Débats républicains
Par Guylain Chevrier
Mercredi 18 octobre 2006
article publié dans la lettre 478
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Lire la première partie de l'article paru dans le numéro 477
Rachid Bouchareb raconte qu'il a réuni Samy Naceri, Roschdy Zem, Sami
Bouajila et Jamel et leur a expliqué que leurs grands-parents avaient libéré
la France, qu'il fallait témoigner. Il rajoute même : Je n'avais pas besoin de ça pour obtenir leur adhésion. C'est une idée forte, qui dépasse le cinéma. On est au service d'une histoire, de l'Histoire, et ça écrase tout le reste.
Derrière cette présentation sans faille, pavée de bonnes intentions qui sacralise l'entreprise au point d'intimider toute tentative critique, il y a un procédé qui vise précisément à rendre le film comme inattaquable, et par-là même tout ce qu'il véhicule, draine par-delà la mémoire, comme anathèmes dans des enjeux contemporains où se joue les rapports de la société française à son immigration. Propagande...
L'émission Ce soir ou jamais
, le 26 septembre dernier sur France 3, dont
l'équipe du film était l'invitée, était pleine d'enseignement de ce point de
vue. Ces soldats Nord africains, des héros selon Jamel qui ressemblent à ces gamins qu'on attaque dans nos banlieues...
rajoutant à propos des
émeutes qui y ont eu lieu, c'est triste de voir qu'on a assimilé ces actes à des actes de délinquance
Décidément, Jamel se trompe complètement de
combat, à travers l'identification de ces soldats avec ces jeunes en
rupture, dont les actes, s'ils participent de révéler le malaise de notre
société en faisant symptôme, ont fait des victimes parmi ceux avec lesquels
ils vivent, en brûlant leurs voitures ou en s'attaquant à des services
publics dont tous profitent. Des événements qui ont eu lieu là où il
n'existe aucun nanti mais des familles modestes qui ressemblent aux leurs,
françaises ou non, blanches, noires ou jaunes... Ces jeunes n'ont rien à voir
avec des héros accomplissant consciemment un devoir, mais une minorité
d'individus qui ont choisi la violence aveugle qui mène dans l'impasse, qui
justifie toutes les politiques sécuritaires et offrent des arguments à une
diabolisation de l'immigration qui est une aubaine pour les pourvoyeurs du
racisme en politique. Ces jeunes ont tout faux et Jamel avec eux.
Il ferait mieux de parler de tous ces enfants d'immigrés qui cherchent leur place dans la société, représentent l'essentiel des enfants issus de l'immigration mais qui ne font pas parler d'eux à travers des émeutes, qui doivent être encouragés à revendiquer l'égalité, le mélange, et non la mise à part que prône le refus de l'intégration.
Et puis, à nourrir ainsi un sentiment anti-français par ces provocations, ce sont ces jeunes là qui risquent d'en payer le prix en subissant, par contre-coup, un peu plus le rejet de l'autre.
Nous faisons partie de l'album de famille national
dit Jamel, rajoutant
que c'est un film d'opprimés
, que cette histoire devrait être racontée par les profs d'histoire
, que nos petits frères
soient au fait de cette histoire commune...
(F3, le 26.09.06) Mais pourquoi alors présenter ce film sous les couleurs de l'Algérie qui ne cesse, à travers la voie de son Président, de dénigrer la France et ses liens d'histoire avec elle, d'encourager ainsi la discorde entre Français d'origine maghrébine et
Français du cru
, entre immigrés et nationaux, en hypothéquant ainsi
toute idée d'histoire commune où se reconnaître ensemble.
Nos arrière-grands-parents ont libéré la France, explique Jamel, nos grands-parents l'ont reconstruite, nos parents l'ont nettoyée. Nous, on va la raconter.
(Le Monde du 26.09.06) derrière les formules qui prétendent
toucher juste, il n'y a toujours cette dose d'exagération qui actionne le
ressentiment. On détourne par ce procédé, côté immigration, une forme de
révolte légitimement provoquée par des frustrations dont est responsable la
crise de notre société aux relents de libéralisme, vers les sillons d'une
revendication identitaire censée laver l'affront colonial.
