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Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable

Par Jean-Paul Beauquier

article publié dans la lettre 581

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Le premier tour des municipales et des cantonales a répondu aux prévisions des organismes de sondage qui, au passage, et pourquoi ne pas le signaler aux gens distraits, ont fait leur beurre. Il faut maintenant faire tapis et gagner, autrement dit, prendre un risque.

Un vote annoncé

L’activité sondagière est la solution fataliste à l’absence de démocratie réelle et de participation effective des citoyens aux orientations qui les concernent ; le contrôle des mandats et la reddition de comptes des élus seraient plus efficaces, non pas devant des jurys citoyens manipulables ou sensibles à la tromperie de l’image ou de la propagande, curieusement ce mot s’oublie, mais grâce à une séparation des pouvoirs qui confie à un contrôle de légalité exercé par des magistrats des pouvoirs de poursuite immédiats.
On a préféré marchandiser la vie politique et la formation de l’opinion plutôt que de se préoccuper de la légitimité dans l’exercice du pouvoir. C’est ainsi qu’on revient à l’état sauvage et que les politiciens à l’échelle nationale sont devenus des peoples clinquants, bavards et méprisants. Il en est si peu qui ne pensent pas d’abord à leur ambition personnelle, qu’ils en ont oublié au nom de qui ils s’exprimaient et la notion même de carrière politique a supplanté celle de dévouement au bien public. On n’est pas légitime parce qu’on a été élu mais parce qu’on est dévoué, au sens fort de ce mot, au bien commun.
Ne boudons pas cependant devant la possibilité de sanctionner les plus dangereux d’entre eux, ceux qui, élus sur l’imposture d’une rupture présentée comme un progrès pour tous, ont en fait accentué le rétrécissement de la sphère de décision et du politique à une petite troupe d’affidés et de prédateurs. Car s’il est une institution qui ne joue pas son rôle aujourd’hui c’est bien un Parlement dont la majorité n’a pas d’autre fonction que de satisfaire les vœux de l’exécutif. Sanctionner cette majorité, c’est donc un moyen détourné mais fondé d’affaiblir une légitimité « trouvée ». Dans une république, « une et indivisible », il convient de rappeler périodiquement que l’expression des citoyens dans leurs comices n’est pas hiérarchisée mais a la même valeur politique et le même poids de contrainte pour les « représentants du peuple » dans toutes les fonctions déléguées. Un maire n’est pas moins élu que le président de la République, et personne ne se trompe d’élection.

Eviter la confusion

Personne ne se trompe d’élection…voire. On trouve toujours des opportunistes, qui faisant flèche de tout bois s’attribuent indûment des mérites douteux à propos de combats imperdables. Sanctionner par une défaite électorale une majorité réactionnaire est un espoir pour la gauche, à condition que de ce rejet s’accompagne de la construction d’un projet réel.
La droite accuse la gauche, le PS en fait, d’envisager de faire de sa victoire dans les élections municipales et cantonales le point de départ d’une résistance qui gênerait la poursuite des réformes… Si seulement ! A de rares exceptions près, les programmes diffusés lors de ces élections n’annoncent pas plus que celui de 2007 lors de l’élection présidentielle, une alternative pensée à la gestion commune des affaires par la droite : certains organes de presse, et non des moindres, quoique lus par ce qu’on pourrait un peu vite qualifier d’élites, reparlent d’intérêt de classe, il est vrai à la suite de la guerre picrocholine que se livrent quelques dirigeants du Medef!
Or le vocable tabou n’est pas encore réapparu dans les discours de la gauche de gouvernement ; on ne l’avait pas non plus entendu en 2007 alors que le candidat élu depuis lors avait bien explicité, lui, ce qu’était une droite décomplexée . Reste à fourbir les armes pour retrouver une gauche décomplexée.
Aspirer à gouverner pour améliorer concrètement le sort de ses concitoyens est une ambition légitime, gérer villes, départements et régions aussi : mais la résistance à une politique nationale néfaste pour les humbles, attentatoire aux libertés publiques, bienveillante aux nantis, liquidatrice à bien des égards du Pacte fondamental suppose une coordination, une synergie des élus d’opposition qui n’existe pas et qui en tout cas ne s’est pas encore manifestée clairement. C’est que la France n’est pas un agrégat de communes, de départements et de régions mais un tout, et c’est au nom de ce tout, de ce qu’on appelle ordinairement une nation, ou la République puisque les deux se confondent, qu’il faut dénoncer la politique de la droite, la combattre et proposer au peuple une perspective de progrès.
Le mot progrès a du sens et le refus de le réintroduire dans le discours politique serait un aveu de consentement à une simple alternance, le signe d’une politique au fil de l’eau.
Ce que Sarkozy avait mis en avant dans sa campagne, c’est un volontarisme politique et c’est de politique qu’il s’agit lorsque M.Mittal veut délocaliser une usine, que M. Ghosn achète le quart des actions d‘un constructeur d’automobiles russe, ou que EADS rafle un marché du Pentagone, de politique quand la commission de Bruxelles veut contraindre EDF à se séparer de son réseau : de politique, parce que l’économie fonctionne dans des cadres légaux, normés et n’est pas autonome ; ni ses dirigeants, ni ses clients, ni ses employés ne sont les citoyens d’un marché mondialisé ; « on n’emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers » disait Danton ; on n’emporte pas non plus son capital et les états savent bien rappeler, quelquefois, quelques unes de ces évidences, comme Mme Merkel aux autorités du Lichtenstein , l’important n’étant pas alors dans la taille inégale des deux états concernés.

