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Spécial anti-noël

Noël chez les Gremlins

Par Marie Perret

article publié dans la lettre 498

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Tous les ans, à l'approche des fêtes de Noël, nous allions voir, mes frères et moi, le dernier dessin animé de Walt Disney au cinéma. Le menu était toujours le même : Walt Disney nous promettait qu'il y aurait du sucre et des larmes, et puis que tout se terminerait bien à la fin. Les péripéties auxquelles les héros étaient confontés nous faisaient parfois trembler. Mais nous présentions que les êtres injustement séparés se retrouveraient bientôt, que les méchants seraient un jour châtiés, et les bons, récompensés. Nous étions dans un monde où la quantité de bonheur se mesure à celle de la vertu, où les événements se déroulent sur fond d'harmonie préétablie, où les bons sentiments ne peuvent que triompher.

Et puis, en 1984, les Gremlins débarquèrent en France. Et je reçus mon premier choc cinématographique. Exit Winnie l'ourson, Bernard et Bianca, Rox et Rouky : une légion de petits monstres hideux, gluants et ricanants viennent saccager l'Amérique. Joe Dante a conçu son film comme un vrai conte de Noël, qu'il s'ingénie, à l'instar des Gremlins, à mettre en pièces : l'action se déroule dans une petite ville américaine à l'approche des fêtes, la neige est immaculée, le jeune héros est aussi dévoué et prévenant qu'un boy scout. Un bon père de famille, soucieux de faire plaisir à son fils, lui offre en cadeau une étrange créature achetée dans une boutique asiatique, sombre et poussiéreuse : la créature est un mogwaï, espèce rare et peu connue. Gizmo le mogwaï coiffe au poteau les plus adorables des personnages de Disney : véritable peluche vivante, Gizmo est charmant, drôle et facétieux. Mais, une fois minuit passé, la plus mignonne des créatures que la terre ait jamais portée engendre, par une obscure parthénogénèse, les horribles Gremlins, dont l'unique raison d'être est de semer une gigantesque pagaille au sein de la très tranquille communauté américaine. Véritables points d'anarchie, les Gremlins sont le cauchemar de l'Amérique puritaine : ils boivent, ils fument, ils bâfrent, ils jouent au poker, ils se pendent aux lustres et provoquent des court-circuits avec les guirlandes électriques. Ils sont affreux, ils sont sadiques, ils sont irrévérencieux. Non contents de transformer Noël en joyeux carnaval, ils tournent en dérision quelques mythes américains : Blanche-neige, le Père Noël (qui, dans le film, devient l'objet du traumatisme infantile de la girl friend du héros), et même le parrain de la Mafia.

Je me souviens que les spectateurs poussaient des cris, qui étaient un mélange de jubilation et d'horreur. Je me souviens qu'un Gremlin finit en pâtée (était-ce par la vertu d'un mixer ou bien d'un four à micro-ondes ? ça, je l'ai oublié) : car, avant d'envahir la ville, les Gremlins s'attaque au sanctuaire de la femme de la midle class américaine, la cuisine. Je me souviens que toute la salle avait éclaté de rire en voyant un Gremlin utiliser l'antenne de la télévision pour faire griller des recettes. Joe Dante et ses Gremlins m'ont inoculé ce jour là la passion du gore et des films d'horreur. Mais je sais aujourd'hui pourquoi ce film m'a tant plu : à cause de la drôle de morale, qui vient clore cet anti-conte de Noël. Là où, dans les dessins animés de Walt Disney, une voix rassurante vous annonçait que les héros, désormais, vivraient heureux, le narrateur des Gremlins vous prévient que, désormais, quelque chose clochera : "si votre climatiseur ou votre machine à laver sautent, si votre magnétoscope tombe en panne, avant d'appeler le réparateur, allumez toutes les lumières, ouvrez les placards et regardez sous tous les lits. Parce qu'on ne sait jamais. Il se pourrait qu'il y ait un Gremlin chez vous." . Les Gremlins ne s'achèvent pas sur le moment de la réconciliation, mais sur un hiatus. Ce n'est pas l'esprit de Noël qui souffle sur ce film, mais celui de Freud : les Gremlins ont introduit de la "Unheimlichkeit", soit de l'inquiétante étrangeté, dans les pénates américaines. Le lien communautaire ne va plus de soi : contre les apôtres de l'harmonie, contre les fétichistes du lien, contre les adorateurs de l'esprit de Noël, ce que les Gremlins rendent manifeste, c'est que l'harmonie est imaginaire, que le lien peut se défaire, mais aussi que le "joyeux bordel" est tout de même plus jubilatoire que le "joyeux noël".

par Marie Perret
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