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Pourquoi Sarkozy a gagné ?

Par Denis Billon

article publié dans la lettre 537

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Il est sans doute prématuré de rechercher finement les causes d’une victoire (ou d’une défaite).

Car il est beaucoup plus simple de voir les erreurs souvent monumentales que la gauche a globalement commises, moi y compris. Il deviendra plus problématique de savoir comment y remédier.

Donc je vais m’attaquer à la question frontale. Pourquoi a-t-il gagné ?
Pourquoi a-t-il persuadé un électorat très majoritaire, y compris dans les couches populaires.

Certains nous diront qu’on assiste à un glissement à droite des opinions, et ceci n’est pas seulement valable en France.

Mais il nous faut bien comprendre que ce glissement est la résultante d’une politique économique et de la mondialisation, conjuguée avec l’écroulement des régimes des pays de l’Est.

Je n’ai jamais été un partisan de cet étatisme sans liberté qui y régnait souvent. C’est une des raisons pour lesquelles je n’ai jamais été communiste alors que le rêve communiste était un très beau rêve. Mais on est tous tombés dans l’économie de marché, destructrice pour l’homme. Et ceci sans aucun contrepouvoir. Le communisme avait cette qualité qu’il permettait aux gens ou aux peuples d’avoir un recours face au fric américain tout puissant. Ce faisant, sous couvert de liberté, on a privilégié la liberté individuelle au détriment de la liberté collective. Et cette liberté individuelle porte un nom : l’égoïsme. Les gens ne pensent plus qu’à leur intérêt personnel, leur promotion, au détriment des autres qu’on est prêt à écraser.

On a développé cela en faisant miroiter la réussite financière. On a fait acheter des actions aux ouvriers, et l’homme ne rêve plus que de fortune. Les gens sont très individualistes. Mais cela fut instauré de longue date, et le poison est distillé depuis bien longtemps. Dans ma jeunesse, la gauche avait dans son programme la suppression des jeux d’argent. Fichtre !

Par les jeux de hasard, par les jeux télévisés, par la star académie, par les combines sans morale. C’est le mythe américain du petit cireur de chaussures devenu milliardaire. D’ailleurs « Sarkozy a fait des petits boulots ». Même si sa propre mère a démenti, disant qu’il a eu une jeunesse dorée. Dans ce contexte, le fait qu’il ait trahi Chirac, qu’il ait piqué sa mairie à Pasqua, c’est un avantage. Les gens se disent qu’il a su se démerder. L’individualisme a provoqué la destruction de l’action collective, l’associatif, le bénévolat, le mutualisme, la coopération, le militantisme, etc.

Je racontais qu’en 1981, j’étais au PS. Dans ma commune, durant au moins deux mois avant l’élection, chaque soir, 10 à 20 militants se retrouvaient pour coller toute la nuit. Cette fois-ci, ils étaient deux.

Pour imposer cet égocentrisme forcené, il y a eu un formidable outil, c’est la publicité, en particulier à la télévision. Ce n’est pas pour rien si Le Lay a parlé d’espace disponible. La publicité est d’abord un outil politique. Des militants socialistes se plaignaient de la chute du militantisme à partir des années 70 et je leur faisais remarquer que cela coïncidait avec le début de la publicité à la télévision.

La campagne s’est déroulée devant les écrans, les groupies des deux bords ont fait la claque dans les meetings mais c’est sans importance pour le résultat. Les gens un peu plus évolués sont allés sur internet. Mais les décisions se sont faites sur le canapé, avec des émissions sans intérêt, mises en œuvre par des journalistes souvent aux ordres et qui privilégient toujours la forme avant le fond.

