Europe
Par Jean-Paul Beauquier
Dimanche 15 juin 2008
article publié dans la lettre 592
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C’est ce que chante Serj Tankian… c’est ce qu’ont dit aussi les Irlandais à nos élites consternées.
Le hasard faisait que, ce 13 mai, se tenait à Marseille une rencontre de quelques pontes eurocrates, plus ou moins capables de dissimuler leur déplaisir mais à l’unisson pour envisager tranquillement de passer outre le troisième avis négatif d’un peuple consulté. Le seul référendum positif fut celui d’Espagne, intervenu assez tôt après l’élection de Zapatero pour que les électeurs, dans une campagne fort semblable à celle que nous connûmes en France, mais plus brève, ne se sentissent pas autorisés à le désavouer.
De bons esprits ont défendu les procédures de ratification parlementaire arguant, non sans raison, que les traités internationaux relevaient normalement de la compétence des élus du peuple ; on peut admettre ce point de vue, à une condition cependant, c’est que le peuple précisément ne se soit pas prononcé précédemment en sens inverse de l’opinion de ses mandants ; or c’est bien la situation à laquelle furent confrontés les Français, l’élection du président de la République dont le programme évoquait un traité simplifié pour relancer l’Europe, valant d’autant moins approbation du traité de Lisbonne que celui ci était ne varietur quant au fond par rapport au TCE, de l’avis même de son auteur, et rigoureusement l’inverse d’une simplification dans son écriture.
La question qui est donc une fois de plus posée par l’issue du référendum irlandais, c’est l’exorbitante prétention des dirigeants politiques à se passer impunément de l’avis des peuples.
Les participants au colloque de Marseille ont eu, sur le coup de l’émotion, surprise ou dépit de voir confirmés des sondages convergents, des réactions plus ou moins éclairées; de l’assurance que le processus de ratification devait être poursuivi là où nécessaire, et donc qu’il fallait en attendre la fin, à une mise en cause de l’absence dans les états de l’Union d’une valorisation de l’apport positif des politiques européennes ; comme si une pédagogie plus efficace ou une communication plus insistante devaient cacher les orientations globalement libérales et leurs effets sur la vie quotidienne des salariés …
L’un de ces experts, Jean-Dominique Giuliani, prétendait rappeler aux Irlandais, pour leur demander l’usage qu’ils en avaient fait, que l’Europe leur avait apporté 58 milliards d’euros, et que s’ils mangeaient mieux c’était encore grâce à l’Europe ! Admirable façon de contribuer à l’émergence d’une conscience européenne, dans une union de peuples égaux en droit et en dignité.
Qu’avez-vous fait de mes impôts, dites merci: on aurait pu croire qu’il s’agissait d’un politicien flamand s’adressant à ses compatriotes wallons ; d’ailleurs ces flamands- là doivent aussi se dire européens, malgré le peu de respect qu’ils affichent pour les textes européens sur les droits de l’homme et le respect des minorités.
Il est douteux que la dernière décision des 27 ministres du Travail sur la durée du travail hebdomadaire ait pu être de nature à convaincre les hésitants des vertus sociales de cette Europe- là.
Le résultat de la consultation populaire, est, en tout cas, peu contestable aussi bien quant à sa légitimité que quant à sa netteté. Les états européens ayant toujours prétendu pour abuser leurs peuples que la construction de l’Union européenne se faisait par des traités signés entre des états souverains, de « principal à principal » comme on eut dit au Grand siècle, la ratification par tous les co-contractants est la règle en matière de droit international. Laisser de côté l’Irlande rebelle ou la forcer à terme à une nouvelle consultation n’est conforme à aucun usage dans les rapports entre états civilisés. Et lorsque de tels abus ont été commis, ce fut chaque fois une manifestation de mépris des élites à l’égard des peuples et une vraie trahison d’élus dignes d’Ubu.
