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Les banlieues s'enflamment : à qui profite le crime ?

Par Marie Perret, Nicolas Gavrilenko

article publié dans la lettre 500

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Paru dans le Respublica 395, numéro spécial, lundi 7 novembre 2005

Les émeutes qui se déroulent actuellement dans les banlieues suscitent un certain malaise. Tout se passe comme si l'analyse était prise dans une véritable antinomie : celle de la compassion et de la répression. Tout se passe comme si le citoyen était sommé de prendre parti pour l'un de ces deux discours, le discours compatissant, d'une part, le discours purement répressif, d'autre part.

Le discours compatissant fait de l'émeutier une victime. La victime d'une politique inique menée par un gouvernement de droite incapable de résoudre les problèmes de banlieues. La victime de la discrimination, du chômage, de la désespérance. Le discours compatissant se penche volontiers sur les causes, et convoque l'expertise sociologique : l'émeutier, c'est le jeune désoeuvré, qui n'a pas d'autres perspectives d'avenir que le désert urbain auquel il est assigné.

L'émeute est alors perçue comme un symptôme : le symptôme d'un malaise plus profond, d'un malaise social grandissant, dont les jeunes ne sont en rien responsables. Lorsque l'on tient le discours de la compassion, on est tenté par l'indulgence, on reporte la faute sur les causes sociales. Face au discours de la compassion, majoritaire à gauche, le discours de la répression : Sarkozy en est le chantre, et est parvenu, grâce à lui, à recréer une bien improbable unité gouvernementale. Le discours de la répression s'attache moins aux causes qu'aux réponses immédiates : il faut ramener l'ordre. Il faut faire preuve de fermeté. Il faut appliquer le principe de la tolérance zéro. L'émeutier, c'est la racaille, qu'il faut nettoyer au karcher. L'émeutier, c'est la gangrène, qu'il faut traiter de façon chirurgicale. L'émeute est moins le symptôme d'un malaise social, que l'expression d'une rébellion intolérable.

Optez pour le discours de la compassion : vous serez immédiatement accusés par les tenants de la répression de laxisme et d'angélisme, vous ferez alors parti du camp de ceux qui excusent l'inexcusable. Vous serez l'ange qui fait la bête. Optez pour le discours de la répression : vous serez immédiatement taxé d'odieux fasciste, vous ferez parti du camp de ceux qui s'aveuglent à la misère sociale. Comment sortir de cette antinomie ? En posant une question simple : à qui profite le crime ? Donnons à cette question la traduction philosophique qui s'impose : qui a intérêt à l'état de nature ? Deux figures : une figure évidente, d'abord, celle qui a droit aux feux de la rampe : la figure du petit délinquant d'un soir, qui profite de la situation de chaos de façon immédiate. Qui jouit de l'état de nature en tant que tel, parce que le désordre généralisé lui permet de donner libre cours à ses pulsions. Mais l'état de nature profite également à une autre figure, moins évidente, mais plus dangereuse, car porteuse d'un véritable projet politique. Le projet qui consiste à communautariser la société, afin de mieux livrer le corps social à l'ultralibéralisme. Or, ce programme est précisément celui de Nicolas Sarkozy. Que le projet de Nicolas Sarkozy soit ultralibéral, cela relève de l'évidence : ses liens avec le MEDEF suffisent à l'attester. Mais ce qui est moins évident, c'est la stratégie de Nicolas Sarkozy.

Cette stratégie, inédite, consiste à lier le combat anti-social et le combat anti-laïque. Premier acte : Nicolas Sarkozy courtise les communautaristes religieux. Il déclare publiquement, dans son livre d'entretien (Nicolas Sarkozy, La république, les religions, l'espérance, éditions du Cerf, Paris, 2004) que la République ne peut se passer de la foi. Qu'il incombe aux religions de prodiguer le divin opium qui redonnera aux citoyens l'espérance. Deuxième acte : Nicolas Sarkozy annonce le toilettage de la loi de 1905 et met en place une commission ad hoc. Le gouvernement se divise : Ni Chirac, ni De Villepin ne l'entendent de cette oreille.

