Débats laïques
Par Michel Naud
Mardi 28 novembre 2006
article publié dans la lettre 490
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Bonjour Jerôme,
Voulant illustrer "la confusion dans laquelle le mouvement laïque a sombré[1]", tu précises: "Je n'ai jamais dit que la revendication d'interdire les signes religieux dans la rue ne méritait pas d'être discuté. Ce que je dis, c'est que cela ne peut pas se faire au nom de la laïcité. Certains camarades défendent cette position au nom du trouble à l'ordre public. Cela mérite débat comme toute autre proposition. Mais cela ne peut pas se faire au nom du concept de laïcité à qui on dénaturerait son contenu."
Je suis d'accord intégralement sur ta qualification et je voudrais ajouter que si confusion il y a (et je suis d'accord sur cette qualification) il ne faut pas laisser croire que cette confusion serait récente. De même, il ne faudrait pas croire non plus qu'à l'échelle de notre continent, la conception de la laïcité que je défends, comme toi dans ce paragraphe, est majoritaire, en France et en Europe.
Comme tu le sais probablement, dans beaucoup de pays (Belgique ou Norvège, par exemple, pour parler de pays ou le "mouvement laïque" est fortement structuré et financé par l'Etat, en tant que courant de conviction, au même titre que les religions) les mouvements dits "laïques" ne sont, en fait, que la représentation institutionnelle... de l'incroyance... Ainsi, de façon significative, les causes qui mobilisent la plus grande part de leur énergie sont celles de la lutte (méritoire) contre les discriminations qui frapperaient des incroyants, et la revendication (que je ne partage pas) que ces incroyants, sous la dénomination "laïque", soient invités aux côtés des évêques, rabbins et autres imams dans les tours de table de la "démocratie participative" (cela est parfaitement clair avec le rôle que joue la fédération humaniste européenne avec les institutions européennes de Bruxelles)... cela est bel et bien d'un tout autre registre que celui de la "laïcité républicaine".
En France même, de large courants se comportent en pratique de cette façon, notamment, mais pas exclusivement, au sein des courants héritiers de la pensée communiste (" orthodoxe " ou " hétérodoxes ") ; en pratique je pense même qu'il est lucide de penser que lorsque les rues de nos villes débordent (à notre grande satisfaction) de citoyens et de citoyennes réclamant que les fonds publics ne doivent aller qu'aux écoles publiques, la majorité de celles et ceux qui se mobilisent ne le fait pas au nom de la " laïcité républicaine ", de la séparation des églises (et idéologies) et l'Etat, mais bel et bien pour défendre " leur " école, suivant la posture symétrique de celle de l'agriculteur qui fut un temps mon voisin quand j'ai résidé dans le Maine et Loire profond et qui appelait l'école publique du village où étudiaient nos enfants " l'école du diable ".
Je pense que, même s'ils ne partagent pas les prémisses de sa phrase, beaucoup de citoyens et de citoyennes qui se mobilisent quand l'école publique est menacée partagent en fait la posture d'Arlette Laguiller quand elle déclare[2] : " Etant communiste, je suis athée et je considère que la religion est une affaire privée.
Je trouve particulièrement choquant que l'Etat entretienne financièrement les différentes églises sur l'argent de la collectivité, qu'il s'agisse des salaires des ministres du culte en Alsace-Lorraine ou, plus généralement, de subventions accordées aux écoles confessionnelles ". De façon évidente, si Lutte Ouvrière entre bien en convergence avec celles et ceux qui défendent la " laïcité républicaine "b(et je m'en félicite), il s'agit bel et bien d'une " mise en convergence " et non d'une " identité de vue ".
D'ailleurs Arlette le dit elle-même quand elle affirme, à propos de son engagement, que " ce n'est pas tant au nom d'une laïcité illusoire que parce que je milite contre l'obscurantisme et pense que l'argent public doit aller aux services publics ". Sophie Gargan défendait la même orientation dans son argumentaire contre le port public (y compris dans la rue) du voile islamique[3] : "Ce n'est pas à la laïcité qu'il faut principalement penser mais à la défense des femmes. Pour elles, le voile islamique est plus qu'une contrainte vestimentaire, c'est la marque d'une oppression et, à ce titre, c'est une infamie". (si je pointe ces propos de LO c'est que, contrairement à beaucoup de militants au PCF par exemple, LO expose en toute clarté la problématique que tu soulèves sur ce qui est du champ de la laïcité et ce qui ne l'est pas, pour leurs positions propres ... en fait LO n'est pas "laïque" parce que pour eux la république et sa laïcité sont des expressions de la bourgeoisie, éclairée certes, mais appelée à disparaître, avec les obscurantismes religieux, dans les poubelles de l'histoire ...)
Je me risquerais même à avancer l'hypothèse que le succès du concept de " laïcité ouverte " aussi bien auprès des religions organisées (typiquement l'église catholique romaine) qu'au sein de grandes organisations du " mouvement laïque " (typiquement la ligue de l'enseignement ou la fédération humaniste européenne) tient largement à cela ; l'idée du " grand service unifié de l'éducation nationale " en était une signature, tout comme, lors des débats sur la légitimité de l'interdiction du ports de signes religieux visibles dans les écoles publiques, lorsqu'une large fraction réclamait que cette loi s'applique aux écoles confessionnelles sous contrat au prétexte qu'elles bénéficient de fonds publics.
Donc, je suis d'accord avec toi, Jerôme : " rendons à la laïcité ce qui est à la laïcité " ... mais pourquoi viens-tu à ton tour subordonner la mobilisation pour la laïcité républicaine à ta propre perspective politique (sur laquelle, là, je ne te suivrai pas) : " Ce mode de pensée entraîne la confusion et ne permet pas d'élaborer des alternatives au turbocapitalisme et de rassembler sur longue période les militants pour y parvenir. " ... ?
Amicalement,
[1] Cf. Utiliser un concept (la laïcité) sans le définir est une impasse théorique et pratique, par Jérôme Manouchian, Respublica 489
[2] propos repris sur [charger le lien]
[3] propos repris sur [charger le lien]
par Michel Naud
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