L'avocat Jacques Vergès, invité à la même émission de France 3, évoque les
événements de Sétif en Kabylie (Algérie), du 8 mai 1845. Quels sont les
faits : Une grande manifestation est organisée à l'annonce de la reddition
allemande à laquelle participent environ 10 000 algériens, dont l'un
d'entre-eux portant le drapeau algérien est abattu par un policier français,
ce qui déclenche des émeutes anti-colons. Plus d'une centaine de colons sont
tués, les femmes violées, on évoque des actes de barbarie dans ces actions.
En réaction, l'armée tue 8000 à 10 000 personnes, selon des chiffres sur
lesquels les historiens s'entendent, un massacre. L'avocat prenant le
chiffre de 45 000 personnes massacrées (chiffre officiel du gouvernement
algérien, contesté non seulement par les historiens mais récemment par Belaid Abdesselam, ancien Premier ministre algérien, qui déclarait dans
El-Khabar Hebdo que le chiffre de 45 000 a été choisi à des fins de
propagande) explique que cet événement constituent un crime contre l'humanité
. Mais que dire alors de ce crime commis en Algérie par les
islamistes au cours d'une guerre civile qui a fait au moins 200 000 morts en
dix ans, tuant vingt fois plus d'Algériens que lors des événements de Sétif,
femmes, enfants vieillards, égorgés, torturés, vis-à-vis desquels le même
Bouteflika qui parle de génocide
à l'égard du colonialisme français, a
choisi ici de passer l'éponge au nom de la réconciliation nationale, alors
que les groupes islamistes y sévissent encore, et que cela n'offusque
personne sur ce plateau de télévision. Côté cinéma, on apprend lors de cette
émission qu'une suite d'Indigènes est en projet, sur les massacres de Sétif
en 1945 et sur la guerre d'Algérie (Sic).
Mais pourquoi ceux qui ont si bien réussi en France, que le grand public a
totalement adopté, ne prennent-ils pas la mesure, avec ce qu'il y a à
critiquer, de ce qu'il y a à défendre en France. Jamel, c'est l'acteur le
mieux payé de France, l'idole des moins de 25 ans. Il vit à
Saint-germain-des-Prés et a un immense bureau dans les quartiers chics
Parquet-moulures, j'adore
s'exclame-il (Le Monde du 26.09.06). Comme il
l'explique, il est passé à ses débuts à la MJC de Nanterre, il y a eu la
compagnie de théâtre montée par le prof de sixième, Alain Degois; la Ligue
d'impro
des Yvelines et puis Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain
(2001), de Jean-Pierre Jeunet, et surtout Astérix et Obélix : mission
Cléopâtre (2002), d'Alain Chabat, qui l'ont installé chez les stars.
On peut prendre encore l'ascension fulgurante d'un Samy Naceri, héros du
cinéma pour tous, faisant largement disparaître derrière ses rôles toute
idée de rebeu
de service. Critiquer la France sans discernement, sans
faire la part des choses entre ce qui est légitime de ce qui ne l'est pas,
est ici suicidaire et sans excuses, car c'est exposer ainsi des gens au nom
de les défendre, qui eux sont seuls en première ligne, loin des plateaux de
télé.
Le colonialisme a blessé des peuples, certes, et il y a bien des aspects de cette histoire là à revisiter en déjouant des falsifications, des négations de faits inqualifiables qui ont ponctué celle-ci, mais on ne guérira pas des maux du présent en jetant des brûlots sur les plaies du passé. Une histoire commune est à construire à partir d'un présent où les choses ont avancé assez pour pouvoir poser des questions qui hier restaient dans l'ombre de cette histoire, tout d'abord parce que nous partons d'un fait, d'un résultat: des droits acquis par les personnes d'origine immigrée dans notre pays, droits économiques, sociaux, politiques et des libertés depuis la fin du colonialisme, qu'ils n'auraient jamais eu ailleurs et surtout pas au Maghreb encore aujourd'hui.
