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Chronique de l'homophobie quotidienne

Par Claire Granger

article publié dans la lettre 486

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Il est 22h00 dans le Marais, quartier de Paris réputé pour être fréquenté par la communauté homosexuelle. C'est un vendredi soir comme les autres où je profite de mes vacances d'été pour sortir. Il y a du monde dans les rues, les cafés sont ouverts. C'est animé, agréable. J'attends une copine en bas d'un immeuble.

Soudain, une voiture s'arrête au feu rouge en faisant crisser ses pneus. Des jeunes très bruyants sont au volant ; ils sont 5 ou 6 dans la voiture. A quelques mètres de moi, il y a un groupe de jeunes femmes en train de discuter sur le trottoir.

Les jeunes baissent leur vitre de voiture et se mettent à hurler dans notre direction : les insultes homophobes pleuvent avec une telle agressivité et une telle haine que j'en suis abasourdie. Dans la voiture, des rires font rapidement écho aux insultes. Il n'y a pourtant strictement rien de drôle.

Sur le trottoir, personne ne dit mot: les insultes n'en sont en retour que plus violentes. Les jeunes sont surexcités dans la voiture. Leurs invectives redoublent de violence et de brutalité. Je comprends très vite ce qu'ils attendent : que quelqu'un leur réponde pour descendre de la voiture. L'un des agresseurs, à genoux sur la banquette arrière, le tronc complètement sorti par la fenêtre et visiblement furieux, fait des bras d'honneur et des gestes obscènes dans notre direction.

Je me sens mal à l'aise. Un sentiment de peur se mêle rapidement à un sentiment de colère. J'aimerai avoir le courage de leur répondre, de leur tenir tête. Mais je n'en ai pas la force. Je ne me souviens que trop cruellement de ce qui est arrivé à mon frère jeté par terre et passé à tabac pour avoir oser lever la voix contre une bande de voyous ... Et je n'ai pas envie de devoir courir dans les rues parisiennes pour échapper à d'éventuels poursuivants.

Donc, je ne m'en mêle pas, je me tais pour qu'ils ne descendent pas de la voiture. En me taisant, je crois pouvoir acheter un peu de tranquillité. Mais, au fond de moi, je sais que je me trompe : un jour, ce sera à moi qu'on s'en prendra directement et, ce jour là, personne ne trouvera peut être rien à y redire ... à l'image de moi aujourd'hui qui, par peur, ne trouve rien à redire ... Je me sens minable.

Je n'ose pas les regarder. Je leur tourne le dos et j'attends que ça se passe, la tête baissée, les mains dans les poches. Ils vont bien finir par se lasser après tout ... La copine que j'attends n'arrive toujours pas ...

Après ce qui m'aura semblée une éternité, le feu passe (enfin !) au vert. Mais la voiture ne repart pas ... Les injures continuent de pleuvoir. Elles me résonnent dans la tête. Elles m'agressent autant que si c'étaient des coups portés avec les mains et non plus des mots. Une autre voiture, qui attends juste derrière, n'ose même pas klaxonner pour les faire avancer ... Après une minute tout au plus qui m'aura semblée une éternité, les casseurs de pédés, vraisemblablement lassés par notre apathie, repartent dans un grand concert de hurlements, de crissements de pneus et de klaxons ...

Peut être iront-ils, quelques rues plus loin, jeter leur dévolu sur d'autres boucs émissaires plus enclins à réagir au quart de tour. Je ne le saurais jamais. Pour le moment, je suis seulement indignée et révoltée. Une amie m'a racontée que les agressions physiques envers les homosexuels sont fréquentes dans le Marais. Elle n'aura pas besoin de me convaincre.

Les jeunes qui nous ont pris à partie étaient majoritairement issus de l'immigration maghrébine. A leur accent des cités et leur langage en verlan, j'en conclu qu'ils sont probablement issus des quartiers difficiles.

Je me projette et j'essaye d'imaginer ce que serait ma vie si j'étais née dans une banlieue pauvre. Peut être serais-je tombée, pour survivre, dans la petite délinquance, le vol, les trafics en tout genre ... Peut être me serais-je battue avec des bandes rivales pour défendre un territoire ... Tout cela est fort probable. Il est également fort probable qu'une main tendue m'aurait aidée à me détourner de la délinquance et de la violence.

Mais si j'étais devenue un monstre de haine n'hésitant pas à passer à l'acte à l'image de cette minorité ultra violente des cités ? Qu'est-ce que je serais devenue ? Ma rédemption aurait-elle été possible ?

Pourquoi certains minimisent-ils systématiquement des actes très graves du fait d'une origine ethnique et sociale ? Pourquoi toujours prôner le " dialogue " et la " prévention " avec des individus qui, par leur volonté assumée de nuire, rendent de ce fait tout dialogue impossible ?

Les adeptes du " politiquement correct " sont-ils aveugles pour ne pas simplement voir ce qu'ils ont sous les yeux ?

Ces jeunes qui nous ont ce soir si violemment pris à partie, qu'ont-ils de différent avec les skinheads qui ont noyé Brahim Bouraam en marge d'une manifestation FN en 1995?