La publicité télévisée s’est faite encore en créant des personnages sans existence, sans pensée, séparés de la vie politique. On est frappé de voir qu’on nous a montré à la télévision des gens qui n’avaient rien à y faire. Je cite : Tapie, Doc Gyneco, Gérard Miller, le monde du tout Paris, Klarsfeld, etc… Ces gens n’ont de légitime que la télé. Il est symptomatique de voir que les émissions politiques sont menées par des rigolos, certains sympathiques, mais rigolos tout de même : Ruquier et ses comparses, Fogiel, Ardisson, Sébastien, Caué, Stéphane Bern, les Guignols, Groland, Canteloup.

Tous ceux là présentent de façon sympathique la réussite à tout prix. En 2002, Chirac roi des menteurs s’en est bien sorti. En 2007, Le mec sans foi ni loi qui cite pèle mêle Blum, Jaurès, De Gaulle et Bush est perçu comme sympathique.

Les escrocs sont réhabilités, Balkany, Michel Noir, Tapie. Les traîtres aussi, Besson, Seguela, Charasse, Allègre etc.

Avec une telle philosophie, il faut une belle dose de toupet pour annoncer qu’on ne laissera personne sur le bord du chemin. Car la solidarité suppose la morale. Quand on dit qu’on va favoriser ceux qui se bougent, comment peut-on en même temps aider ceux qui sont des accidentés de la vie. Comment fait-on pour redonner un travail et une dignité à ceux qui n’ont pas d’emploi quand on organise un volant de chômage au bénéfice du Medef.

Mais cela, c’est un thème porteur. Les gens ne supportent plus l’Assistanat. Tant d’ouvriers, souvent mal payés, demandent à ceux qui sont dans la panade de se « bouger le cul ». Et à cela une explication, c’est l’échec total de la politique d’équité.

Une secrétaire me disait dernièrement que sa voisine, étrangère et au RMI, qui logeait à côté d’elle, payait son loyer moins cher lui expliquait qu’elle, au bout du compte, il lui restait plus de moyens que d’aller travailler. Pendant longtemps, cela a nourri l’exclusion et le vote extrême. Et ceux là, Sarkozy les a récupérés sans être obligés de créer un ministère de l’immigration. Simplement en laissant penser qu’il va redonner au travail sa noblesse et sa récompense.

Quand il dit que pour toucher une aide, il faut prouver qu’on se bouge, ne croyez pas que ce soit impopulaire, bien au contraire.

Quand il dit qu’il faut réformer les régimes spéciaux, tous ceux qui n’ont pas un régime spécial applaudissent. Et même parfois ceux qui en ont un. « Qu’est-ce que vous voulez ? Il faut qu’on fasse un effort aussi ! »

Quand il parle de sécurité et de Karcher, à l’exception des quartiers directement concernés, il est populaire. Ce qui veut dire que la gauche a eu grand tord d’utiliser l’excuse de pauvreté pour accepter la drogue, les petits délits, les incendies de voitures. Le désespoir n’est pas une excuse. C’est tout au plus une explication.

C’est ainsi que l’écologie est brandie sans réflexion aucune. On veut sauver la planète, on applaudit Nicolas Hulot. Mais on achète un 4X4. On privilégie le transport individuel en réclamant des transports collectifs. On mange bio et on achète toutes les vacheries cancérigènes de l’industrie chimique. Tiens, c’est les amis de Sarkozy qui sont les patrons de ces usines. On nous dit à longueur de spots publicitaires qu’il faut faire du sport, ne pas manger gras, ne pas boire, ne pas fumer, j’en passe pour ne pas avoir la nausée. On explique aux pauvres que ce sont eux les plus gros et que ce n’est pas beau de trop manger. C’est ignoble alors que les filières agroalimentaires sont responsables de ce qu’on mange, font qu’on boive plus, qu’on mange plus, par tous les moyens. Et ces grands capitaux sont aussi aux mains des amis de monsieur Sarkozy, ceux qui mangent avec lui au Fouquet’s des produits sains et bio.

Les gens sont pour de bonnes conditions de travail mais vont dans les magasins le dimanche. Tant pis pour les vendeuses.

