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Publié le 15 novembre 2017 – 22 h 21 min , par

Centenaire de la révolution russe

Le débat central de notre période est bien celui dont on ne parle malheureusement jamais, à savoir les conditions de la révolution. Sans ce débat, nous pouvons alterner des enthousiasmes populaires suivis par des déceptions et éventuellement par de la résignation voire du fatalisme. Dit autrement, à force de perdre, on perd aussi l’espoir de la victoire. Et alors, se développe une ribambelle de pseudos-alternatives sectorielles et sectaires (chacune avec un gourou à sa tête, parlant bien, surdiplômé, sans jamais appeler à modifier les rapports de production pour le plus grand bien du mouvement réformateur néolibéral).

Et comme nous célébrons le centenaire de la Révolution russe, nous pouvons commencer l’exercice par la question qui donne son titre à l’article. D’abord parce que chaque révolution doit beaucoup à la précédente. Tous ceux qui ont lu l’historien Albert Mathiez savent l’influence de la Révolution française et de la Commune de Paris sur la Révolution russe. Eh bien, profitons-en pour étudier enfin sérieusement les apports de la Révolution russe de 1917 aux suivantes.
Il n’y a pas plusieurs révolutions russes en 1917 mais une seule du 8 mars au 7 novembre (dans notre calendrier grégorien). C’est un bloc intelligible en soi.

Pour le comprendre, encore faut-il comprendre ce qui se passe dans les 50 années qui l’ont précédé. D’abord, l’abolition du servage en 1861 rend paradoxalement la vie plus difficile à de nombreux  paysans dans les conditions du rachat des terres. L’industrialisation massive sous emprise étrangère développe la masse des ouvriers qui sont plus de trois millions à l’aube de la Première guerre mondiale. Puis, des luttes sociales et politiques de différente nature aiguisent les débats dans un foisonnement de débats culturels et politiques. Et, enfin la création du Parti Ouvrier Social-démocrate de Russie (POSDR) et enfin du parti bolchevik. Si on rajoute les conséquences de la première guerre mondiale en Russie à commencer par la défaite de Tannenberg dès septembre 1914, et les luttes de libération nationales contre le tsarisme, on a les ingrédients pour comprendre les enchaînements jusqu’au début de 1917.

Les grands principes à retenir

Item 1 : Début 1917, les esprits étaient gagnés à une nouvelle hégémonie culturelle historique post-tsariste

La période 1861-1916 fut la période d’un travail culturel intense, de luttes sociales et politiques de toutes natures, de débats intellectuels et populaires enflammées. Sans ce travail incluant une sorte d’éducation populaire refondée, il n’y aurait pas eu de déclenchement révolutionnaire.

C’est donc l’item indispensable sous-estimé (pour ne pas dire plus !) aujourd’hui par les responsables politiques et syndicaux.

Par ailleurs, comme l’a prédit Kautsky en 1902 repris par Lénine1, la théorie du maillon faible que constitue la Russie a fait son apparition.

Item 2 : le déclenchement du processus révolutionnaire est l’œuvre du mouvement autonome des masses ouvrières de Pétrograd.

Comme à chaque processus révolutionnaire ou à chaque grande avancée sociale(1936 par exemple), ce n’est jamais une décision des dirigeants des organisations qui déclenchent le mouvement social mais bien un mouvement autonome des masses. Nous sommes là dans la suite de l’item1. Voilà qui disqualifie tant le gauchisme que les pratiques politiques actuelles dans la plupart des organisations de gauche et d’extrême gauche.

Par ailleurs, la majorité des ouvriers ont au début du processus révolutionnaire soutenu de façon rationnelle le double pouvoir puis toujours aussi rationnellement ont soutenu les bolcheviks à la sortie de l’été. La radicalisation progressive des ouvriers (par le contrôle ouvrier par exemple) est un des facteurs importants à comprendre dans cette phase et correspond à une prise de conscience que pour défendre la révolution,il ne fallait plus de partage de pouvoir avec les classes possédantes tant ces dernières étaient intraitables et refusaient toutes leurs revendications sociales et que dès que les forces contre-révolutionnaires reprenaient le pouvoir (1905-1906, répression en Finlande et en Ukraine, etc.), la répression était terrible.

Item 3 : le déclenchement du processus révolutionnaire est toujours lié aux luttes sociales.

C’est le 18 février(en calendrier Julien) qu’est déclenché la grève à l’usine Poutilov , principale entreprise de Petrograd. Et tout s’enchaîne ensuite.

Item 4 : jamais un processus révolutionnaire se déclenche sans une mobilisation féminine et féministe de masse

C’est le 8 mars (en calendrier grégorien soit le 23 février en calendrier julien) qu’est enclenchée, à l’occasion de la  journée internationale des femmes, la grande manifestation des femmes qui envahit le centre de Pétrograd  et qui enclenche le processus révolutionnaire qui va entraîner l’abdication du tsar. Les revendications sont d’abord sociales (le salaire féminin est moitié de celui des hommes, etc.) mais aussi féministes. Pas l’inverse. A méditer aujourd’hui.

Item 5 : jamais un processus révolutionnaire ne se déclenche sans des contradictions exacerbées antagoniques au sein des classes dirigeantes

C’est le 26 février (en calendrier julien), que deux régiments de soldats se joignent  aux grévistes. Il y aura d’autres cas plus tard.

C’est également une alliance d’une aristocratie moderniste contre la vieille aristocratie, et de la bourgeoisie, soutenue par les mencheviks et les socialistes révolutionnaires (SR) qui prend le pouvoir le 2 mars.

