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Chronique d'Evariste

Le courage de ne pas être libéral

Par Évariste

article publié dans la lettre 576

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A l'heure où nombre de dirigeants du PS soutiennent que ne pas voter contre la réforme de la constitution voulue par le président Sarkozy est une manière de protester contre lui (... c'est un raisonnement de dirigeant socialiste... ), la situation outre-atlantique nous donne une bonne mesure de ce que sera notre avenir si jamais cette Europe libérale dont Sarkozy rêve se construit. La crise des marchés financiers est une loupe : avec elle, on regarde le fonctionnement de la finance, certes ! mais on met également en lumière la logique mentale de ces individus. Dans un monde où partager les richesses est impensable, il faut piller. C'est à dire prendre aux plus faibles. Ce pillage est une véritable institution décentralisée. Les individus sont mus par le même but, la même thématique : prendre de l'argent, engranger de l'argent, amasser de l'argent. Et lorsque l'argent est là : en prendre encore plus. Toujours !

Le crédit aux USA est une triste réalité : hors de question de produire des richesses, il suffit de prendre l'argent existant. On pille d'abord l'épargne existante, puis on propose des crédits pour que les gens consomment encore jusqu'à la limite de leurs possibilités de paiement. Et lorsque les crédits atteignent ces limites, est ce que l'on arrête ? Pas du tout. C'est à dire qu'il est inventé des astuces pour justifier qu'un crédit supplémentaire est encore possible (et sûr ! ). La logique n'est pas à la prise en compte de la réalité, elle est dans la création d'une parade à la prise en compte de la réalité. Le libéralisme est une logique mentale qui repose sur le déni de la réalité.
C'est parce que cette logique est là que l'endettement devient phénoménal dans les ménages en Angleterre et aux USA. La dette des ménages et des entreprises, aux USA, progresse de plus de 2 000 milliards de dollars par an, alors que le PIB ne progresse que de 250 milliards de dollars dans le même temps. La création des individus, leur force de travail, est tournée vers une entreprise de négation du réel. Malheureusement, un jour ou l'autre, la réalité va revenir d'autant plus brutalement qu'elle a été mise ignorée. Il va falloir rembourser, c'est à dire confronter la dette avec la valeur réelle des biens auxquels elle est sensée correspondre. Or cela fait bien longtemps que l'on a dépassé la valeur des richesses supposées garantir les crédits.
Tout le monde le sait... Personne ne dit rien.
C'est un secret que tout le monde tait pour ne pas se faire accuser « d'être le premier » à vendre la mèche. La crise des marchés financiers de cette semaine n'a été qu'un coup de semonce. Et on a pu constater qu'il a suffit d'un petit mouvement pour que d'un coup toutes les places boursières du monde passent dans le rouge. Les USA ont lâché du lest en utilisant leur banque centrale et cela a calmé la situation (mais le répit n'est que de 3 mois). A t-on compris et pris bonne mesure du danger ? Pas du tout. Effarés, nous pouvons constater que rien ne vient entamer la logique de transfert d'argent des plus pauvres vers les plus riches au moyen d'artifices toujours plus délirants. Pourquoi ?
La réponse est qu'un individu doté d'une mentalité libérale ne « voit » pas que cette logique de fuite en avant n'aboutit à rien. La prise en compte de la réalité fait partie de son caractère, tout autant que cette compulsion d'accumulation. Le libéral gagne 3000 euros, il en veut 4000. Il en a gagné 4000, il en veut 5000. etc. Cela n'a pas de fin. Max Weber dans son étude de ce qu'est l'esprit du libéralisme, sa logique de fonctionnement, met à jour pourquoi des individus, même doués et intelligents, ne « voient » rien de la logique de destruction où les conduit leur démarche de profits.
Face à un compulsif, la réponse raisonnée et argumentée n'a strictement aucune chance d'aboutir. Elle est d'autant plus vouée à l'échec que les arguments développés sont sur le terrain économique, or la compulsion d'accumulation n'a strictement rien à voir avec une quelconque logique économique. Une névrose n'est pas rationnelle. Elle est issue d'un mode de vie, d'une vision du monde, d'une éducation, d'un entraînement général de la pensée qui se reproduit dans la culture et l'éthique.
Deux conséquences pour une force politique adverse (nous en l'occurrence ! ). Primo, face à des options de vie, la seule réplique susceptible d'effets est de proposer une autre façon de concevoir la vie (écueil de l'ancienne gauche qui ne l'a jamais fait véritablement). Secundo : l'opposition ne peut pas être globale, elle ne peut qu'être qu'infinitésimale, c'est à dire disséminée dans le mode de vie des individus de la population. Ce qui résiste et s'oppose au néolibéralisme, c'est la façon de vivre de l'individu, sa manière de gérer sa vie. Ses rapports avec lui-même (mes biens sont-ils mon identité ou est ce que je me définis autrement ? ), ses rapports avec les autres (est ce que l'autre est a priori un ennemi ou est-il a priori une personne digne de confiance ? ), ses rapports avec le monde (est ce que je suis extérieur au monde ou bien suis-je un élément d'un tout qui est le monde biologique ? ). Lorsqu'un individu prend conscience que sa position échappe à la logique libérale, à « la manière de penser libérale », il « tient un point » pour le dire dans le langage d'Alain Badiou. Il ne devient plus un relais du libéralisme éthique et culturel. Refuser de laisser l'éthique libérale passer dans sa vie, refuser d'en être un relais, cesser d'en être un acteur supplémentaire, c'est l'essence même de l'acte insurrectionnel dans la tradition française. C'est l'acte de courage.
Constatons que de ce point de vue, les militants de la gauche nouvelle ne sont pas en attente d'une nouvelle pensée pour la simple et bonne raison que nous sommes déjà dépositaire d'un corpus et d'une histoire qui permet à un individu de ne plus être un acteur du libéralisme. Notre travail n'est pas de « construire », mais de réapprendre à faire acte de courage, c'est à dire cesser de collaborer. Il y a des traditions de pensée qui campent une organisation coordinatrice et centralisatrice des démarches ; la tradition française est tout autre. Elle repose sur l'individu qui met en acte, dans sa vie personnelle, son refus de collaborer plus avant. La lutte contre le pétainisme de Sarkozy se constituera ainsi. Alors seulement une organisation politique plus générale pourra se constituer.

Hélas ! Que dire des élus socialistes ... ? Que dire de leur discours ? Que penser de leur incapacité à poser un refus ferme au projet de Sarkozy et à la commission européenne ? Que dire de leur incapacité à montrer en acte qu'ils veulent un mode de fonctionnement autre que le libéralisme en Europe ?
Là où des élus sont lâches, il nous faudra, citoyens, faire dans nos vies ces actes de courage. C'est peut être cela la démocratie à la française.

par Évariste
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