Les gens sont contre le travail des enfants mais achètent des outils fabriqués en Chine par des prisonniers. Il y a donc toute une évolution des esprits qui fait que notre société s’est droitisée, et cela n’est donc pas de bon augure pour les année à venir, car il faudrait un effort pédagogique important pour inverser la tendance.

La gauche française a commis des erreurs d’appréciation irréparables. Elle s’est souvent focalisée sur des problèmes de société, importants ou pas, mais qui n’intéressent pas la majorité des français.

Il faut savoir que la majorité des Français ne sont pas hostiles aux homosexuels. Ils souhaitent qu’on leur foute la paix. Mais ils ne supportent plus le cirque médiatique de la Gay Pride ou les mariages à la Mamère.

Il faut savoir que les français ne sont pas hostiles aux sans papiers, mais ils en ont marre du discours de l’ultragauche qui voudrait donner presque plus de droits aux sans papiers qu’aux papiérisés.

Les Français sont partisans de fournir un logement à tous, mais ils ont fini par en avoir assez de l’exposé des tentes du canal Saint-Martin, surtout après que des solutions de relogement aient été trouvées.

Les Français sont conscients que la colonisation fut parfois émaillée d’exactions, et ils étaient majoritairement pour l’indépendance des peuples. Mais ils se demandent si on va leur reprocher jusqu’à la fin des siècles la colonisation, eux qui n’étaient pas nés à l’époque.

Les Français en ont assez de voir des jeunes brandir le drapeau d’un état maghrébin et siffler la Marseillaise. Bref, les Français ne veulent plus de la repentance. Les français ne veulent plus de cette liberté anarchique initiée par mai 68, ils veulent un retour à une morale bien comprise, pas à l’ordre moral, mais le respect de la République. Sarkozy l’a compris. Il dit non à la repentance, à l’assistanat, aux valeurs libertaires qui sont des antivaleurs. Est-ce pour autant un retour à l’ordre moral ? Non.

Sauf que les français vont s’apercevoir qu’il est le plus mal placé pour défendre ce type de République. On le voit depuis deux jours, lui qui ne veut laisser personne au bord du chemin s’en occupe en mangeant au Fouquet’s avec la jet set la plus branchée et la plus fortunée, et en se prélassant sur un yacht d’un richissime qui ne manquera pas de réclamer son dû.

C’est déjà fait avec la suppression des droits de succession pour les plus riches, et le bouclier fiscal, en attendant mieux.

Quand il dit « Je vais réhabiliter le travail, l’autorité, la morale, le respect, le mérite », ce n’est pas travail famille patrie, même si on sait que ses penchants l’y poussent.
Quand il dit « Je vais remettre à l’honneur la Nation et l’identité nationale », il récolte les fruits des errements communautaristes de ceux qui s’appellent « les indigènes de la République ».

C’est parce que la gauche extrême a totalement dérivé que les gens se sont laissés abuser, en oubliant que Sarkozy est le candidat des puissances d’argent mondialisées et donc le contraire de la nation et de ses intérêts.

Mais si le débat sur le drapeau tricolore a été en dessous de tout, c’est bien parce que j’ai souvenir que les premiers à le brandir après 1945, c’était les communistes. Lors des meetings du PC, on brandissait des drapeaux rouges souvent, mais à la sortie, on tendait un drapeau tricolore pour ramasser de l’argent. La gauche était fière de son pays et en a maintenant honte. Sarkozy a ramassé la donne. Un certain temps, ce fut Le Pen qui engrangeait. Les gens ont trouvé que Sarkozy, c’était plus présentable. Les alsaciens par exemple, toujours très attachés à leur Province, mais aussi très attachés à la patrie pour des raisons historiques, votaient pour le FN. Ils ont reporté leurs sentiments sur Sarkozy.