Ceci n’a nullement empêché de prétendus socialistes en France de s’en accommoder, ni de souhaiter, comme Vincent Peillon, la victoire du Oui en Irlande, la veille du scrutin. Il est vrai que député européen, celui-ci n’eut pas à siéger à Versailles.
Interrogé dans une émission de spectacle politique à la télévision, le Premier ministre français avait cependant affirmé que le non irlandais marquerait le fin du traité de Lisbonne ; c’est au moins une opinion conforme aux règles , mais il n’est pas certain que le Président de la république ait en ces matières, comme en d’autres, une vision aussi stricte des suites à donner à ce qui s’apparente, il faut bien l’avouer, à la ruine de ses propres efforts.
Pourtant si le projet européen est autre chose que la mise en musique, à l’échelle d’un continent, de règles de fonctionnement utiles aux besoins actuels des grandes entreprises, et à cela essentiellement, c’est bien sur le reste du projet et non sur les moyens de contourner l’avis d’un peuple qu’un débat doit être ouvert.
Les marchands de sable ont essayé de parler de la paix : l’exemple de la Yougoslavie, volontairement assassinée, a fait litière de cette valeur là ; l’engagement aux côtés des Etats-Unis dans des guerres contraires au droit fut une faute de plus ; ils ont essayé de parler de libre circulation des personnes, pour équilibrer sans doute la libre circulation des capitaux, sans contrôle celle là depuis assez longtemps, ou des marchandises mais on a pu y voir surtout une remise en cause des droits sociaux des salariés ; en outre l’espace Schengen et les projets portés par le gouvernement français actuel sur la régularisation de nouveaux arrivants dans les pays de l’Union rappellent davantage l’Europe policière du prince de Metternich qu’une contribution éclairée à la générosité humaine ou à l’émancipation des peuples ; l’Europe ne saurait vivre sans des apports constants de population et on ne peut à la fois faire remarquer que l’Europe ne représentera bientôt que 4% de la population du globe et se priver d’apports des autres peuples du monde ; on a tenté de mettre en avant une Europe-puissance mais les Irlandais, attachés à leur neutralité, ont sans doute mal vu la place que le traité qu’on leur demandait d’approuver faisait à l’OTAN ; une puissance soumise de facto à une autre et dans un cadre qui suscite le mécontentement légitime de la Russie voisine ne saurait soulever l’enthousiasme ; on a même tenté la richesse et l’enrichissement des nouveaux pays membres ; mais les tribulations « Bolkestein », les délocalisations intra et extra européennes, les écarts de plus en plus grands dans toute l’Europe entre les salariés, les classes populaires et les classes moyennes d’une part, et les financiers, traders, investisseurs, trafiquants divers et blanchisseurs de capitaux d’autre part n’ont pas rendu cette thématique de propagande très crédible durablement. Les taux de croissance et les importations de Chine, d’Inde ou d’ailleurs n’aident pas non plus à croire que la commission de Bruxelles veille au bien être de tous…
Si donc les dirigeants des pays d’Europe, quelque légitimité qu’on veuille bien leur accorder, souhaitent réellement conduire une politique européenne satisfaisante pour les peuples et susceptible de les convaincre du bien-fondé de leurs choix, il faudra qu’ils se décident à mettre dans leurs discours et dans leurs actes la défense de l’intérêt général, la promotion des solidarités collectives, le développement des droits sociaux, la revalorisation des services publics, la promotion de l’éducation et de la recherche, bref tout ce qui peut renvoyer à un projet d’émancipation humaine et de progrès partagé.
Le bonheur des peuples n’a que d’assez lointains rapports avec les stock-options, les rendements exigés par les gestionnaires des fonds de pension, la titrisation et la spéculation sur des créances douteuses, les milliards recyclés de tous les trafics, les paradis fiscaux dont nul ne s’offusque sérieusement parmi les donneurs de leçon et les maîtres du moment, qui, toute honte bue, sont prêts à dire qu’ils ont aussi un cœur sensible et compatissant.
« We don’t need your democracy,
execute them kindly for me »
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