Débats politiques
Par Jean-Michel Muglioni
Mercredi 12 mars 2008
article publié dans la lettre 581
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La célèbre relation entre ordre et progrès, étudiée et emblématisée par Auguste Comte, est pervertie par un mouvement croisé où l'on voit les partisans de l'ordre revendiquer le progrès en lui donnant la forme conservatrice de l'"adaptation" et où la gauche souscrit bruyamment à la superstition du changement, confondant le nouveau et le meilleur, l'archaïque et l'ancien. Cette double fuite en avant consiste à s'incliner devant l'ordre des choses ; faute d'ordre dans les pensées, elle abolit tout progrès.
L’ordre sans le progrès pérennise les injustices. Le progrès sans l’ordre est une crise sans fin. Les conservateurs accusent le parti du progrès de renverser l’ordre : changer, c’est détruire. Beaucoup ont peur de perdre leurs privilèges, souvent imaginaires : les plus opprimés adorent l’ordre. Ainsi les vieillards ne supportent plus la moindre nouveauté. La santé ne se soucie pas de se conserver : on n’en prend soin que si l’on est malade. Mais inversement, confondre progrès et changement, comme font les humeurs brouillonnes et inquiètes, conduit à détruire le meilleur. « Du passé faisons table rase » est une parole terrible : la lutte contre les tyrannies devenue rupture avec le passé, c’est la barbarie. Il faut donc à la fois l’ordre et le progrès.
Or les partisans de l’ordre ont volé le progrès à leurs adversaires : les voilà apôtres du changement et de la rupture ! Une certaine droite prétend réformer l’ordre ancien, comme une autre, il y a plus d’un demi siècle, voulait la Révolution Nationale. Certains changements procèdent en effet de la défense de l’ordre établi ; ils confortent les intérêts des puissances en place et rassurent. Il y a des changements de droite, et même d’extrême droite. Remettre en cause les principes de la République pour s’adapter à la mondialisation n’est pas une politique de progrès mais de conservation ; s’adapter consiste à suivre le cours des choses au lieu d’agir sur lui. Ce n’est qu’un fantôme d’action. Ainsi la droite se présente comme le parti du progrès et même elle y croit, lorsqu’elle prétend changer les lois sociales pour permettre d’accroître la croissance économique : réformer, c’est ici se conformer à l’ordre en place, à savoir l’ordre économique mondial, sorte de fait de nature auquel il paraît absolument vital de se soumettre. Ce progrès-là est donc le contraire d’une politique de progrès qui viserait l’amélioration des conditions de vie des hommes, à moins de considérer qu’accroître la croissance est sensé. Il est vrai que le mot progrès a plusieurs usages et que par exemple on peut parler sans violer la langue des progrès d’une maladie.
Ainsi l’idée de progrès technique et économique, liée depuis les Lumières à la gauche, est devenue un thème du parti conservateur parce que la croissance est le nouvel ordre mondial. Mais peut-être ce renversement vient-il de ce que la gauche a renoncé à elle-même : l’obsession de la croissance économique lui a fait perdre ses propres principes. A gauche aussi, à gauche d’abord, on en est venu à confondre l’ancien et l’obsolète, le meilleur et le nouveau. A gauche aussi et d’abord, archaïque est une injure. L’idée du progrès des lumières a été remplacée par la superstition du nouveau et du changement, la politique ayant pour unique modèle le progrès technique, lui-même déterminé et dénaturé par les nécessités du marché. Que par exemple un nouvel aspirateur rende le modèle précédent obsolète, ne signifie pas en effet que les innovations techniques ont pour but l’amélioration des appareils et le bien être des hommes. Il faut faire du nouveau pour vendre. Pour vendre il faut que les produits déjà achetés soient devenus ou paraissent obsolètes. L’apparence suffit. La publicité doit faire passer l’ancien pour démodé, et éveiller le désir d’objets dont personne jusque-là n’avait jamais éprouvé le besoin. Cette fuite en avant nommée changement fait dans tous les domaines assimiler le nouveau au meilleur, et d’abord dans la propagande politique. Ainsi « changer la vie » est un slogan vide de sens. C’est pourquoi, sur le marché, la République et l’état de droit, pourtant mal en point, ne pouvant plus être le parti du nouveau, sont des modèles périmés. Peut-être un jour l’oubli les fera-t-il passer pour originaux : il y a des modes rétro. Peut-être faudra-t-il attendre plus longtemps : la république romaine fut imitée par la Révolution Française après presque deux mille ans. Une fois lointain, le passé peut servir d’exemple à l’idée et nourrir l’espoir d’un avenir meilleur.
Mais quand toute politique républicaine, parce que ses principes sont connus depuis longtemps, passe pour archaïque et que la défense de l’ordre établi, parce qu’elle a l’apparence de la nouveauté, se présente comme une politique de progrès, les appartenances politiques ne veulent plus rien dire. On comprend que les plus conservateurs et les partisans du progrès se séduisent les uns les autres. Aussi n’y a-t-il plus de traîtres. Mais de même que la confusion à gauche du nouveau et du meilleur ruine tout espoir de progrès, quand les conservateurs sont devenus le partisans du changement, le désordre est assuré.
© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2008
par Jean-Michel Muglioni
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