Personne ne peut dire qu’il soit raciste Sarkozy. Il a su habilement intégrer dans son staff de jeunes français issus de l’immigration. Il surfe sur le respect de l’autre la compréhension des différences, mais le communautariste qu’il est ne parle surtout pas de laïcité. La gauche s’est aussi engluée à propos de la loi sur le voile à l’école, en défendant les inepties dangereuses du Mrap, voire de Tarik Ramadan.

Sarkozy les déborde des deux côtés, en faisant d’abord croire qu’il appliquera des concepts laïques, mais aussi en flattant les communautaristes.
Il est même capable de dire qu’il va réunifier les pays de la Méditerranée, il a en effet capitalisé les votes juifs et certains votes arabes. Et il promet de faire la leçon aux américains, lui qui était partisan de l’intervention de Bush en Irak.

Il a fait en sorte de rendre floue l’image qui a fait la force de la gauche, la patrie et l’internationalisme, la défense des opprimés et le respect du travail.
Il a réussi pleinement.

Alors face à cela, je le dis solennellement, L’avenir de la gauche passe par les actions suivantes.

  • Abandonner les scories des idées bobo, gauchistes, irresponsables, d’antiracisme de façade
  • La gauche réelle doit reprendre aux incapables écologistes la notion d’écologie qui doit s’intégrer dans une politique globale responsable au service de la planète et des hommes qui s’y trouvent.
  • La gauche doit retrouver le social concrètement, au jour le jour, dans les associations. Les militants associatifs ne doivent plus rester le nez sur le guidon mais enfin intégrer leur militantisme dans un ensemble à travers la participation à l’action politique.
  • On ne doit pas s’interdire de discuter avec le centre. On peut y compris avoir des actions communes sur des sujets qui touchent aux fondements de la République. Mais on commettrait une faute grave de vouloir lui ressembler. La social-démocratie, ce n’est pas une solution à la française. D’ailleurs observez ! Qui nous dit que la gauche française n’a pas réalisé sa mutation, n’est pas allé vers la modernité ? C’est la droite.
  • Je ne trouve pas Strauss Kahn antipathique, mais quand il nous dit qu’il ne pourra pas faire grand-chose dans un certain nombre de domaines, je me dis que je ne vois pas pourquoi je voterais pour lui. Chaque fois que la gauche se rapproche du centre, elle perd son âme et ses électeurs. J’ai connu l’époque de ce que l’on appelait la grande fédération, Defferre, monsieur X. Ça s’est terminé dans la déconfiture.
  • Il faut redonner l’espoir aux Français par des mesures ambitieuses et réellement de gauche. La force pour le faire existe.

Et naturellement, je dis qu’il faudra mettre autour de la table tous les militants. Les communistes ne sont plus communistes et n’ont plus de parti frère. Qu’est-ce qui les différencie des militants socialistes authentiquement de gauche ? Qu’est-ce qui pourrait empêcher un écologiste responsable d’entrer dans ce rassemblement. On a même vu l’extrême gauche s’interroger. Pour la première fois depuis toujours, Arlette Laguiller appeler à voter Royal sans barguigner. Tout en pointant du doigt les différences bien sûr.

Enfin, un parti de gauche, portant les espoirs du peuple, doit se retrouver au contact du peuple. Il faut retrouver, non pas la rue et les banderoles, mais les sonnettes des Hlm et des petites maisons. Il faut s’occuper des problèmes concrets des gens, et les pousser au militantisme. Autrefois, c’était le PC qui jouait ce rôle. Le terrain abandonné, cela laissait libre la voie au FN. Sarkozy a récupéré en paroles. Mais quand il s’agira de faire réellement, ce ne sont pas les bourgeois de l’UMP qui le feront. A nous de le faire. Laissons tranquilles les Bobo qui votent PS, mais allons chercher les ouvriers.

J’aurais la tentation d’être grand-père à plein temps, mais si un espoir d’entamer cette démarche existe, j’y prendrai ma petite place.

par Denis Billon
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