Débats politiques
Par Jean-Paul Beauquier
Mercredi 14 mai 2008
article publié dans la lettre 590
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Nous pensons que les institutions ne sont ni gratuites, ni inopérantes et que certains choix, à certains moments, ont des conséquences sur leur évolution et, plus largement, sur la vie politique en général.
Il est assez facile de reprocher au Parti Socialiste de n’avoir plus produit d’idée neuve depuis longtemps. Pourquoi ne pas essayer de dater cette stérilisation progressive d’un intellectuel collectif dont la mission, au moins pour que sa revendication de l’exercice du pouvoir, ait un embryon de légitimité, est précisément de produire des idées ?
A tort ou à raison, il nous semble que la gratuité du choix, ou l’absence de choix fondamental, ou le refus de proposer une alternative à la gestion tranquille et " loyale " du capitalisme, remonte en France, de manière délibérée, parce qu’il s’agissait bien d’une interprétation de la Constitution, de la remise en cause des intentions de son initiateur et d’un jeu politique induit ainsi banalisé, à 1986 et à la première " cohabitation ". Ce qui a pu être présenté comme une pacification du débat politique en introduisant après une alternance, une complication (comme on parle de montres à complication) dans la relation entre l’exécutif et le législatif et au sein de l’exécutif, fut en fait une banalisation du politique au niveau de la gestion.
Dans ce nouveau contexte, expérimenté de manière symétrique par deux présidents différents, ce qui n’était plus en débat, du moins plus en débat pour l’opinion, c’est l’intérêt de proposer des politiques réellement alternatives. Dans une certaine mesure, c’est V. Giscard d’Estaing, annonçant qu’il laisserait l’Assemblée nationale élue en 1973, 1 an avant sa propre élection, aller à son terme qui avait montré la voie; dans " 2 français sur 3 ", il donnait d’ailleurs la clé de son attitude. Mitterrand a mis ses pas dans les siens. C’est peut-être choquant pour certains, mais quelles autres motivations qu’un accord de fond sur l’essentiel, invoquer ? La conséquence, c’est évidemment que le mot " Réforme " est désormais abusivement employé et dans tous les cas de figure : adapter les institutions aux besoins à court terme des actionnaires ou sous la pression d’un modèle néolibéral indéfini, ou au contraire, mais est-ce bien le contraire car il faut toujours admettre une contractualité centrale, renforcer les possibilités d’intervention d’un Etat régulateur, ce n’est plus de la réforme, c’est de la gestion au quotidien. Mais comme le discours politique biaise généralement avec le réel, on préfère utiliser le mot, même si certains, plus provocateurs, ont adopté pour se faire élire, celui, plus juste dans un certain nombre de domaines, de rupture.
De la rupture à la révolution, il n’y a qu’un pas, et en voulant tuer 1945, c’est presqu’à la " révolution nationale " que renvoie le programme du medef, la dimension " nationale " en moins. Casser le Code du Travail, réduire la fonction publique pour privatiser au maximum l’espace public et marchandiser la quasi totalité des activités humaines, y compris la garde des prisonniers condamnés, ce qui est le comble de la régression, c’est bien une révolution, à rebours certes !
Parler de réforme à droite, c’est donc, tout simplement et toujours, mentir, soit parce qu’on est dans une " gouvernance " mieux adaptée aux besoins, intérêts ou modes (ne négligeons pas le dérisoire) du moment, soit parce qu’on est effectivement dans la rupture ou la tentation de la rupture, et qu’il faut éviter, pour la paix civile, que les citoyens prennent le mot au sérieux.
