Débats laïques
Par Marie Perret
Jeudi 23 novembre 2006
article publié dans la lettre 489
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Il me semble que R. Petitprêtre confond deux choses : l'usage qu'on fait de son corps, et l'usage qu'on fait de cet espace commun qui est la rue.
L'usage qu'on fait de son corps est un usage qui relève de la liberté de chacun, et à propos duquel la loi doit être la plus silencieuse possible. Quelques exemples : le législateur n'a pas le droit de me contraindre d'arrêter de fumer dans la rue, il n'a pas à le droit de me contraindre à porter un uniforme quand je vais faire mes courses, il n'a pas le droit d'interdire le piercing, il n'a pas non plus le droit d'interdire à celles qui ont opté pour la servitude volontaire de porter la bourka dans la rue. Je serai radicale : je pense que le législateur ne doit poser aucune interdiction concernant l'usage privé du corps (quand il y a usage marchand du corps, on sort de l'usage privé, et là, bien sûr, le législateur doit poser des interdits) : par exemple, dans l'absolu, la loi ne doit pas m'interdire de me mutiler. Tel est d'ailleurs le cas dans le droit français : aussi choquant que cela puisse paraître, la législation française ne m'interdit pas de me mutiler. Si je décide de le faire, je sortirai de la logique du droit pour entrer, de facto, dans une autre logique, celle de la pathologie (j'irai faire un tour en hôpital psychiatrique).
En revanche, lorsque mon corps acquiert une visibilité (c'est le cas quand je sors dans la rue), l'usage que j'en fais n'est plus totalement privé : c'est la raison pour laquelle le législateur intervient pour poser une limite, à savoir l'interdiction de la nudité. Je pense qu'il faut s'en tenir là : outrepasser cette limite, c'est être liberticide, c'est verser du côté de l'ordre moral, c'est tomber dans l'écueil du dogmatisme. Par exemple, je trouve que les discours de S. Royal sur le port du string relèvent davantage de l'ordre moral que de " l'ordre juste ". Au nom de ce même principe, même si je supporte mal la vue de la bourka, je pense que l'interdire serait liberticide. Car défendre le principe de laïcité, cela ne signifie pas vouloir abolir la liberté individuelle. Je suis, au fond, une libérale farouche, et plus conséquente que ceux qui se targuent de l'être : je pense que la loi doit être la plus silencieuse possible lorsqu'il s'agit de tout ce qui touche à l'usage que chacun fait de son corps et de sa pensée. Ce n'est qu'à la condition du silence de la loi que la liberté individuelle peut exister. Pour que la loi reste silencieuse, il faut -ce qui peut sembler a priori paradoxal- que le législateur énonce le plus grand nombre de droits-libertés (ce sont tous les droits de : le droit de se déplacer librement, d'exprimer ses opinions, d'exercer le culte de son choix, de faire commerce de ses talents, etc.) -vouloir le plus de droits-libertés possible, c'est ça être un libéral farouche ; mais je pense aussi que, pour que la liberté individuelle ne soit pas seulement formelle, il faut que le législateur produise le plus grand nombre de droits-créances (ce sont tous les droits à : le droit à la sécurité sociale, à l'instruction, à la retraite, etc.) - vouloir le plus grand nombre de droits-créances possible, c'est ça être un libéral conséquent. Si j'habite dans un petit village de Creuse où il n'existe aucun service public, aucune bibliothèque municipale, aucun dispensaire, etc. eh bien ! je suis moins libre que le parisien qui peut en avoir l'usage. La République sociale, c'est donc le libéralisme (au sens premier du terme : le libéral étant celui qui promeut la liberté) poussé jusqu'au bout !
Pour en revenir au texte de Petitprêtre, je pense que l'usage qu'on fait de cet espace commun qu'est la rue ne relève pas du même principe que l'usage que chacun fait de son corps. "La rue" est une notion ambivalente, car elle peut être pensée à partir de deux logiques juridico-politiques distinctes. C'est un lieu dans lequel des corps individuels peuvent se croiser (et dans ce cas, c'est le principe de tolérance qui doit prévaloir, limitée par la seule obligation de porter un vêtement et de ne pas provoquer de désordres), mais c'est aussi un espace dont les citoyens peuvent décider de faire un usage commun. La rue est alors moins un lieu de passage, qu'un lieu d'exposition. Dans ce cas, deux principes doivent prévaloir : le principe démocratique d'abord. C'est à la majorité des contribuables de déterminer quelles seront les oeuvres qu'on y exposera (comme c'est aux contribuables de déterminer quel sera l'usage que l'on fera de tel terrain municipal.). Mais le principe de laïcité doit venir, le cas écheant, faire limite aux visées hégémoniques des communautés : c'est ce qui sa passe à Ploërmel. A partir du moment où un objet exposé dans la rue ne reflète qu'un lien communautaire (c'est le cas de la statue de Jean-Paul II), il est légitime que les citoyens le refusent. Voilà pourquoi je ne suis pas certains de mes camarades dans leur combat pour l'interdiction de la bourka dans la rue. Voilà pourquoi je soutiens le comité qui refuse la statue de Jean-Paul II à Ploërmel.
par Marie Perret
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