Qu'à cela ne tienne : il suffit d'ouvrir le troisième acte. Et c'est celui-ci qui se déroule actuellement sous nos yeux. Nicolas Sarkozy donne aux imams le blanc-seing pour gérer les fauteurs de troubles. Lesquels imams en profitent, bien sûr, pour valider la thèse de Sarkozy. Dans un article du monde (daté du 7 novembre 2005), Xavier Ternisien rapporte les propos de l'imam Mamoun : " l'Islam est un facteur d'intégration. Il n'y a que les extrémistes laïcards pour penser le contraire. Si les jeunes ne respectent pas l'Etat de droit, ils respectent la religion. Un jeune délinquant qui ne respecte rien, il suffit de lui parler du prophète pour qu'il baisse les yeux ". Et l'imam Manoun se prend à rêver de remplacer les cordons de CRS par de respectables personnes âgées et des religieux. L'imam Mamoun et Nicolas Sarkozy partagent le même rêve : communautariser la gestion des problèmes sociaux dans les banlieues. Le premier, par pur prosélytisme : pour mieux implanter la religion dans les cités. Le second par pur opportunisme : pour mieux mettre à sac le modèle républicain, qui constitue le dernier rempart contre l'ultralibéralisme.

Pendant que les jeunes des banlieues entendront parler du prophète, Sarkozy pourra réaliser son programme ultralibéral. Lier le combat anti-social et le combat anti-laïque, telle est la stratégie. Pour mettre en oeuvre cette stratégie, il suffisait de confier la gestion sociale des quartiers aux adversaires déclarés de la laïcité. D'où l'alliance objective entre les imams et Nicolas Sarkozy. Le scénario avait déjà été écrit : il suffisait de trouver les faits qui serviraient à légitimer la thèse.

La situation d'émeutes dans les banlieues, à ce titre, tombe à point nommé : pour les communautaristes religieux, à qui on ouvre les colonnes d'un grand quotidien national pour qu'ils puissent clamer à l'envi l'impuissance de la République et la toute-puissance du nom de Dieu. Et à Nicolas Sarkozy, qui est parvenu à recréer autour de lui l'unité du gouvernement. Et à gagner des points pour les présidentielles. Car Nicolas Sarkozy a, au passage, récolté quelques suffrages.

Le discours de la répression, mâtiné d'une rhétorique propre à séduire l'extrême droite, permet à Nicolas Sarkozy d'aimanter, au second tour des présidentielles, les voix qui se porteront, au premier tour, sur De Villiers et Le Pen. Car tout est désormais mis en place pour que l'extrême droite, divisée entre ces deux figures, ne passe pas la barrière du premier tour et reporte ses voix sur le chantre de la " tolérance zéro " face à la " racaille " des banlieues. Mais Nicolas Sarkozy aura également réussi l'exploit de s'assurer du soutien des dignitaires de la communauté musulmane, installés par ses soins, qui sauront sans aucun doute se rappeler du cadeau concédé par le ministre de l'Intérieur et des cultes : le projet de financement public de la construction des mosquées.

Appâter les voix des communautaristes musulmans et celles de l'extrême droite, il faut bien avouer que l'exercice était hautement périlleux. Gageons que Nicolas Sarkozy est en train de réussir cette improbable acrobatie. Pour échapper au piège qui est actuellement tendu, à savoir l'antinomie stérile entre le discours de la compassion et celui de la répression, il est urgent d'opposer à la stratégie Sarkozy celle de Jean Jaurès : il faut lier le combat social et le combat laïque.

Le modèle républicain a rarement subi une attaque d'une telle envergure : la presse internationale conclue de la situation des banlieues à l'échec du modèle d'intégration à la française. Les communautaristes musulmans distillent la thèse selon laquelle la république ne peut se passer des grands frères et des imams pour pacifier les " quartiers ". Ils jouissent, en cela, à la fois de la bienveillance de Nicolas Sarkozy et de la complaisance des islamo gauchistes, qui en profitent, au passage, pour légitimer les auteurs des émeutes, transformés pour l'occasion en icônes de la révolution indigène contre l'Etat colonial.

N'en déplaise aux promoteurs de l'ultralibéralisme, n'en déplaise aux islamo gauchistes, n'en déplaise aux communautaristes religieux : on ne pourra déployer un authentique projet social pour les banlieues qu'en se réglant sur le modèle républicain. Au lieu d'éreinter la république, il convient, au contraire, de la convoquer à être à la hauteur de ses propres principes : d'oeuvrer pour que la puissance publique donne aux couches populaires les moyens d'échapper à la ghettoïsation (par la réouverture des services publics, par la garantie d'un logement digne pour tous, d'une école à la hauteur de sa mission d'instruction, etc.), et, de ce fait, à la stigmatisation. La république laïque et sociale est en effet le seul modèle politique qui permet aux jeunes des banlieues d'échapper à ces deux caricatures que constituent la victime ou la racaille : d'être des citoyens.

par Marie Perret
professeur agrégée de philosophie voir tous ses articles

Nicolas Gavrilenko
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