Le mot n’est plus dans la nouvelle déclaration de principes du Parti Socialiste, et cela fait la joie des fermes soutiens du " Système " mais le concept n’en est pas pour autant totalement évacué, au grand dam de quelques-uns de nos idéologues de service évoqués plus haut. On peut lire en effet comme la définition d’une perspective de révolution dans l’expression " projet de transformation radicale ", et la précision utile : " qui ne se décrète pas " et qui " résulte d’une volonté collective forte assumée dans le temps, prenant en compte, l’idéal, les réalités et l’histoire " ; la deuxième partie de la phrase, cependant, est littéralement ce qu’on appelle de la bouillie pour les chats, car une transformation sociale radicale passe par un seuil de crise dont la durée peut être plus ou moins longue, mais assurément pas faire l’objet d’une théorisation a priori pour en éviter les hypothétiques dégâts collatéraux. Ce qui explique sans doute cette définition embrouillée. C’est qu’il manque dans cette déclaration un concept qui n’est plus guère opérationnel il est vrai, mais qui demeure beaucoup plus combattu, car plus réel, plus sensible et toujours pertinent dans la vie sociale, qui est celui de classe sociale. On ne saura pas si les auteurs de cette déclaration ont lu le livre de Peter Sloterdijk " Colère et temps " (traduction française, Paris, 2007), et c’est dommage car on y trouve des analyses intéressantes sur l’histoire et la réalité du concept et sur ses corollaires, la conscience de classe et la lutte des classes. On n’est pas pour autant obligé d’en conclure que définir l’appartenance à une classe aboutit à désigner ceux qu’il sera légitime de tuer.
Il manque un autre mot, une autre précision : s’il est question de capitalisme, on ne trouve rien à dire sur le capital. Or le capital est un être animé, en perpétuel mouvement ; c’est un acteur de l’histoire et se refuser à le définir, c’est se refuser à construire sur des bases crédibles " une société nouvelle qui dépasse les contradictions du capitalisme ", elles-mêmes non précisées.
" Aller à l’idéal et comprendre le réel ", selon la formule de Jaurès, ne semble guère facilité par ce texte en l’état.
On relèvera enfin une série d’à-peu-près et de formules ambiguës, voire rédhibitoires. Que signifie l’expression, reprise plus loin, du préambule : " il fait siennes les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité proclamées par la Révolution française" ? L’intention est peut-être bonne, mais la traduction en est calamiteuse : qui en France peut penser que le PS n’est pas inscrit dans cet héritage et cette continuité ? Mais pourquoi revendiquer l’héritage de la République ? N’y serions nous plus ?
Le parti socialiste évoque, pour le récuser, le fonctionnement spontané de l’économie et de la société ; mais cela revient à accréditer malgré tout l’idée totalement fausse qu’une société sans règles, une économie sans cadres peuvent fonctionner ; dans l’état sauvage du plus fort ou du mieux armé sans doute, mais dans nos sociétés du XXI ème siècle, sauf dans une science-fiction décrivant un retour à la barbarie, tout fonctionne selon des règles et c’est même cela qui justifie l’existence d’une société politique, de partis et de politiciens.
Il n’est pas davantage convenable qu’un parti qui se propose de " contribuer à changer la vie " décrive notre société comme une " société duale où certains tireraient leurs revenus de l’emploi et d’autres seraient enfermés dans l’assistance " ; faut-il voir dans cette simplification abusive une conséquence de l’absence de définition du capital ? L’emploi, sans autre précision, n’est nullement la source des revenus des patrons du CAC 40, des traders, des stars du monde la culture ou des sports, ou des héritiers ! Cela fait peu de monde, certes mais quelques-uns possèdent l’équivalent du PIB d’un état. Nier la réalité, n’est peut-être pas le meilleur moyen de la changer.
Enfin, si le parti socialiste s’affirme républicain, il est singulier que les citoyens soient liés par " un contrat entre citoyens libres et responsables " et accomplissent " aussi " leurs devoirs vis-à-vis de la collectivité, comme si cette deuxième caractéristique de la condition de citoyen pouvait être en débat ; il est tout aussi singulier qu’à propos de la laïcité, ne soit pas fait le rappel de l’obéissance à la loi commune.
La République est une et indivisible !
La conception de la citoyenneté gagnerait donc à être précisée pour que " sa pratique dans tous les domaines et sous toutes ses formes " n’aboutisse pas à un furieux désordre ou à une regrettable confusion.
Tous les principes qui redéfinissent les bases idéologiques du Parti Socialiste sont résumés dans l’article du Larousse cité en exergue ; il est vrai que pour l’accepter tel quel, il faut partir d’un héritage social-démocrate historiquement fondé et inscrit dans une continuité de la philosophie politique occidentale, alors qu’aujourd’hui cet héritage est nié et remplacé par du storytelling,
La planète s’en remettra, mais la politique n’est pas affaire de séduction, elle est affaire de pensée, de doctrine et de conviction. C’est ce qui fait la vraie force des néo-libéraux !
par Jean-Paul Beauquier
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