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Les tourments de la Ligue des Droits de l'Homme

Par Marie Perret

article publié dans la lettre 500

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Paru dans le Respublica 445, vendredi 19 mai 2006

La réaction de la Ligue des droits de l'Homme à la pétition lancée par C. Fourest, C. Lepage et P. Cassen confirme le profond clivage qui sépare aujourd'hui deux façons de concevoir la lutte contre l'intolérance. Les pétitionnaires défendent un antiracisme de combat et de principes. Un antiracisme de combat, d'abord : face à la montée de la haine et de l'obscurantisme, ils invitent tous les démocrates à s'unir à partir des principes républicains pour lutter contre toutes les formes de discrimination. Un antiracisme de principe, ensuite : les pétitionnaires s'autorisent d'un principe sur lequel on ne saurait céder, le principe de laïcité. Ne pas céder sur le principe de laïcité, c'est rappeler qu'on ne peut vouloir la segmentation de l'humanité : car diviser l'humanité à partir de la fétichisation d'un particularisme, c'est porter atteinte à la dignité de la personne humaine. Pour qui s'engage dans la lutte contre l'intolérance à partir du principe de laïcité, toutes les figures du préjugé doivent être traitées sur le même plan : le sexisme, le racisme, l'antisémitisme, l'intégrisme religieux sont autant de façons de diviser l'humanité et de particulariser le citoyen. Ce sont donc autant de préjugés qu'il faut combattre, sans concession.

Que reproche, au fond, la LDH aux pétitionnaires ? Leur trop grande clarté et leur trop grande conséquence. Le principe de laïcité permet en effet de désigner clairement la ligne de front : les démocrates laïques se doivent de combattre toutes les idéologies porteuses d'un projet totalitaire. Or, l'intégrisme islamiste est de toute évidence porteur d'un tel projet. Il ne tolère ni la liberté de conscience, ni la liberté d'expression. Il est particulièrement féroce à l'égard des femmes. Il se revendique d'un droit canon, la charia. Il est donc conséquent de combattre l'intégrisme islamiste, tout comme il est conséquent de combattre l'intégrisme catholique, le fantasme d'un Occident chrétien, ou le mythe de l'existence des races. Nos concitoyens de confession musulmane l'ont d'ailleurs bien compris : ils sont de plus en plus nombreux à lutter aux côtés des républicains contre le fanatisme, l'intégrisme, et l'obscurantisme religieux.

Face à une position claire et conséquente, quels sont les armes qui restent à la LDH ? Le mépris railleur, le procès d'intention et les arguties. Voilà pour le ton. En ce qui concerne le fond, la LDH s'appuie sur une argumentation éculée. On connaît la chanson : elle se compose de trois couplets : " c'est compliqué ", " il faut dialoguer ", et " il ne faut pas faire d'amalgame ".

" C'est compliqué " : les pétitionnaires, écrivent J-P Dubois, H. Leclerc et M. Tubiana, n'ont rien compris. On le sait, la réalité est toujours beaucoup plus complexe qu'on ne le croit : il faut être aveugle pour ne pas se rendre compte que l'intégrisme islamiste est une figure particulière du préjugé. Il prospère sur le terreau de l'exclusion, de la misère, des ghettos. Je doute que les pétitionnaires nient cette évidence : qui peut contester que la misère fasse le lit du préjugé ? Faut-il accorder pour autant à l'intégrisme islamiste le privilège d'un statut d'exception et le droit à la caution sociologique ? A en croire la LDH, l'intégrisme islamiste a droit à un traitement à part. Si la LDH entonne le couplet du " c'est compliqué ", c'est parce qu'elle est tourmentée : la LDH éprouve le tourment de celui qui ne sait pas sur quel pied danser. Lorsqu'elle est confrontée à l'intégrisme catholique, à l'antisémitisme d'un Le Pen, au racisme du skin head, la LDH danse sur le pied républicain. Elle se revendique du principe de laïcité, et dénonce l'intolérance. Pas question, alors, de se lancer dans une analyse sociologique. Les choses sont claires, évidentes, et simples. Mais lorsqu'il s'agit de l'antisémitisme qui sévit dans les banlieues, du racisme affiché contre les " babtou ", du sexisme cautionné par une lecture fondamentaliste du Coran, les choses, mystérieusement, se compliquent : la LDH ne danse plus sur le pied républicain, mais sur le pied communautariste. Il faut alors écouter, comprendre, et se garder de tout jugement " lapidaire ". Entendez : il faut renoncer à tout principe clair. Tel est le tourment du néo-laïque : laïque intransigeant face au préjugé venu du nord, laïque " ouvert " face au préjugé venu du sud. Face à la position tourmentée de la LDH, les républicains qui ont signé la pétition sont sans concession : aucune figure du préjugé ne saurait être traitée comme une exception. Tenir ferme sur ses deux pieds, combattre toutes les formes de préjugé, telle est la position que les pétitionnaires défendent.

