que nous sommes entrés dans l’ère de l’existentialisme musulman." "Chacun doit inventer, improviser, composer, au cas par cas et dans l’absence totale de référence objective. " Certes chaque personne est libre dans son rapport avec l’islam et libre d’inventer l’islam qu’elle souhaite ou de croire à la version de ce qu’elle appelle islam qu’elle pense vraie, c’est sa liberté, son existence et aussi sa responsabilité. Mais nier l’islam en tant que réalité historique, en tant qu’ensemble de textes « sacrés » et de jurisprudence, ayant une existence passée et attestée, et ayant un contenu bien défini, refuser « toute référence objective » à cette histoire, ce n’est pas être « existencialiste », c’est être négationniste de l’histoire de cette pensée (rien à voir avec le « négationnisme » d’un génocide), ou c’est être « ignorant volontaire » ...
Ces critiques créent dans la cervelle souvent bien confuse de certains à gauche une vraie terreur : attention, nous risquons de tomber dans l’ « essentialisme », ne sommes nous pas déjà racistes en pensée ... Est ainsi soupçonnée d’essentialisme, c’est à dire de racisme, toute personne se permettant de dire que l’islam a un contenu bien défini qui « existe » historiquement, et que d’autres pensées éventuellement nommées islam existent peut être mais pour l’instant ont très peu d’ « existence ». Toute personne y compris les islamologues les plus émérites connaissant les textes de l’islam pour les avoir lus dans le texte en arabe. Dès lors toute personne ayant étudié d’islam doit bien se garder de le décrire .... C’est donc un véritable interdit de savoir, interdit de connaître qui est posé là, basé sur le simple mot « essentialisme ». Autant interdire l’islamologie, science raciste par nature !
D’autres attaques visent les islamologues qui récusent la dichotomie « islam/islamisme ». Certains leur reprochent de "donner raison aux Ramadan ou a Ben Laden en disant que ce qu'ils disent est conforme aux textes. » et d’avoir ce faisant un comportement irresponsable.
Or la seule responsabilité des savants, est de donner les résultats de leurs recherches, sans la déformer en fonction de la « politique » du moment, car c'est la seule façon de rendre possible une solution réelle aux problèmes sociaux. Ce n'est pas parce que les islamologues (ceux qui ne sont pas des "baratinologues") disent que les discours et comportements des "islamistes" sont conformes aux textes, qu'ils justifieraient en quoi que ce soit le comportement dédits "islamistes". Les islamologues disent que les "islamistes" ont raison selon le coran, ils ne disent pas que le coran a "raison", que ses prescriptions sont justifiées moralement, ils disent justes : voici quelles sont ses prescriptions. Si ceux qui tentent de "séculariser" les pays musulmans, rencontrent des difficultés parce que les textes sont ce qu'ils sont : c'est à eux de trouver une solution ! Ils ne la trouveront pas parce que seuls auraient le droit de parler, ceux qui diraient de "pieux mensonges" sur les textes. Et qu’on ne prétende pas avoir trouvé une solution viable, en invoquant des mensonges et en oubliant une partie de la réalité. Sans quoi la réalité risque de se rappeler cruellement à notre souvenir.
par ELISSEIEVNA
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