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Reconstruire la Gauche

Toute révolution est doctrinale…

Par Jean-Paul Beauquier

article publié dans la lettre 582

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On avait beau s’y attendre, et depuis le premier tour se raffermir dans cette espérance, le succès de l’opposition à ces élections municipales et cantonales, les premières en effet à dimension nationale depuis que la France a changé de président, est éclatant et pour le pouvoir en place constitue ce qu’on pourrait appeler une vraie raclée.

Quand le peuple parle…

Lorsque le roi Alphonse XIII constata que les villes d’Espagne avaient voté pour des candidats républicains, aux élections municipales du 12 avril 1931, il prit le bateau et s’exila à Rome.

On n’en demande pas tant aux duettistes mal attelés, quoique complémentaires, de l’exécutif, mais on pourrait s’attendre à un minimum de décence de leur part, quant à la poursuite d’un programme de réformes prétendument agréées et irrévocablement décidées en 2007. « Tenir compte » du clair message des électeurs sans remettre en cause ses choix fondamentaux est un déni de démocratie et toutes les arguties sur le caractère local de ces élections municipales et cantonales n’y changent rien.

Une élection n’annule pas l’autre, mais elle remet les élus face à ce qu’ils sont, des délégataires et non des titulaires du pouvoir, des commis et non des suzerains. Cela vaut pour tous les élus et pour tous les scrutins et il serait convenable que tous s’en souvinssent, y compris à l’Elysée ou à Matignon.

Mais voir tant de grandes villes passer de droite à gauche, car c’est bien de cela qu’il s’agit, a de quoi rassurer sur la capacité du peuple à dire non quand trop, c’est trop. On a peu souvent connu Strasbourg à gauche, encore moins Caen ou Metz, mais on peut se souvenir de Toulouse à gauche, de Reims à gauche… et les y revoir au fond paraît un juste retour.

Ce que les électeurs ont dit et fait, bien plus que de choisir un édile et un programme, c’est d’exiger des autorités constituées le respect de leurs intérêts, le respect de leurs besoins, le respect de leurs droits.

En ce sens le message s’adresse à tous nos élus.

On a parlé tout simplement pendant cette campagne de conditions de vie, de droit au logement, de droit au travail, de droit au service public et même de droit à une alimentation saine et variée accessible à tous. C’était et c’est toujours dans l’actualité, mais on reconnaîtra sans doute que cela n’a pas grand chose de municipal ou de cantonal.

Rien que de très normal à cela : quand on vote, même dans un village où il est quelquefois difficile de trouver un candidat aux fonctions de maire, ce n’est pas pour placer un lampadaire à tel ou tel endroit ou pour construire une école ou pour repaver des rues, c’est parce que tout cela et bien d‘autres choses encore constituent précisément le cadre de la vie citoyenne, dans un état démocratique disposant de richesses suffisantes pour contribuer à des conditions de vie équitables pour tous.

Redistribuer, équiper, organiser, aménager, prévoir, préparer l’avenir, assurer la sécurité ce sont des tâches politiques majeures et c’est à cela que contribuent les missions des élus de dimanche. Et c’est bien pour cela qu’il serait hasardeux de ne pas écouter ce qui a précisément été dit, accidents locaux compris.

Les Français ont réclamé au fond le droit au bonheur, une idée toujours neuve en Europe… il donne des ordres aux élus.
Ou des devoirs si l’on veut ménager d’incompréhensibles susceptibilités, et bien sûr d’abord à ceux dont il vient d’assurer le succès.

Les responsabilités du parti socialiste sont immenses aujourd’hui et la pire des choses pour l’avenir de notre pays et la santé de sa démocratie, serait précisément que des ambitions sans mérite, des discours sans fonds, des équipes sans qualités mettent en évidence pour tous, qu’une occasion historique pourrait ne pas être saisie faute d’acteur digne de le faire, c’est-à-dire vraiment capable de le faire.

Il ne s’agit pas en effet à partir de réussites locales de faire la preuve d’une capacité de gestionnaire, ni à partir d’un enracinement local de créer des rapports de force entre des rouages de l’Etat, encore que cela et, au moins, la première donnée, ne soit pas totalement dénué d’intérêt, il ne s’agit pas de prendre en charge les life politics et de laisser à d’autres, la droite, comme d’essence différente, le soin de l’identité, du projet et de la place historique de la nation.

