Chronique d'Evariste
Par Évariste
Mercredi 26 septembre 2007
article publié dans la lettre 562
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Peut-être ne l’avez-vous pas remarqué – ceci dit tout a été fait pour ça ... – mais un mouvement social gagnant a eu lieu la semaine dernière. Jeudi 27 septembre 2007, les taxis de toute la France se sont mobilisés pour exiger le maintien de la détaxe de la TIPP.
Le pourquoi de l'histoire commence à Bruxelles, où la commission européenne travaille sans relache à la construction des « Etats Unis de l'Europe néolibérale ». L'Angleterre ayant depuis longtemps figure d'exemple, il convenait de plier la totalité de l'Europe à la mode anglo-saxonne. Ainsi, le laquais de service, José-Emmanuel Barroso, avait concocté une directive européenne obligeant les états de l'union à déréglementer l'accès à la profession de taxi. Dans un soucis méticuleux de suivisme idéologique, le gouvernement français avait prévu de l'appliquer au 1er janvier prochain. Mais des questions de politiques de fond (les mauvaises langues disent « pour des questions électoralistes » ... ) le gouvernement avait promis aux taxis une compensation financière, car cette mesure aurait entraîné par taxi une diminution des revenus de près de 2000 euros par an. Làs, les caisses de l'état ont eu des priorités autres (bouclier fiscal oblige ! ) et la réforme, dont le président Sarkozy s’est fait lui-même le porte-voix, a été annoncée sans compensation financière. Selon notre « Omniprésident », il s’agissait d’en finir avec les « rentes de situation » et ouvrir la profession (comprendre « déréglementer »). Pour les taxis, en particulier pour les salariés, cette « rupture » aboutissait à coup sûr à une prolétarisation et à une concurrence libérale sauvage, à l’exemple de certaines mégapoles étrangères. Exercer la profession de taxi demande l'achat d'une autorisation, souvent fort chère, entraînant l'endettement. La déréglementation voulue aurait, ni plus ni moins, que la mise en concurrence des taxi endettés avec de nouveaux investisseurs dans la profession, ceux là n'ayant pas à se pourvoir de cette autorisation. Inutile d'être prophète pour imaginer ce qui serait arrivé...
Face à cette attaque en règle de sa profession et dans un climat médiatique hostile (silence désinformateur des média ! ), l’intersyndicale des taxi a décidé de riposter. Sans se poser de problème métaphysique, et sans demander la permission aux directions confédérales, souvent soucieuse de tempérer, une mobilisation massive a été décidée et orchestrée dans les plus brefs délais. Ainsi, jeudi dernier, le 27 septembre, toutes les grandes villes ont connu des embouteillages, conséquence gênante et logique des manifestations des chauffeurs de taxis. A Paris, ce sont plus de 6 000 manifestants qui ont quasiment bloqué la capitale. Quant aux aéroports d’Orly et de Roissy, ils ont été fortement perturbés suite à des opérations escargots. Devant ce mouvement massif, rapide et déterminé, le gouvernement a été contraint à une réaction immédiate et médiatiquement silencieuse. Le soir même, une réunion a été organisée place Beauvau, avec les politiques et hauts fonctionnaires en charge du dossier. A la sortie du ministère, après à peine une petite heure de négociation, le responsable CGT prend la parole au nom de l’intersyndicale et fait part à la presse de sa satisfaction. Il considère que le pouvoir a reculé sur les points essentiels, en particulier sur la fin au 1er janvier de la détaxation de la TIPP. Fin de la séquence et bilan des courses : une reculade dans le désordre d'un gouvernement totalement pris à contre-pied et effrayé par une réaction déterminée de salariés et artisans décidés.
Il s’agit bien d’une défaite du pouvoir, certes partielle, mais elle met en évidence l'impasse dans laquelle le gouvernement pro-anglosaxon s'est engagé : l'acceptation d'un choix de société n'est pas qu'une affaire d'occupation de l'antenne médiatique, mais de faits concrets et de réalités permanentes auxquels les citoyens sont quotidiennement confrontés. Comme pour le TCE en 2005, c'est dans la réalité que nous avons notre force de rébellion et de progrès contre un mouvement qui attaque nos valeurs. Arête dans la gorge du néolibéralisme, la mentalité française s'ancre dans les révolutions, les contestations, les combats « seul contre tous ». Les recettes employées ailleurs par les néolibéraux pourraient avoir du mal à nous passer sur le corps ...