Confirmer, amplifier, préciser

« Au second tour, on élimine ». Le slogan a beaucoup servi et il est peu flatteur pour la nature du débat politique, réduit à un affrontement, au moins au moment des élections, pour occuper la place. Mais il est « parlant ».
Dimanche 16 mars, il faut que la majorité des Français aient clairement exprimé leur refus d’accompagner plus avant les choix du président et de ceux de son camp. Il est certes regrettable que M. Sarkozy ait renoncé à être le président de tous les Français, mais on fera avec, c’est-à-dire en l’empêchant de se dire soutenu par une majorité confortée au premier test électoral majeur suivant son élection.
N’en pas tenir compte, comme l’annonce déjà M.Fillon qui veut continuer des réformes au prétexte qu’une élection qui a précédé était de nature supérieure à celle qui a suivi, est tout simplement une trahison de l’esprit des institutions républicaines et de l’histoire de France. Curieux démocrates qui ne choisissent d’écouter que ce qui les conforte dans leurs choix préalables.
Le 16 mars, ce ne sont pas seulement des maires, des conseillers municipaux, des conseillers généraux qui seront élus ; tous, à leur place, jouent leur rôle dans les rouages de l’Etat et tous exercent un mandat délégué par le Souverain et non pas octroyé par le Prince.
Les conseils généraux exercent une compétence décisive dans la politique sociale : imagine-t-on que la marge de manœuvre dont ils disposent soit sans impact sur la population de leur département ? Ou que cette possibilité de moduler l’orientation et les choix budgétaires ne soient pas fondés sur la légitimité que leur a déléguée l’électorat, au même titre que lorsque fut élu M.Sarkozy ?
Dimanche il s’agit de rappeler non seulement que la politique est une affaire sérieuse, mais que le politique n’est pas une affaire de communication ou du story telling.
La gauche doit gagner parce que la droite a déjà trahi les citoyens qui l’ont élue au printemps 2007, non pas parce qu’elle n’aurait pas assez tenu ses engagements de campagne, mais parce que ce qu’elle a mis en place va très au-delà de ce qui peut être en débat entre un peuple et ceux qui ont voulu parler et agir en son nom.

Mais la gauche pour gagner a précisément besoins de redonner à ce peuple espoir et confiance dans un avenir de progrès et de démocratie. L’histoire n’est pas finie. Comme le dit si justement Gosta Esping-Andersen, l’Etat-providence, n’est pas mort. C’est heureux et ce n’est pas un conte.

par Jean-Paul Beauquier
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