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Entretien avec Christian Terras rédacteur en chef de la revue Golias

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article publié dans la lettre 595

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Voici un entretien avec Christian Terras rédacteur en chef de la revue Golias

ReSPUBLICA : Christian Terras, vous êtes rédacteur en chef de la revue Golias. Quelle est l'histoire de votre mouvement ? Quelles sont ses bases et pourquoi milite-t-il ?

Christian Terras : Le terme "mouvement" n’est peut-être pas le mieux adapté à la raison d’être de Golias, qui est d’abord une revue et vise, comme toute publication, à informer et à faire connaître les points de vue de son équipe de rédaction et de ses collaborateurs. La revue ne possède pas de structure organisée visant à regrouper ses lecteurs, même si des liens se sont créés à la suite de courriers ou de rencontres. Mais l’organisation d’un "mouvement" n’est pas dans nos perspectives, beaucoup de nos lecteurs restant pour nous des inconnus.
Le premier numéro de Golias est sorti en février 1985, réalisé avec la participation de militants "locaux" de la région lyonnaise : il s’agissait de quelques feuillets "tout faits mains", tirés sur une petite ronéo, agrafés et expédiés à des personnes connues pour partager les mêmes questions sur le devenir de la foi chrétienne et de l’Eglise catholique. Un tel lancement s’est fait sans publicité, sans appui financier, comme un simple bulletin de liaison entre gens ayant des préoccupations communes... Le lancement de Golias pourrait se comparer à la mise en place d’un blog, avec comme seul moteur de développement "le bouche à oreille". Et pendant les premières années, la revue a fait très lentement son trou...
C’est la parution, en 1990, du premier "Trombinoscope des évêques de France" qui a fait connaître le nom de Golias dans le milieu catholique de France et même au-delà. Dans ce numéro spécial de la revue, nous y analysions le comportement pastoral de chaque évêque de France à qui était attribué un certain nombre de "mitres", comme en gastronomie des "étoiles", en fonction de ses qualités pastorales. Les meilleurs recevaient cinq mitres, alors que les derniers de la classe se voyaient honorés d’une mitre tournée en travers pour figurer un bonnet d’âne. La sortie de ce petit ouvrage (qui depuis a été réédité et mis à jour régulièrement en s’étoffant) ne passa pas inaperçue. Son impertinence plut à beaucoup, mais aussi... déplut ailleurs, surtout en haut lieu. Les questions concernant Golias se posèrent alors, et se posent encore aujourd’hui : qui sont ces gens qui s’affirment chrétiens et qui prennent autant de liberté avec la hiérarchie et la pensée officielle ? Que veulent-ils ? Qui les financent ? A ces questions, la réponse a toujours été simple : les "gens de Golias" sont des chrétiens qui veulent faire entendre une autre voix que celle du "religieusement correct", et cela au nom même de l’Evangile auquel ils croient. Ils n’acceptent plus que les défis lancés à la foi chrétienne par le monde moderne soient passés sous silence. Dans les premières années, les médias cathos ayant pignon sur rue ont pris de haut cette petite revue, laissant planer des doutes sur les origines de son financement et pensant qu’elle ne durerait guère... En ce qui concerne le financement, la réponse est claire : il n’est assuré que par les abonnements et la vente des livres de la maison d’édition, le fonctionnement reposant en grande partie sur des participations bénévoles, y compris celle du directeur. Golias est le fruit d’un travail de militants, avec des frais généraux réduits au minimum. C’est ce qui lui permet d’être indépendant et de "tourner", même si c’est souvent avec des difficultés.
Dans les années 1990, beaucoup ne donnait pas cher de l’avenir de Golias, considéré comme un simple "coup de gueule" sans lendemain. Des procès lui furent intentés, y compris par l’épiscopat, dans le but unique de "taper à la caisse", là où se joue la survie quotidienne. Pourtant, il dure, comme durent les problèmes qu’il soulève. Ses vingt-trois ans d’histoire pourraient s’écrire en citant simplement les thèmes des grands dossiers parus avec des procès collatéraux, pratiquement tous gagnés : l’extrême-droite de Dieu, Touvier et ses réseaux, l’épiscopat français pendant la guerre 1940-45, l’Opus Dei, mais surtout, le génocide rwandais avec l’implication d’un certain nombre de gens d’Eglise, missionnaires "blancs" comme prêtres autochtones. Ce combat pour que la lumière soit faite sur le rôle de l’Eglise dans la tragédie fut très dur (la revue y a joué son existence). Il n’est pas encore terminé, même si l’action de la justice (quatorze ans après !) commence à nous donner raison. D’autres dossiers aussi ont été "chauds", comme celui de la gestion, par les responsables de l’Eglise, des comportements pédophiles de certains clercs. Plus récemment c’est sur la dérive sectaire de mouvements reconnus par l’Eglise qu’ont porté nos investigations... En même temps, et depuis les débuts, nous faisons connaître les recherches actuelles sur la lecture de la foi et de l’Evangile et sur une théologie capable de répondre, en pleine laïcité, aux interrogations du chrétien du XXI° siècle... Nous voulons apporter notre pierre à cette recherche qui engage l’avenir même de la foi chrétienne, au moins sur nos terres occidentales. Nous avons même la prétention de penser qu’elles peuvent rendre quelques services à la société la plus laïque.
Voilà quelques-unes des préoccupations qui font le cœur de notre travail. Nous pourrions être considérés comme des marginaux dans l’Eglise si nos contacts et les courriers reçus ne nous révélaient pas quantité de "groupes" de croyants, plus ou moins informels, qui cherchent dans le même sens. Et qui ne se sentent plus représentés par les responsables religieux actuels

Quelles sont les motivations de l'équipe de Golias ?