Parce que " c'est compliqué ", " il faut dialoguer " : voici le second couplet. Les pétitionnaires, aux yeux de la LDH, sont des gens frustres et intellectuellement limités. Mais ils sont aussi intolérants. On pourrait penser qu'être tolérant, c'est avant tout militer en faveur du principe de tolérance. C'est défendre la liberté de conscience, la liberté d'expression, bref, les libertés démocratiques fondamentales, face à tous ceux qui les remettent en question. On aurait tort : pour la LDH, être tolérant, c'est d'abord avoir l'esprit ouvert, c'est favoriser le dialogue. Bien sûr, il ne s'agit pas de dialoguer avec n'importe qui, car la tolérance a ses limites : il ne saurait être question, pour la LDH, de dialoguer avec Le Pen, De Villiers, ou Boutin. Ce serait se compromettre, ce serait oublier que la tolérance s'arrête là où commence l'intolérance. En revanche, la LDH dialoguera volontiers avec Tariq Ramadan, avec les militants de l'UOIF ou avec les Frères musulmans. Pas question de les " diaboliser " : il faut au contraire les considérer comme des interlocuteurs respectables et éclairés. On peut en effet gager que le dialogue sera constructif, et qu'ils finiront par reconnaître le bien-fondé des principes républicains. Le néo-laïque est certes tourmenté, mais il est aussi animé par une espérance invincible : un jour prochain, les intégristes islamistes seront visités par la grâce et se convertiront aux valeurs de la République. On répondra à la LDH que la lutte contre l'intolérance ne saurait être à géométrie variable : le défenseur des libertés démocratiques ne saurait se compromettre avec un homme de préjugé. La seule position légitime consiste au contraire à s'en démarquer clairement. S'inscrire dans le camp des démocrates laïques, c'est nécessairement cliver : c'est se distinguer clairement des promoteurs de l'intolérance, de la haine et de l'obscurantisme.

La LDH reproche enfin aux pétitionnaires de faire comme De Villiers : ils diaboliseraient l'islam. C'est le troisième couplet : " il ne faut pas faire d'amalgame ". On répondra à la LDH qu'il y a deux façons de faire des amalgames : en diabolisant ou en " victimisant ". De Villiers diabolise : tous les musulmans, dit-il en substance, doivent être considérés comme une menace potentielle. La LDH " victimise " : tous les musulmans qui tombent sous la tutelle des intégristes religieux doivent être considérés comme des victimes. Dans les deux cas, on enchaîne les musulmans à une détermination qui les fige : De Villiers les soupçonnent par avance d'être des terroristes en puissance, la LDH les excuse par avance de devenir intégristes. La pétition " Contre le racisme et contre l'intégrisme " a aussi pour vertu de convoquer les musulmans à une position de citoyen : tout comme on peut être de confession catholique et combattre l'intégrisme, on peut être de confession musulmane et prendre position contre le fanatisme religieux. Le poids des déterminismes sociaux, historiques et culturels ne saurait justifier ni la diabolisation, ni la victimisation. Il ne saurait non plus abolir la capacité, propre à toute personne, de s'autodéterminer. Au lieu d'accuser les auteurs de la pétition de diaboliser l'islam, un mouvement qui s'inscrit dans le combat contre le racisme tel que la LDH devrait bien plutôt se réjouir qu'une telle pétition soit l'occasion, pour nos concitoyens de confession musulmane, de prendre parti en faveur des principes républicains.

La réaction de la LDH à la pétition " Contre le racisme et contre l'intégrisme " montre, si besoin l'était, qu'entre les partisans d'un antiracisme de combat et les chantres d'un antiracisme à géométrie variable, le divorce est consommé. On peut le déplorer : il est triste en effet que, face à la montée de la haine et de l'obscurantisme, le camp des démocrates, au lieu de se fédérer à partir de la défense des principes de laïcité et de tolérance, se divise à ce point. Mais on peut aussi s'en réjouir : ce divorce permet de clarifier les positions, de préciser les enjeux du combat contre l'intolérance, et de souligner certaines dérives. Bref, il est l'occasion d'introduire un peu de clarté et de distinction.

par Marie Perret
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