Qu'ont-ils de différent avec les racistes du Ku Klux Klan qui lynchaient des noirs ?

Qu'ont-ils de différent avec les fascistes des années 30 qui brutalisaient des juifs ?

A-t-on osé parler de " prévention " ou de " dialogue " lorsque des skinheads ont noyé Brahim Bouraam ? Serait-ce seulement convenable ?

Quelles seraient les réactions si aujourd'hui des historiens invoquaient la précarité pour excuser les blancs qui, en leur temps frustrés par le chômage, rejoignaient les rangs du Ku Klux Klan ?

Ce n'est pas des beurs discriminés ni des banlieusards défavorisés que j'ai vus ce soir là. La seule chose que j'ai vu (et qui restera à jamais gravée dans ma mémoire) ce sont des individus indésirables aux comportements d'une extrême violence, des individus dévorés d'une haine et d'une intolérance sans égale, des néo-fascistes qui, par cruauté, bêtise ou ignorance, ne se complaisent qu'à agresser les autres sans raison, simplement parce qu'ils sont différents ou ont eu le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Comment devient-on extrémiste ? Comment tombe-t-on si bas dans l'échelle de l'humanité ? Une rédemption est-elle seulement possible ?

Croit-on pouvoir réellement tirer quelque chose d'un " dialogue " avec cette minorité ultra violente qui, loin de la délinquance ordinaire (qui existe elle aussi et qui peut être enrayée par un travail de prévention), est radicalement misogyne, homophobe et raciste anti-français comme j'ai pu le constater à plusieurs reprises à travers mon vécu, celui des autres et l'actualité encore toute brûlante ?

Quelques années plus tard, une connaissance me rapportera comment des bandes, spécialement montées des banlieues pour se rendre aux manifestations contre la guerre en Irak et portant à cette occasion des t-shirt à l'effigie de " vive Ben Laden ", sont allés y tabasser des étudiants juifs.

Faut-il faire de la " prévention " avec cette minorité également violemment antisémite qui nous fait revivre les pages noires de l'Histoire ? Est-ce seulement possible ? Ne marche-t-on pas sur la tête ?

Croit-on réellement pouvoir négocier une accalmie avec cette minorité ultra violente qui n'a que haine pour les autres, qui ne cherche qu'à nuire et détruire et qui avancera quand nous nous reculerons ?

Pourquoi un tel aveuglement aujourd'hui ? Le monde est-il redevenu fou ?

Peut-on dialoguer avec des racistes, des fascistes ? L'Histoire ne nous a-t-elle rien enseignés ? Pour notre plus grand désespoir, l'Histoire n'est-elle faite que pour se répéter ?

Au fait, qu'est ce qui est " politiquement incorrect " ? Dialoguer avec des racistes et des fascistes ? Ou condamner leurs actes et les réprimer avec la plus grande fermeté comme ils le méritent ?

Si les bien pensants voulaient vraiment promouvoir les habitants des cités, pourquoi ne mettent-ils jamais en valeur les jeunes de banlieues qui, s'en sortant par la seule force de leur poignet, renvoient une image très positive de leur quartier ?

Mon ami est d'origine algérienne, né français. Il a subi les discriminations à l'embauche. Pourtant, travaillant dur, il s'en est sorti la tête haute. Par les difficultés qu'il a su surmonter, il en a d'autant plus de mérite. Pourquoi ce n'est jamais à lui qu'on donne la parole ? Pourquoi a-t-on choisi à la place de chercher des justifications à des comportements fascisants qui n'en ont aucunes ? Pourquoi ?

C'est pourtant des gens tel que mon ami qui fait que l'immigration est une véritable richesse contrairement à ceux, issus de cette même immigration, qui, par l'adoption de comportements extrêmes, n'en finissent plus de dégoûter les français, chaque jour davantage, des bienfaits de l'immigration tant vantés par nos médias bien pensants.

A qui profitera l'aveuglement de nos élites bien pensantes si ce n'est malheureusement au Front National lui même ?

Nul doute que le Front National, partie d'extrême droite fascisant, profitera de la situation et attirera à lui les mécontents de tout bord.

Ces mécontents, pourtant pas racistes pour un sou, Français comme parfois immigrés, qui ne supportent plus la violence gratuite et l'angélisme comme seule réponse pour y faire face.

Ces mécontents qui n'aspirent qu'à vivre en paix au côté de leurs voisins, Français comme immigrés, dans un pays de fraternité et de liberté.

Ces mécontents révoltés et ulcérés comme moi je l'étais en juillet 2001 dans le Marais; moi qui, moins d'un an plus tard après ce soir là, donnera par désespoir et par colère ma voix au leader de l'extrême droite française au 1er tour des Présidentielles ...

Aujourd'hui, novembre 2006, Le Pen recueille 12 % d'intention de vote contre 6 % en novembre 2001, six mois avant l'échéance électorale. La leçon du 21 avril 2002 n'a-t-elle servi à rien ? L'Histoire n'est-elle faite que pour se répéter ? Parfois, j'aimerai me tromper. Vraiment.

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