Chrétiens nous sommes et chrétiens nous voulons rester. Mais notre foi nous fait refuser l’intégrisme, le fondamentalisme, le repli identitaire dans une communauté qui deviendrait "totalitaire" si ses chefs (pape et évêques) ignoraient les limites de leur pouvoir. Pour les croyants que nous sommes à l’intérieur de l’Eglise, seule est valable une démarche libre de foi, protégée de toute contrainte politique, sociale ou clanique... et c’est la laïcité qui assure cette liberté. La foi chrétienne, sauf à se replier dans la sécurité d’une secte, n’a d’avenir que dans l’ouverture réfléchie et constructive à la modernité qui est forcément plurielle, donc à la laïcité.
Pour nous, la laïcité n’est pas seulement une nécessité sociale, pour que puissent vivre en cœxistence pacifique les différentes familles de pensée, croyantes, agnostiques ou positivement athées. Elle est un fruit (même si la maturation en a été longue et n’est pas encore terminée) de l’enseignement évangélique. Le fameux "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu" que Jésus oppose à ses contradicteurs qui voulaient le "coincer" sur la légitimité de l’impôt versé à l’empereur romain, permet aujourd’hui encore aux chrétiens de "creuser" la question de l’autonomie de l’homme en société. Comment croire en Dieu, en refusant des rails liberticides posées de toute éternité ? Pour nous, Dieu n’est pas l’architecte dont nous n’aurions qu’à réaliser les plans au iota près. Même la manière de la foi est à inventer. L’histoire de notre pays illustre bien ce long passage, et pas toujours pacifique, d’une société de "sujets" du roi et de l’Eglise à une société de citoyens, responsables collectivement de leur devenir. Même si tous les habitants de notre pays étaient baptisés et croyants, la laïcité s’imposerait, au nom de la liberté des hommes et des femmes, au nom de l’autonomie de l’humain. Nous voulons être des citoyens dans l’Eglise comme nous le sommes dans la République, même si évidemment les fonctionnements internes en sont différents.
Nous pensons, en prenant le risque d’en faire bondir certains, que l’Evangile a participé à sa manière, à l’élaboration des "valeurs" fondatrices de nos sociétés. Même la devise républicaine : "liberté, égalité, fraternité" a reçu quelque chose de l’Evangile et ceci est dit en sachant très bien que des avancées sociales ont été longtemps combattues par l’Eglise, Si bien qu’on en arrive à ce paradoxe énorme que l’institution ecclésiastique n’a pas reconnu et même a parfois combattu les fruits de ce qu’elle avait semé. On ne peut prêcher pendant des siècles : "Aimez-vous les uns les autres" sans voir fleurir d’abord la "charité", puis le refus de l’injustice, puis l’aspiration à l’égalité et à la liberté dans une société démocratique... Cheminement très complexe, si complexe même qu’aucune religion, aucun courant de pensée ne pourra prétendre être "le fondateur" de notre société d’aujourd’hui... C’est de la vie sociale globale, dans ses tensions, ses espérances mortes (songeons aux "lendemains qui chantent"), ses mobilisations, ses bouleversements, ses débats... que sortent les progrès.
La diversité du monde chrétien d’aujourd’hui fait qu’une espèce de "laïcité civile" est nécessaire à l’intérieur même de nos propres communautés de croyants chrétiens. Il n’y a pas, dans l’Eglise de France, d’uniformité sociale ni de consensus politique, qui d’ailleurs ne sont pas recherchés. On y retrouve la même diversité que dans la société civile dont d’ailleurs les chrétiens font partie et sont aussi des acteurs, de toutes couleurs et de toutes étiquettes. Qu’il y ait des tentatives de reprise en mains cléricales de la part de prêtre et d’évêques de "la nouvelle génération", c’est un fait, et Golias se veut, sans prétention et avec d’autres, une vigie face à ces dérives. C’est aux chrétiens d’abord qu’il revient de "faire le ménage" chez eux, de manière à ce que nous puissions tous vivre ensemble, croyants et incroyants, et parmi les croyants spécialement les chrétiens, les musulmans et les juifs. Et nous pensons que le témoignage d’une laïcité pacifiée vécue enfin par les chrétiens peut aider les derniers arrivants, peu préparés à cette forme de cœxistence dans le pluralisme, à découvrir les avantages de la laïcité à la française, qui leur garantit, à chacun, la liberté de religion comme de non-religion, dans le cadre général de la liberté de penser. Il y a, pour eux, parfois, des renoncements non fondamentaux à faire, mais quel bonheur de pouvoir les uns et les autres se sentir respectés et reconnus par delà la diversité de croyances ou d’incroyance. C’est peut-être de la part de Golias une charmante utopie, mais n’est-ce pas avec des utopies semblables que s’est faite la France d’aujourd’hui, où Golias peut parler dans Respublica, en attendant le retour de l’échange ?

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