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« Franchises médicales » : le Pacte des Citoyens dans la ligne de mire.

Par Guillaume Desguerriers

article publié dans la lettre 562

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Un fond culturel et éthique est un tout, un ensemble cohérent où tout va dans un sens bien précis. En tant qu'élément de la politique de Sarkozy, les « franchises médicales » ont deux rôles. Le premier, que tout le monde connaît, est d'individualiser les soins de santé. Mais pas au bon sens du terme. Après tout, une individualisation des soins pourrait être une plus grande prise en compte des spécificités de chaque patient, une plus grande attention portée à ces particularités propres et une meilleure adaptation de sa couverture. Pour tel patient, des remboursements plus importants des soins dentaires parce qu'il a, justement, des dents moins solides ; pour tel autre, des remboursements plus importants pour les yeux parce qu'il a des problèmes aux yeux. Et ce ne sont que des exemples parmi les plus courants car la quantité de spécificités dont on pourrait tenir compte pour améliorer et individualiser la prise en charge des personnes malades est très grande. Mais évidemment, ces « franchises médicales » du gouvernement pro-anglosaxon ne parlent pas de cette individualisation-là ! Les franchises sont là pour fragiliser les patients. Et cette fragilisation est pernicieuse parce qu'elle ne se fait pas sur l'ensemble des patients qui seraient alors logés à la même enseigne, elle se fait en fonction des dépenses que chaque patient aura, lui et lui seul. De fait, d'une logique collective d'entraides et de soutiens, d'un traitement général pour tous, on assiste à la mise en place d'un système où chacun va être invité « à sauver sa peau », et qu'importe le voisin, non parce que chacun sera viscéralement égoïste, mais parce que l'on aura déjà suffisamment à faire avec sa propre personne et que, de fait, c'est le comportement égoïste qui l'emportera.

La logique républicaine repose sur un pacte, ou plus précisément plusieurs. Évidemment, on pense à celui qui unit la République et les citoyens. Hobbes, le premier, en pleine guerre civile anglaise, appelait de ces voeux un pacte citoyen écrasant toute velléité entre les hommes de son pays afin de le pacifier et de mettre enfin un terme à 40 ans de déchirement et de meurtres fratricides. Plus de quatre siècles se sont écoulés depuis. Mais la forme concrète, matérielle, réelle, de ce pacte républicain est toujours celle que les citoyens passent entre eux. Et précisément c'est ce pacte, souvent évincé par les grandeurs de la construction de l'idée républicaine, qui est au coeur de toute République digne de ce nom. Car la République n'est jamais qu'une idée, une abstraction, une chose qui n'existe pas en soi. Personne n'a jamais croisé la République au détour d'une rue. Mais des Citoyens, membre de la République, nous en croisons tous les jours. Et le Pacte des Citoyens est le fondement de la République, celui qui fait que des femmes et des hommes se sont battus, et parfois sont morts, pour d'autres citoyens, pour cette société des citoyens que l'on appelle la République.

Ce Pacte repose sur la conscience qu'ont les citoyens de se lier par un destin commun, de se donner des lois identiques pour tous, de se partager un ensemble de richesses afin de se permettre de vivre dans une dignité minimale qu'ils auront décidés en commun, collégialement. Ce Pacte n'est pas une dictature, il n'est pas une norme imposée, une manière de vivre obligatoire. Il est un ensemble de règles communes, minimales, permettant à chacun de pouvoir prospérer et tacher de vivre une vie tranquille, heureuse, en accord avec lui même, dans la mesure où il respecte la paix d'autrui.
Et le pacte républicain est toujours une construction en perpétuel changement pour tenir compte des avancées et des nouvelles formes d'existences. Il était ainsi inadmissible que les femmes soient des citoyens de seconde catégorie. Que l'on pense qu'il fallu attendre 1973 pour qu'une femme n'ait plus besoin de l'autorisation écrite de son mari pour avoir un chéquier et un compte en banque ! Que l'on pense au droit à la contraception et celui de maîtriser son intimité sexuelle ! Que l'on pense aux homosexuels, qui ne demandent qu'à vivre tranquillement leur vie, et que l'on a rejeté comme sous-citoyens. Et des chantiers pour permettre à chacun de travailler sa vie, il y en aura d'autres, car les sociétés sont en perpétuel changement. Mais toujours, les citoyens passent le Pacte pour fonder la République, au delà des opinions religieuses, au delà des différences, pour se donner, ensemble, plus d'espaces, moins d'agressions, plus de sérénités et de tranquillités à vivre parmi les autres individus sur un même territoire. Et c'est pour cette raison que la République est un progrès dans l'histoire de l'humanité et qu'elle représente une forme de législation avancée.