La France est un pays qui sait se poser les questions qui dérangent et avancer en faisant le bilan de son passé, parce qu'elle est habitée par cet esprit républicain qui marque sa personnalité, poussée par un peuple à l'histoire révolutionnaire qui a toujours été épris d'internationaliste et de la liberté pour les autres peuples. Une nation dont nous n'avons donc, de ce point de vue, aucunement à rougir, mais au contraire à défendre.
L'animateur de l'émission Ce soir ou jamais
(26.09.06) fait remarquer
que le bruit des armes dans ce film est très fort et même de façon tout à
fait exceptionnelle, ce qui ne manque pas de renforcer le relief de
l'héroïsme. Il n'y a pas un français pour rattraper l'autre dans le film
interroge encore l'animateur, réponse de Bouchareb : la caméra est du côté indigène, c'est leur histoire...
Est-ce à dire qu'à l'heure des symboles les faits sont superflus ? Qu'on peut au nom d'une injustice forcer le trait pour lui faire dire des choses qui lui sont étrangères et poursuivent impunément d'autres buts qui le trahissent ? C'est ce que l'on appelle une instrumentalisation de la mémoire et de l'histoire. Nous sommes en réalité avec ce film, bien au-delà de la question de ces soldats d'Afrique du Nord engagé dans l'armée française pour lesquels, au lendemain de la victoire à laquelle ils avaient participés de hautes luttes, le Général Leclerc avait lancé un appel à leur rendre les honneurs en les traitant sur un même pied d'égalité que les nationaux.
Rien de bon derrière ce discours qui entoure le film, car il s'y exprime bien trop de haine maquillée en sentiment de justice, qui fait perdre pied à la lucidité. Il n'y a ici aucun combat commun lisible en faveur de nouvelles libertés collectives, mais seulement un appelle à se monter les uns contre les autres au lieu de se rassembler contre le véritable moteur des injustices et des discriminations, le libéralisme, qu'il soit social-libéral à la Ségolène et à la DSK ou celui d'un Sarkozy.
La démarche de Rachid Bouchareb est au service d'une relecture du passé qui pose déjà bien des problèmes de méthode lorsqu'elle accuse sans discernement les Français d'hier et d'aujourd'hui, l'Etat, la République, de la responsabilité de faits qui reviennent avant tout à des politiques menées par des hommes appartenant à des partis, sous des tropiques de l'histoire qu'il faut absolument rétablir ou on ne fait que juger et ne rien comprendre. Mais ce qui est visé surtout ici, en s'appuyant sur un sujet juste qui sacralise l'idée de justice, c'est à ouvrir un boulevard à une propagande qui entend imposer par ce tribunal de l'histoire, derrière l'idée de droit à la réparation, des indigènes de 1945 aux banlieues d'aujourd'hui, des concessions à la France mettant en recul les valeurs qui font son socle laïque et républicain.
Les copains de banlieue de Jamel feraient bien de se méfier de la fragilité du personnage, qui semble parfois bien crédule et trop sous influence, fonçant tête baisser dans un discours induisant la défiance entre gens de France, qui finalement ne dérange nullement le libéralisme mais le flatte là où il n'attend que ça, afin de diviser pour mieux régner.
Il y a un mythe dans le mythe, sur la façon dont les acteurs ont été réunis, du côté de la prise de conscience de l'importance du sujet, alors qu'on nous sert finalement du côté de l'équipe du film, des propos autour de celui-ci qui font continuité avec un fond de commerce qui l'a largement précédé. Le film sort de son sujet ici pour devenir un prétexte à donner une force nouvelle à de vieilles idées de propagande anti-France qui font soudure avec la propagande communautariste.
Ne serait-ce pas, à travers la méthode qui est ici dénoncée, donner un poids politique par le cinéma à des revendications communautaires vis-à-vis desquelles un islam politique est en pointe, mais qui rencontre dans la société française des résistances que par cette entreprise elles contournent?
On se rappelle de Dieudonné, de ce qui a été déjoué de ce côté. Il n'y a pas moins à déjouer ici, pour que du raciste qui se trompe de colère à celle inspirée par un sentiment anti-français qui se trompe tout autant de but, on puisse entendre ce désir largement partagé par les gens de France, par-delà toutes les différences, de faire un monde meilleur, du combat laïque au combat social, par et pour tous.
par Guylain Chevrier
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