Développement Durable
Par Guillaume Desguerriers
Samedi 3 novembre 2007
article publié dans la lettre 566
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Le président Sarkozy n'est toujours pas en manque d'une idée lorsqu'il s'agit de diviser. Le grenelle de l'environnement est à cet égard une nouvelle preuve de cette même stratégie qu'il a appliqué avec succès au Parti Socialiste.
A première vue, la liste des mesures est pour le moins intéressantes :
redevance kilométrique pour les poids lourds (devant entraîner un regain d'intérêt pour le rail), taxe sur la pollution des véhicules particuliers, diminution de l'usage des pesticides, augmentation de la surface agricoles pour le bio, rénovation de l'isolation des logements et nouvelles normes de construction, augmentation de la part des énergies renouvelables pour atteindre 20 % d'ici 2020.
En convoquant un Grenelle sur l'environnement dans lequel il donne leur place aux associations, le président tisse avec elles un lien que la gauche actuelle a été incapable de mettre en place. Mais le mieux reste à venir au sein de ces associations et un coup de maître se prépare. En effet, si les mesures vont toutes dans le sens d'une amélioration de l'environnement, elles n'abordent en rien le versant social de leur mise en application. Quant on sait qu'entre 15 et 20% de la facture énergétique de notre pays pourrait être économisée par une meilleure isolation des logements, on comprend l'urgence du problème. Le Grenelle de l'environnement aurait été un camouflé s'il n'avait pas incliné en ce sens. Il fallait donc l'attendre sur le point crucial : qui va financer cette rénovation ? Il ne faut pas être devin pour savoir que les logements les moins bien isolés sont ceux des foyers modestes.
Le vide du Grenelle de l'environnement apparaît dès que l'on aborde le financement. Or, parmi les associations, il y a les militants qui associent le social avec l'écologie et ceux qui se focalisent davantage sur l'aspect écologique. Il est illusoire d'imaginer que le poids financier puisse ne pas retomber sur la population. Connivence avec le MEDEF, cadeaux et bouclier fiscaux le prouvent : nous sommes sur la voie de la libéralisation outrance et notre président ne fera pas du social, ici comme ailleurs. Aussi lorsque l'écologie va être financée à partir des fonds destinés au social sous prétexte de limites des finances de l'état (et d'impossibilité de taxation des capitaux par exemple), le clan écologiste va se scinder en deux : d'une part ceux qui vont occulter complètement l'aspect social et accepter la glose présidentielle invoquant le « sacrifice de la population » pour la préservation de l'environnement (merci à la belle lettre de Guy Môquet ... ) ; et d'autre part ceux qui, soucieux du terrain social, ne pourront accepter de voir la misère augmenter. Car nous le savons tous, à la question : « qui va payer la facture ? », la réponse sera « les pauvres ».
Sarkozy aura réitéré son action auprès des socialistes : l'utilisation d'un clivage dans la prise d'intérêt. Pour les dirigeants socialistes, ce fut entre, d'une part, l'argent et le pouvoir, et, d'autre part, les convictions de gauche. Face à ce choix cornélien, DSK, Lang ou Kouchner ont affiché leur priorité. Pour les écologistes, le metteur en scène Sarkozy rejoue la même pièce en posant, à retardement, la question : « entre le social et l'écologie, que choisissez vous ? ». Nul doute que les écologistes bourgeois, de bureau, aux revenus aisés, pencheront davantage vers la « grande victoire écologique », et que les militants sociaux ne pourront admettre le sacrifice du social et se désolidariseront des mesures écologiques prises. Pendant que les clans compteront leurs morts et se déchireront pour savoir qui a raison, Sarkozy, lui, aura les mains libres. Encore et toujours : Diviser pour régner. Le mouvement social n'a pas encore compris que l'alliance avec l'adversaire libéral signe sa perte...
Un seul avantage au tableau : l'établissement d'une communication entre des personnes qui, avant cela, ne se parlaient pas. Espérons que cela suffira...
Un rapport du Programme des Nations Unies Pour l'Environnement (UNEP) conclue que la privatisation de l'exploitation des ressources est la plus mauvaise voie pour le développement social et la préservation de l'environnement à l'échelle de la planète. C'est la première fois qu'une instance mondiale officielle établie un tel constat. C'est la première fois que des associations peuvent se référer à une instance officielle représentant des états pour appuyer leurs contestations face au néolibéralisme. Que l'on mesure l'ampleur de ce qui s'ouvre à la mobilisation !
Làs, le coup de tonnerre de cette nouvelle perspective résonne dans le vide sidéral de la pensée de gauche. Le projet de gauche est inexistant. Et pour cause ! Les luttes intestines entre trotskistes, communistes et socialistes n'en finissent pas de polluer le milieu des militants. Et savoir qui aura la suprématie sur les autres, tel est la question qui anime les organisations et pollue les esprits des militants, infestés de suspicions à l'égard de celui qui est naturellement un compagnon de lutte. La réaction du PCF à la proposition de créer un front commun à gauche est à ce point éloquent. Conservatisme, méfiance, exigence de clarté sur tous les points (même ceux auxquels personne n'a jamais pensé à inventer ! ) : tel est le réflexe qui trahit, non l'intelligence ou la volonté politique, mais le conservatisme, la peur, l'intérêt de son près carré. Comme si en se mariant on posait comme condition la convergence totale sur tous les dossiers à venir. Ridicule ! L'envie est à l'origine des alliances : envie de progresser, envie de s'appuyer sur les forces de l'autre, envie de construire une nouvelle forme de pensée (donc d'abandonner une partie de la sienne...).