S’ouvre la période du double pouvoir entre le gouvernement provisoire et le soviet de Petrograd à majorité menchevik et socialiste révolutionnaire.

Plus tard, après avoir réprimé les manifestants en juillet et pourchassé les bolcheviks, le gouvernement est surpris par une tentative de putsch, le 27 août. C’est une tentative de coup d’Etat d’extrême droite contre le gouvernement bourgeois cette fois-ci. Et l’Etat n’est plus capable de se défendre contre le coup d’Etat du général Kornilov.

C’est le soviet de Petrograd qui met fin à l’action de ce général réactionnaire. Lénine comprend alors que  la période du double pouvoir peut prendre fin et il n’y a plus qu’à « ramasser l’État à terre » … et à convaincre la majorité du soviet (Trotski est élu président du soviet le 1er septembre) et la majorité du bureau politique du parti bolchevik, ce qui ne fut pas la tâche la plus facile.

Item 6 : Le passage par une période de double pouvoir est une nécessité et donc il faut penser ce processus

Lénine comprend vite que le soutien populaire n’est possible que si on ne soutient pas le gouvernement provisoire et que l’on développe  le mot d’ordre « tout le pouvoir aux soviets ». Et que donc, il fallait  essayer de devenir majoritaire dans les soviets ce qui fut fait début septembre 1917 permettant ainsi de créer un comité politico-militaire au sein du soviet.

Item 7 : Vivre le réel n’implique pas de le comprendre. Et ce qui est nécessaire est de le comprendre !

Les SR, les mencheviks et au début la majorité du bureau politique des bolcheviks voulaient aller vers leur idéal sans avoir compris le réel qui était pourtant devant leurs yeux. Toute chose étant différente par ailleurs, comme leurs équivalents aujourd’hui !  Lénine, lui a compris le réel géopolitique, le conflits des impérialismes, la Russie maillon faible,  la colère de la majorité du peuple paysan(qui organise la réquisition des terres de façon sauvage pendant la période du gouvernement provisoire), l’état d’esprit des soldats, l’incapacité des généraux russes de faire une guerre efficace pour différentes raisons, le fait que la guerre renforçait l’oligarchie capitaliste, les ressorts politique des ouvriers et le fait qu’il n’y a plus d’Etat russe fin août en Russie. Et surtout, ayant étudié la révolution française et la commune de Paris, il a corrigé dans ses propositions les erreurs des révolutionnaires précédents.

D’où ses mots d’ordre : tout le pouvoir aux soviets, la terre aux paysans, sortir de la guerre, etc.

Item 8 : dans la phase de double pouvoir impérative, il faut refuser le gauchisme

Le gauchisme se défini par plusieurs croyances:

– le peuple est spontanément révolutionnaire

– on peut énoncer une vérité en étant coupé des masses au lieu d’être avec elles

– une théorie du changement est inutile (pas besoin de formation massive des militants et encore moins d’éducation populaire refondée)

– la présence de militants disciplinés, liés aux masses et qui priorisent les décisions prises démocratiquement, n’est pas nécessaire

Item 9 : La prise du pouvoir est une chose, l’exercice du pouvoir en est une autre.

Si les premières mesures, refusées par le gouvernement provisoire et ses alliés, mais prises par le pouvoir révolutionnaire – la réforme agraire, l’arrêt de la guerre, les droits sociaux, politiques et féministes pour les femmes (sur proposition d’Alexandra Kollontaï), etc. -correspondaient aux nécessités de la période, très vite, des choix critiquables ont petit à petit entraîné le « communisme de guerre »… Même si, avec une guerre civile soutenue par les pays impérialistes occidentaux, il fut difficile d’y échapper.

Par exemple, l’incapacité d’articuler le parti bolchevik avec le pouvoir des soviets et avec l’Assemblée constituante dès les premiers mois du pouvoir révolutionnaire a fait entrer la Russie dans une spirale dont elle n’a jamais pu sortir. L’incapacité de construire durablement un bloc historique (tel que l’a conçu plus tard Antonio Gramsci) travaillant par phases et ruptures de phase a entraîné le délitement du soutien populaire à la Révolution. L’incapacité de penser l’articulation du mouvement d’en bas et du mouvement d’en haut a aussi été préjudiciable. Manquait le système d’organisation sociale et politique que représente le principe de laïcité. Puis la création de la Tchéka sans développer le droit à la sûreté. Etc.

Tout ceci est important car tout cela est intégré dans la mémoire des travailleurs et des citoyens. Et donc aujourd’hui, il convient de préparer le chemin de l’émancipation en tenant compte des erreurs du passé et nous ne pouvons plus faire l’économie de proposer un modèle politique global qui tiennent compte tant des nécessités de la prise du pouvoir que de celui de l’exercice du pouvoir.

 

  1. Le centre de la révolution se déplace d’Occident en Orient. […] Le nouveau siècle débute par des événements qui nous font penser que nous allons au-devant d’un nouveau déplacement du centre de la révolution, à savoir: son déplacement vers la Russie. […] La Russie, qui a puisé tant d’initiative révolutionnaire en Occident, est peut-être maintenant sur le point d’offrir à ce dernier une source d’énergie révolutionnaire. Karl Kautsky, « Les Slaves et la révolution» [1902], cité dans Lénine, La Maladie infantile du communisme (Le «Gauchisme») [1920], Œuvres, t.31, p.16-17. []