République et enjeux de mémoire
Par Guylain Chevrier
Vendredi 22 septembre 2006
article publié dans la lettre 472
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On voit aujourd'hui s'opérer un mouvement de repli communautaire sur la mémoire, du côté d'une partie des musulmans de France, de ceux qui se réclament d'une communauté noire. Un repli directement inspiré par l'idée que la France serait un pays de mise à part redevable de reconnaissance à ceux, qui se présentent comme victimes de son histoire, du colonialisme à l'esclavage. Examinons les faits.
On affirme que la France serait un pays de discrimination dans le sillage de l'héritage du colonialisme et de l'esclavage. Notons tout d'abord que, notre pays est doté d'un arsenal judiciaire qui condamne les discriminations, dont la Loi Gayssot dont personne ne conteste l'efficacité. SOS-Racisme fait régulièrement condamner ceux qui transgressent le respect dû à tout individu sur le territoire français, immigré ou non, en raison de discriminations. Rappelons au passage que les jeunes ou moins jeunes issus de l'immigration ont accès aux concours de la fonction publique en toute égalité, non-discriminatoire puisque par essence anonymes. D'autre part, lors des dernières élections Présidentielles, un test grandeur nature a eu lieu, en dehors des fantasmes idéologiques des uns ou des autres, pour montrer si oui ou non, la France était raciste, avec un Le Pen au second tour. Il en est résulté 82% contre Le Pen, pour montrer très précisément les limites de cette idéologie en France.
Ceux qui jouent sur ce fantasme d'une France malade du racisme, pour obtenir la reconnaissance de droits à des minorités sous le signe d'un victimage exacerbé, tels les fameux " Indigènes de la République ", portent une lourde responsabilité en stigmatisant ainsi des populations qui ne leur ont rien demandé, en exaspérant des contradictions qui risquent fort de déboucher au final sur plus de racisme.
Concernant le squat de Cachan, même ici on peut trouver, par-delà la politique sécuritaire anti-immigration de Sarkozy, la preuve d'une France aux antipodes d'un racisme structurel : quel autre pays au monde pourrait proposer à des immigrés en situation régulière sans logement des accueils en hôtels pris en charge par les services sociaux, avec des aides pour l'entretient de leur famille, voire d'être prioritaire pour l'accès à un logement.
Certes, il s'y trouve des sans-papiers pour lesquels la situation est plus délicate, mais on propose à ces personnes de repartir dans leur pays avec une bourse de 6000 euros par personne, voire plus de 10000 euros par famille. On devrait sans doute permettre que parmi eux, puisse rester sur le sol français, particulièrement ceux qui ont été en situation régulière en possession d'un titre de séjour autorisant à travailler, perdu avec leur travail. Là il est question de leur faire justice. Encore faudrait-il regarder de près la situation de chaque famille en question dont certaines relèvent du droit d'asile. Mais on ne peut justifier que tous les immigrés venus en France puissent sans condition y demeurer, ce serait une fuite en avant qui à terme, signerait non seulement la fin de toute idée de droit, mais provoquer une situation d'affrontement entre ceux-ci et la population d'accueil que personne ne pourrait maîtriser.
Cette mémoire identitaire propre à des groupes restreints, se fait en vérité sous le flux de sentiments qui ne font pas continuité avec l'histoire dont ils se réclament, mais ont plus à voir avec la recherche mythique d'une identité tournée vers le passé dans une société en manque d'avenir. Un sentiment de frustration légitime lié aux difficultés d'intégration qui atteint une partie des familles issues de l'immigration, est invité à être retourné contre les Français en général, contre le peuple, et détourné de ses vrais responsables, par des dénonciateurs de circonstances auto-désignés comme héros d'une mission historique de reconnaissance, entre gauchisme aux excès constants et une certaine " intelligentsia " de gauche désenchantée en recherche de sens, qui y apaise sa mauvaise conscience de faire vivre le système. On passe du coup, sous silence, la cause essentielle d'un manque d'intégration sociale propre à une crise de société voulue par le libéralisme qui joue les riches contre les autres. A défaut de répondre aux problèmes sociaux, une partie de la population française d'origine étrangère est incitée à chercher contre l'autre, après le mythe du peuple français raciste, le mythe du peuple français colonisateur et esclavagiste et d'obtenir, par la demande du pardon, une reconnaissance identitaire illusoire à défaut d'une reconnaissance sociale qui n'a pu être obtenue par la voie de l'intégration.