Ce rapport de l'UNEP officialise le lien entre le combat sur le terrain social et le terrain écologique, et plus largement le rapport entretenu avec l'environnement. La gauche est à la traîne, car elle n'a pas de nouvelle pensée sociétale à proposer. Le capitalisme propose à chaque individu une idéologie, une culture et une éthique : consommation, argent, mode, voyages pas chers et séries télévisées entrecoupées de spots de publicité. Que propose la gauche ?
Venue du fin fond du XIX siècle, la valeur travail est une perversion pour les gens qui échangent de leur « temps de vie » contre l'argent qui leur permet de subvenir à leurs besoins élémentaires. Plus on valorise le « travail en soi », plus on satisfait la personne par le simple de fait d'avoir « au moins un travail ». Si au XIXe siècle une telle valeur était importante pour fédérer le mouvement de ceux qui vivaient du travail de leur corps, aujourd'hui elle rend possible de passer sous silence l'essentiel : la rémunération qui rend possible l'usage de son temps de vie. « Le travail c'est la santé », « la fierté dans le travail », « le travail est constitutif d'une personne », « la réalisation au travail », autant de pensées d'intellectuels bibliothécaires qui n'ont jamais rien fait d'autre de lire des livres et vivre aux crochets d'amis industriels. Jamais ces gens n'ont boulonné à longueur de jour, n'ont balayé des trottoirs à longueur de jour, n'ont conduit des tracteurs ou repassé à longueur de jour. Il faut vraiment vouloir rendre les travailleurs serviles pour leur inculquer « la valeur du travail » au lieu de la rémunération contre leur temps de vie consacrée à autre chose qu'eux mêmes. Les nazis de s'y tromperont pas lorsqu'ils inscriront « le travail rend libre » sur le fronton d'Auschwitz.
La droite ne s'y est pas trompée : elle cultive « l'individu » parce qu'il n'y a pas de bonheur personnel sans parler de l'individu. Or, arguer l'épanouissement personnel à travers les autres, à travers le collectif crée une fracture psychologique digne de mère Térésa. En opposant le collectif à l'individu au lieu de les rendre indissociable, la gauche a cultivé cette fracture. Pourquoi une activité personnelle vaudrait plus du moment qu'elle est tournée vers le collectif ? A jouer ce jeu là, la gauche a laissé la droite la distancer et prendre des longueurs d'avance dans la poursuite du bonheur, d'une existence heureuse, d'une vie douce, à laquelle tout le monde aspire. En cultivant l'opposition entre le collectif et l'individu, la gauche a rendu sa vision sociétale ascétique, christique, détaché de soi, digne d'être vécue par des moines.
Toute cette vision sociale inspirée de la mythologie de l'usine conduit à une construction individuelle et sociale à laquelle tout individu normalement constitué, aspirant à un minimum de bonheur dans son existence personnelle, ne peut adhérer. Or avoir une vie heureuse ne signifie pas écraser les autres comme trop souvent on l'entend dans les discours de gauche. L'épanouissement individuel dans sa vie personnelle, ses loisirs créatifs, n'est possible que dans la mesure où le climat social permet d'avoir une rémunération suffisante, un temps libre pour soi et des conditions de santé, d'éducation et de logement satisfaisante, et en cela l'individualisme ne peut être que de gauche. Or, jamais la gauche n'a utilisé cette voie pour tisser le lien entre l'individualisme (la création d'une vie personnelle) et le combat collectif (indispensable au cadre d'une vie personnelle agréable). La gauche a préféré user de la dialectique de droite qui identifie l'individualisme avec l'égoïsme. Rhétorique facile, mais comment combattre la droite si l'on reprend ses arguments ? L'individualisme (c'est à dire l'épanouissement de l'individu) ne peut se faire que si les conditions matérielles suffisantes existent, il est donc un argument majeur pour fédérer à un projet social commun.
les valeurs du « travail » et du « collectif » sont des valeurs qui enferment la pensée de gauche dans une vision industrieuse du monde. Cette culture fût utile à une époque, mais l'absence d'évolution amène à la situation actuelle de la gauche. Quand fera t-on le deuil de cette vision directement héritée du protestantisme du XIXe siècle ? Mystère... Toujours est-il que cette monoculture de gauche appréhende toujours le monde comme « un bien » dont on peut user, dont le peuple doit user. Or, aujourd'hui, la sauvegarde de l'environnement pointe du doigt cette vision chrétienne du monde « créé pour les hommes », dont ils peuvent user « comme bon leur semble ». Il faut repenser notre rapport au monde dans le projet de la gauche, intégrer dans nos valeurs sociétales propres un rapport d'appartenance, de lien intime avec le monde, « nous dans le monde », « le monde dans nous-mêmes » ; et jamais plus « le monde pour nous ». Là encore, ce chantier vaste est prometteur.
Le rapport de l'UNEP sur le lien entre la libéralisation et la dégradation irréversible sur les plans social et écologique est une arme considérable à utiliser contre les gouvernements et décideurs néolibéraux. Hélas, la gauche actuelle est incapable d'user d'une telle arme parce que cet argument accuse également l'enlisement de sa propre pensée. Rapport entre le collectif et l'individu, rapport de l'individu à lui même, rapport de l'individu au monde et à l'environnement, les militants de la gauche nouvelle doivent enterrer la monoculture actuelle pour construire une vision sociétale républicaine capable de rivaliser en propositions avec l'idéologie, la culture et l'éthique égoïste du libéralisme anglo-saxon.
par Guillaume Desguerriers
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jeudi 20 novembre 2008, 19:30
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samedi 22 novembre 2008, 17:30
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