C’est le peuple tout entier qui a donné aux élus conduits par le parti socialiste la tâche de lui rendre la vie plus acceptable, plus digne, plus joyeuse. Un programme de gouvernance locale n’y suffira pas, s’il n’est pas porté par un véritable projet de société.

Ce n’est donc pas sans bases idéologiques solides, sans argumentaire philosophique cohérent que cela sera possible.

Au sein du parti socialiste cohabitent des militants et des élus, des marxistes et des anti-marxistes, des ouvriers de la 11ème heure et des colleurs d’affiches dévoués, des intellectuels et des petites mains, des obligés et des incontrôlés…

La diversité n’est richesse que dans une synthèse de ses apports.

Or on a voulu déclarer les courants dépassés, voire nuisibles, mais qu’a-t-on à la place sinon la reconstitution de baronnies ou l’exploitation des media avec des effets en retour non maîtrisés ? M. Montebourg, naguère héraut d’une VIème république, s’adonne désormais aux joies du cumul et que dire d’un premier secrétaire qui sollicite outre son mandat de député, ceux de président de conseil général et de maire. Qui osera dire que c’est mieux ou que c’est un exemple à suivre?

Changer la vie était un bon slogan

La construction d’un projet de société ne se fera pas à partir de Poitiers, de Macon, d’Amiens, de Rouen, de Lille ou de Lyon, ni de Paris, mais à Paris.

La présence aux côtés des candidats, dans leur campagne, d’animateurs du tissu associatif et syndical, n’est pas un exemple très répandu et la liaison entre les élus politiques et le mouvement social structuré reste, des deux côtés, marquée par l’inquiétude ou l’incompréhension. C’est pourtant en revivifiant cette relation et en faisant véritablement des sections du parti des lieux de débats permanents que l’on pourra construire une alternative crédible et mobilisatrice.

Préparer le Congrès sur ce socle militant et social plutôt qu’en allant à la cueillette dans les hypermarchés médiatisés de l’idéologie dominante, permettrait, sans doute, d’envisager plus sereinement la naissance d’un parti de masse, comme le souhaite une ancienne candidate, mais sur des assises plus solides qu’un rassemblement autour d’une popularité plus ou moins charismatique ou dans un foutoir idéologique sans utopie fondatrice.

L’absence de doctrine n’est pas une réponse pertinente aux défis du monde contemporain. Les élections européennes de 2009 sont un premier rendez-vous pour juger du travail qui aura été accompli, ou pas. Et en 2012 le candidat de toute la gauche ne doit pas être un produit du marketing politique ou du Bazar de la Charité. L’alternative n’est pas à chercher du côté de Jeanne d’Arc mais plutôt, mutatis mutandis, du côté de Rosa Luxemburg ou de Clara Zetkin. Mais projetons nous dans l’avenir…

« Toute révolution est doctrinale » écrivait G.K.Chesterton en 1904, en précisant : «  Il est, en effet, de sens commun que l’on ne saurait renverser l’ordre des choses existant, avec les coutumes et compromis qui en font partie si l’on ne croit en quelque chose qui lui soit étranger, extérieur et qui soit positif... ».

C’est ce refus de penser une utopie qui fait du débat politique contemporain un champ inépuisable de déceptions …

On n’est pas obligé de croire à la possibilité d’une révolution ni d’en souhaiter une, mais on ne proposera rien de nouveau sans essayer de regarder très au-delà de l’état actuel des forces productives, comme on disait jadis, sans croire au progrès humain et sans penser les formes qu’il peut prendre. L’imagination au pouvoir disait-on en 68 ; cette année là ne peut être mal vue que par ceux qui ne veulent rien changer à « l’ordre des choses ». Ceux qu’on appelle généralement des conservateurs !

Les succès du dimanche des Rameaux interdisent un tel choix, il faut donc y travailler.
Beau défi pour un parti qui sort renforcé et a devant lui un congrès d’orientation.

par Jean-Paul Beauquier
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