On parle concernant l'islam d' " un rejeton caché du passé colonial ". Un argument qui préfigure cette autre formule qui veut que "les jeunes issus de l'immigration" deviennent à dessein " les enfants des ex-colonisés ", qui ne sert qu'à justifier la ré-islamisation des banlieues. Un islam présenté comme le contraire du colonialisme par exemple, en Algérie, alors que les imams et les caïds (l'aristocratie locale), ont été les meilleurs collaborateurs de la colonisation et ceux sans lesquels sa perpétuation pendant 130 ans aurait été purement et simplement impossible. Ici, on accuse un peu vite la République d'être responsable de la colonisation en passant sous silence les intérêts capitalistes qui y étaient en jeu liés à un certain Impérialisme français dont l'Etat était l'instrument, détournant de beaux idéaux républicains pour en justifier l'entreprise. Au passage on oublie sciemment qu'en France, le peuple a pesé de tout son poids quand il a été en mesure de le faire, contre le colonialisme en étant un facteur déterminant en faveur des indépendances. Un peuple qui n'a jamais profité de cette politique pratiquant ici la domination de la classe ouvrière, et là-bas, l'exploitation des colonies. C'est faire oublier aussi, qu'entre tous les régimes, de la monarchie au régime impérial et à la République, seule cette dernière a mis fin au fléau de l'esclavage. Car le sens profond de la République laïque française était d'en porter en elle l'émancipation, dans cette liaison si française avec un héritage révolutionnaire très riche et une avant-garde trempée dans les luttes.
A travers ce combat d'arrière-garde autour de la mémoire, c'est une régression à laquelle nous sommes invités à assister par effet de division des forces sociales en religions et en ethnies, rien qui n'aille vers l'avant mais des freins supplémentaires mis à l'égalité à travers un rapport litigieux cultivé entre Français et immigrés.
Il n'y aucune analyse rigoureuse dans cette démarche où il est d'abord question de donner raison à une lecture idéologique de l'histoire pour faire de la mémoire un enjeu de la réorganisation de notre société en groupes de droits concurrents, clientélisés. On en vient à revendiquer la discrimination positive à travers l'accès à des droits discriminés parquant des populations dans un cadre d'infirmité politique, qui pourrait bien nous préparer une nouvelle crise d'identité avec des violences encore plus forte, un nouveau malaise dans la civilisation.
Ce dont il est question, c'est de savoir si l'on veut regarder l'histoire vers l'avant tous ensemble et pour cela, il faut que les livres d'histoires fassent leur part à tous les faits pour mieux mutualiser ce dont on hérite et que l'on ne saurait réduire aux conflits du passé, à droite en défendant le colonialisme comme un fait positif (Art.4 de la Loi du 23 février 2005 abrogée) ou à gauche, comme toile fond mythique à la justification du communautarisme, autant de choses qui nous emmènent dans l'impasse.
Il ne s'agit pas de nier les difficultés réelles auxquelles les populations qui accumulent les difficultés sociales plus celles de l'intégration se confrontent, mais ce n'est pas sur le terrain d'une mémoire litigieuse et revancharde que les choses trouveront à avancer mais par la lutte pour plus d'intégration, de laïcité et de justice sociale pour tous, et une remise en cause de l'ordre capitaliste ici et ailleurs.
par Guylain Chevrier
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