Chronique d'Evariste
Par Évariste
Vendredi 11 avril 2008
article publié dans la lettre 585
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Le 18 décembre 2007, la Cour de Justice Européenne rendait un jugement en matière de droit du travail : une entreprise étrangère peut de son plein droit ne pas appliquer le droit du travail du pays dans lequel elle fait travailler ses employés. Outre l'analyse sur le plan de la construction européenne, y compris juridique (où l'on comprend qu'un système judiciaire n'est pas là pour rendre la justice, mais bien pour appliquer des lois, aussi iniques soient-elles), la portée symbolique de ce jugement ouvre la porte sur l'un des piliers du libéralisme : la culture de la division.
N'en déplaise, l'Histoire n'a pas un sens qu'elle suivrait au delà des êtres humains vers un issue déjà écrite. Elle n'est que le résultat des luttes et des volontés qui s'affrontent au fil du temps qui passe. Sur cet échiquier, le pouvoir et la puissance sont seuls maîtres car ils s'assurent la possibilité de définir ce qu'est la normalité, c'est à dire ce que sont le Bien, le Mal, la justice, et de déployer la culture et l'éthique fondatrice de cette vision de la vie aussi loin que possible.
Dans cette arène, tout le monde n'est pas PDG ou grand actionnaire, ministre ou chef d'état, or le pouvoir se mesure à la capacité d'action. De fait, l'individu simple citoyen n'a aucune possibilité directe de peser. Il lui faut donc trouver le moyen de constituer un pouvoir. Or le pouvoir de ceux qui n'en ont pas intrinsèquement réside dans le nombre. Aux puissants, l'individu ne peut opposer que la quantité de lui et ses semblables. Toutes les révolutions et avancées sociales en témoignent.
Mais si nombre d'individus oublient ce qui fait leur force ; les puissants, eux, entendent régner, et pour cela savent ne pas oublier ce par quoi ils furent pliés...
Aussi les tenants du libéralisme propagent la sécession, l'individualisation, l'atomisation sociale pour en faire une soit-disante culture de vie que l'individu solitaire finit par adopter comme façon de penser. Nous sommes sous un rouleau compresseur dont le but est l'émiettement de la faculté de nous souder, c'est à dire la destruction du sentiment que nous avons d'appartenir à un groupe plus vaste que nos proches. Ce martelage culturel et éthique se retrouve partout.
Logique de division au niveau économique et politique : le jugement rendu par la cour de justice européenne rend compte que le droit est aujourd'hui fait pour diviser, que la justice est écrite pour dresser les employés les uns contre les autres.
Logique de division au niveau d'un peuple : l'encouragement des communautarismes vise à faire des citoyens unis un agrégat de groupuscules antagonistes les uns aux autres. Avant d'être citoyen, je suis blanc ou noir, chrétien ou musulman ou athée, alsacien ou girondin !
Enfin, logique de division jusque dans la culture individuelle. Il suffit de regarder n'importe quelle série américaine pour voir les complots, l'incapacité à la confiance ou à la fraternité forte. Le héros n'a que des ennemis qui conspire. Lentement ces séries définissent une normalité, un mode vie où l'on transpose l'individualisme (qui n'a normalement de raison d'être que dans la gestion de l'intimité : café ou thé, peinture ou bien photo, piscine ou vélo) pour en faire une règle de comportement entre soi et les autres. Le terme « individualisme » euphémise alors ce qui n'est dans les relations avec autrui que de l'égoïsme. Or, si l'égoïsme est une valeur indéfendable, la publicité et les pseudo intellectuels sur-médiatisés peuvent vanter « l'individualisme » (en évitant de préciser de quoi il s'agit en réalité... ).
On le voit, on le constate, on l'entend : partout il s'agit de briser chez les individus cette faculté de se sentir lier à un autre, de se concevoir des liens, des causes communes et des rapprochements avec une tierce personne qui n'est pas immédiatement proche de nous. Briser l'empathie entre les êtres humains c'est une règle de toutes les contre révolutions. Le pétainisme fût l'avant dernière mise en place de cette destructuration par la culture et les valeurs des individus. Aujourd'hui, le sarkozysme est un pétainisme appliqué à notre époque. Il travaille à la destruction ce sentiment citoyen d'appartenance à un avenir commun. Il travaille à montrer à l'employé du libéralisme que la couleur de peau, la religion, la culture, la cuisine, l'accent et la façon de se vêtir, sont des raisons valables pour ne pas se sentir lier à un autre employé. La segmentation sociale passe par l'acception individuelle de ces critères, et par l'oubli que l'autre a lui aussi besoin d'une école de qualité, à lui aussi besoin d'un logement digne, à lui aussi besoin d'électricité, d'eau et de nourriture saines, à lui aussi besoin d'avoir un bon système de soins, et surtout, qu'il a aussi pour gagner de quoi vivre (et non survivre !) l'unique possibilité de louer chaque jour son cerveau, ses mains, son corps, ses facultés de créer, c'est à dire son temps de vie personnelle, contre de l'argent. Cette location de soi signe l'employé. Le libéralisme vise un esclavage moderne pour des employés isolés.
Or c'est la reconnaissance de ces points communs entre les employés qui permet le sentiment d'un avenir commun, qui permet l'union, la force et la puissance pour peser sur les choix de société. Et pour cette unique raison le sarkozysme n'a d'autre but que de briser cette faculté républicaine qu'est la reconnaissance de l'autre, cette empathie pour qui partage la même condition, même s'il est au loin. Lorsque le grain de sable de conçoit plus qu'il peut être dans un mortier, alors le pétainisme n'a plus que des serviteurs humbles ou des résistants isolés.
Car il n'est pas besoin d'être militant pour faire de la politique. Contrairement à une tradition tenace, même à gauche, l'acte politique est infinitésimal, plongé dans le quotidien. Il est une toute petite chose. Un propos, un geste, un acte, une réaction. L'acte politique démarre lorsque l'on choisit entre regarder le média de Martin Bouygues ou lire un livre, lorsque l'on choisit de feuilleter les publicités ou de les jeter parce qu'elles ne visent qu'à nous rendre dépendants, lorsqu'il s'agit de parler à son voisin ou lorsqu'on préfère l'ignorer, lorsque l'on soutient qui se bat pour une vie décente ou lorsqu'on ne défend que le cercle restreint de ces proches. Il y a dans ces gestes plus de culture politique que dans bien des programmes de partis.
Or nous le savons, le choc frontal aura lieu entre la gauche républicaine et les tenants du libéralisme. Le prochain acte se jouera aux élections européennes de 2009 qui ne pourront être gagnées que par un front rassemblant toutes les forces sociales, républicaines et laïques. S'affirmer comme un individu-citoyen, membre du Pacte Républicain, passe par ces gestes quotidiens, ces positions presque instinctives que l'on campe face à l'invasion sans cesse relancée du libéralisme. Face aux libéraux, les points quotidiens sur lesquels refuser de céder plus avant sont manifestes. L'un d'entre eux, cardinal, réside dans le refus d'agréer davantage à la culture de la division, de la segmentation, de l'isolation et de l'émiettement, valeurs rabâchées à longueur d'antennes dans le but de soumettre quiconque à ce mode de pensée. Je suis individualiste dans ma vie privée parce que je refuse qu'on me la dicte à grand renfort d'incitations médiatiques. Face aux autres individus, je suis un citoyen lié à quiconque partage ma condition d'employé du libéralisme. C'est par de tels points de rupture que l'on affirme sa liberté, car ils rendent possible la force de l'union.
par Évariste
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