Le recul du gouvernement, aussi rapide que précipité, s’est déroulé dans un contexte de crise sociale de plus en plus affirmé. Il ne fallait donc surtout pas que cet événement fasse la couverture des quotidiens et le premier sujet des journaux télévisés, donnant ainsi davantage de grain à moudre à l'organisation sociale. Aussitôt dit, aussitôt fait ! Bien sûr, la manif-taxi donna lieu à quelques images sur les chaînes hertziennes... mais pas plus. Pas de sujet. Pas d’interview. Pas de débat sur plateau. Côté presse écrite nationale : même topo. Les quotidiens se sont contentés d’une petite brève, et seule la presse quotidienne régionale (moins proche du pouvoir de la capitale) a relayé l’info à sa juste dimension. Notons d’ailleurs que pour la journée du 27 septembre, aucun sujet éditorial français d’importance ne pouvait reléguer les taxis aux oubliettes de l’information. Bref, ce fut le service minimum… minimorum !
Coté média, combien de temps les journalistes soucieux de vérité tiendront sous la chape de plomb ? Mystère.
Pierre Bourdieu avait déjà porté au grand jour le conglomérat des journalistes « bon ton », tenant toujours le haut du pavé, décidant de l'orientation des journaux, jugeant à eux seuls de ce qui relève, ou non, de l'information digne de passer à l'antenne (comprendre : « d'être révélée au public »). Mais si la droitisation des directions des média est une chose, force est de constater par ailleurs que jamais les leaders de la gauche française n'ont utilisé le travail d'un des sociologues les plus renommés au monde – et français de surcroît ! – pour un quelconque projet de réforme en profondeur des mass-média, visant à protéger les citoyens, la République et les professionnels de l'information. Pierre Bourdieu : une carence grave dans les piliers de l'idéologie de l'actuelle gauche ; à lui seul, il est un stigmate de réflexes surannées avec lesquels nous devons rompre. La nouvelle gauche doit se doter de penseurs nouveaux pour armer son projet, ses militants, et les citoyens. Pierre Bourdieu appelait à l'union, travaillons-y.
Coté social, le mouvement des taxis apporte la preuve irréfutable qu’un mouvement peut être victorieux à partir du moment où il ose entrer en lutte ! Ce mouvement prouve aussi que le pouvoir pro-anglosaxon connaît ses forces… et ses faiblesse. Les rencontres quasi-hebdomadaires de Sarkozy avec les leaders syndicaux des confédérations trouve ici un indice révélateur : le pouvoir a peur du mouvement social et de la réaction des individus conscients de leur citoyenneté. Le black-out médiatique sur l’événement des taxi n'est qu'une démonstration de plus de la tentative de contrôle que le gouvernement tente d'imposer sur les opinions via des journalistes complaisants. Devant l'opinion des citoyens, Sarkozy doit désormais maintenir le plus longtemps possible l’inhibition dont font encore preuve les forces sociales, les militants, et surtout le citoyen anonyme, rivé à son poste de télé tous les soirs, à 20h. Quelque soit l'époque, les logiques de pouvoir restent les mêmes et la notre ne fait pas exception : la conversion de la France et des français à la mentalité anglo-saxonne repose sur la nécessité impérieuse de renforcer le verrouillage médiatique pour rendre inoffensif, placides et sans réactions, les salariés du public comme du privé. La force de Sarkozy, c’est la peur intériorisée des directions syndicales, des militants, de chaque individu subissant la rudesse de son quotidien sous les inclinaisons fatalistes des mass-média.
Le devoir à gauche ?! Mobiliser et mobiliser encore pour donner confiance et briser cette impression factice de force dont le pouvoir bénéficie grâce à un pressing médiatique de tous les instants. Les taxis l’ont déjà compris : le géant Sarkozy a des pieds d'argile. La belle mobilisation de samedi dernier contre les franchises médicales, salle Japy, organisée par nos amis de UFAL en est un autre exemple encourageant.
Haut les coeurs, français ! Notre mentalité sera l'arête dans la gorge des néolibéraux.
par Évariste
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samedi 24 mai 2008, 10:00
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