Ce Pacte des Citoyens repose toujours sur la conscience d'un avenir commun, sur le désir de vivre ensemble et de prospérer ensemble. Ce trait signe une mentalité caractéristique, il est une marque de fabrique. En s'immisçant dans le système de remboursement des soins qui est le notre, les « franchises médicales » apportent avec elles une nouvelle manière de raisonner. Là où il y avait l'effort commun, il y aura des tentatives solitaires ; là où il y avait des préoccupations communes, l'individu est laissé seul face à sa maladie ; là où il y avait Pacte, il n'y aura plus que l'espace solitaire de celui qui est livré à lui même. La gauche a souvent – à tord ! – opposé l'individu face au collectif, et la droite en a fait ses choux gras, ratissant sur le fait qu'elle seule permettrait à l'individu de se réaliser. La vérité est que les citoyens sont des individus armés du collectif. Sans le pacte républicain, ils sont seuls, détachés les uns des autres. Le citoyen est une individualité, qui ne doit jamais être un pantin du collectif, car il est un membre actif du Pacte entre les citoyens, un individu conscient de son appartenance à une société.

La volonté du néolibéralisme est de détruire cette arme, ce fer de lance que représente ce Pacte entre les citoyens, leur conscience d'appartenir, d'avoir et de se créer un avenir commun. Ces « franchises médicales » sont un outil d'autant plus concret et puissant qu'elles touchent les soins aux corps. L'adage populaire dit bien la vérité lorsqu'il radote : « la santé est la plus grande des richesses ». Pas de vie heureuse et tranquille dans un corps malade, quel plaisir d'entreprendre et de vivre dans un corps douloureux. Le néolibéralisme le sait et, contrairement à ce que l'on pense, il sait que la logique d'égoïsme n'est pas une logique facile à inculquer à un pays de tradition républicain comme la France. Il faudra donc y contraindre les gens, les y pousser. Et l'un des moyens les plus efficaces est d'utiliser précisément ce qui nous est cher, ce qui nous est à la fois vital et unique : l'état de santé de notre corps, car notre corps nous ramène à ce que nous sommes : des individus, des êtres humains, avec nos joies certes, mais aussi avec nos peurs, nos douleurs et nos angoisses.
Les « franchises médicales » s'insèrent dans une logique de destruction du pacte des citoyens. Elles sont là pour faire en sorte que les réflexes de pensée qui sont jusqu'à présent les notres soient émoussés. Elles sont là pour nous désarticuler les uns des autres, pour faire en sorte que nous ne soyons plus des citoyens, pactisant les uns avec les autres, mais juste des individus livrés à eux mêmes, avec notre corps à soigner, au milieu d'une jungle d'assurances maladies sauvages.

invariablement, les logiques de pouvoir sont toujours les mêmes : diviser pour régner en fait partie. Des libéraux n'assoient leur pourvoir que parce que l'égoïsme est devenu pour l'individu le seul et unique moyen de fonctionner par rapport aux autres individus. Un tord de la gauche a été le noyage de l'individu dans le collectif, alors que le collectif est avant tout une somme d'individus et que le pacte entre eux les fait citoyens républicains. Une société libérale anglo-saxonne n'a aucune prise sur des individus armés du pacte républicain parce que les libéraux (ceux qui tirent les choux gras d'une telle situation sociale et économique) sont dans les faits très peu nombreux. Ils doivent user de stratégies et de tactiques : diviser dans les habitudes, distraire par les mass-média et semer la zizanie dans les rangs de ceux qui pourraient s'organiser contre eux. Cette logique de pouvoir est la même depuis l'aube de l'humanité ; elle est encore à l'oeuvre en France aujourd'hui. Face à ce Pacte des citoyens, c'est à dire ces réflexes dans nos mentalités de républicain, les néolibéraux ne peuvent avancer uniquement de front, ils doivent aussi miner le Pacte des Citoyens par derrière. C'est à dire insérer des doutes et des préoccupations capables de distendre les liens qui nous unissent. Le corps et les soins personnels sont une de ces clés pour attaquer, en chacun de nous, notre culture et notre éthique de vie. Les libéraux le savent ; mais aujourd'hui, nous, individus et citoyens de gauche, nous le savons aussi.

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