Articles

Extrême-droite religieuse

Pour François Burgat, l’islamisme est « une régression féconde » (IVè partie)

Par Hakim Arabdiou

article publié dans la lettre 538

Lien permanent vers cet article

Burgat occulte la nature de classe des partis islamistes.

Pour cet universitaire, le processus de « réislamisation », est, de par sa nature identitaire, transclassiste, à savoir un processus qui transcende les intérêts d’une seule classe sociale, pour englober les intérêts communs à toutes les classes. Il nous semble que Burgat commet une double méprise. D’abord, l’islamisme n’est pas un phénomène identitaire, mais une force politique, qui vise la prise du pouvoir d’Etat, et défend, à ce titre, des intérêts de classes, bien définis. Ensuite, notre universitaire confond ou feint de confondre la nature sociologique d’une formation politique avec la nature (ou l’essence) de son programme politique. La phrase suivante de Hassan Banna, le fondateur des Frères musulmans en Egypte, ne laisse aucun doute quant aux convictions politiques de celui-ci : « Les ouvriers doivent toujours se rappeler le devoir qu’ils ont envers Dieu, leur âme et leur patron. »[1]

Burgat adepte de Bernad Lewis et de Samuel Huntington ?

L’ascendance des islamistes sur François Burgat est telle qu’il affirme qu’« Au cœur du malentendu » entre l’Occident et le monde musulman est l’incapacité du premier à « banaliser » ses relations avec les islamistes, vus comme réfractaire à la modernité. Comment peut-il soutenir une idée aussi farfelue, lui l’universitaire et de gauche de surcroît, tout en ne cessant pas de clamer, toujours pour valoriser d’autant les islamistes, que tous les régimes musulmans sont les protégés des pays européens et des Etats-Unis. Par conséquent, aucun conflit n’oppose ces derniers aux premiers, et vice versa.

Peut-être avons-nous mal compris les propos notre chercheur. Ceci à notre corps défendant, tant il adopte les amalgames des islamistes, à des fins manipulatrices, concernant des notions telles que « islam », « islamisme », « musulmans » « peuples musulmans », « culture islamique », « réislamisation », etc.

S’agit-il alors d’un conflit entre l’Occident et les peuples musulmans ? Dans ce cas, il transforme de son propre chef tous les musulmans de la planète en militants islamistes ou en sympathisants islamistes. Les musulmans seraient donc gagnés par les islamistes à leur interprétation rétrograde et à leur doctrine économique ultra-libérale, qui sous-tend leur discours pseudo-religieux. Il est vrai qu’il affirme avec beaucoup d’aplomb, que cette force politique représente « 70 à 80% » des peuples musulmans. Par quels moyens a-t-il obtenu ces chiffres ? Mystère !

Ainsi, un culturalisme poussé jusqu’à la caricature par ce spécialiste de l’islamisme, fait reprendre par celui-ci, l’une des pièces maîtresses de la propagande des islamistes, depuis plus de 80 ans : l’Occident, présenté uniquement comme aire civilisationnelle, en voudrait à l’islam, entendre à leur projet de société réactionnaire et profondément inégalitaire.

Burgat ne fait que dénaturer, à la suite des islamistes, la lutte des peuples musulmans, luttes semblables et solidaires aux luttes des autres peuples chrétiens, indouistes… Elle consiste à s’opposer au système capitaliste, fondée sur l’extorsion de la plus-value à l’ échelle internationale par le biais de rapport bilatéraux et de mécanismes d’exploitation mis en œuvre par les organisations multilatérales telles que le FMI, la Banque mondiale, l’OMC... organisations contrôlées par les entreprises transnationales, via leurs supplétifs. Les peuples musulmans luttent aussi, à l’instar des autres peuples, contre l’expression politico-militaire de ce système : l’impérialisme.

Pour notre auteur, les islamistes représentent également le mouvement de libération du « Sud » de la domination du « Nord », « judéo-chrétien ». Peu lui importe que le Sud « n’est pas seulement musulman », comme il l’avance. Il aurait dû pourtant préciser que les musulmans y sont même minoritaires. L’Inde, ancienne colonie britannique, compte à elle seule, presque autant d’hindouistes (85% de la population) que de musulmans sur Terre. En dépit de cette faible proportion, Burgat persiste à soutenir une thèse aussi erronée, sans parler du passé peu glorieux des islamistes- mouvements et Etats- qui s’étaient rangés sous la bannière de l’impérialisme, durant la guerre froide. Il passe également sous silence l’existence de multiples mouvements dans les pays du « Sud » qui contestent à des degrés et sous des formes diverses la domination du « Nord », sur des bases, soit réactionnaires (nationalistes chauvins, fondamentalisme politico-religieux, à l’instar des islamistes…), soit anti-impérialistes, voire anticapitalistes (nationalistes de gauche, courants marxistes, notamment en Amérique latine…).

Il reste également muet sur le fait que les régimes islamistes du golfe, vassaux des Etats-Unis et des autres Etats impérialistes, sont les argentiers et puissants protecteurs politico- diplomatiques des mouvements islamistes. En échange, ces derniers s’étaient comportés, comme les complices de fait des anciennes puissances coloniales, en s’opposant à toutes les réalisations anti-impérialistes et aux tentatives de leurs peuples de récupérer leurs richesses naturelles pour les mettre au service de leur bien-être et de leur développement socio-économique.

Face à ses menées, Burgat tantôt s’abrite derrière la propagande des islamiste pour valoriser leurs actions ou camoufler leurs agissements, tantôt il s’en fait ouvertement le relaie à travers certaines expressions assimilant les acquis politiques, économiques et sociaux des peuples musulmans à des « séquelles coloniales », et les « nationalisations » (du pétrole, des terres, du Canal de Suez, etc.) à des mesures «exogènes », « non endogènes », à un « déficit d’endogénéité », à des « séquelles culturelles (du colonialisme) », de « ne pas assumer de rupture culturelle et symbolique réel avec l’univers colonial », en « usant de catégories marxisantes, de la pensée occidentale », et de l’« autoritarisme croissant des « élites nationalistes », etc.

Pour noyer encore plus le poisson, il présente pèle mêle, les régimes musulmans, comme des protégés des Occidentaux, afin de s’éviter de révéler certaines vérités. Les pays musulmans n’ont, ni tous, ni toujours, ni au même degré tissé des alliances avec les grands pays impérialistes. Ils se sont longtemps divisés en anti-impérialistes tels que l’Egypte, l’Algérie, la Syrie, l’Irak (une certaine période), le Yemen du Sud, etc. qui étaient constamment menacés de coup d’Etat par la CIA, et avaient lutté aux côtés du Vietnam de Ho Chi Minh, du Chili de Salvador Allende, des Sandinistes du Nicaragua, de Cuba, etc. Le « mal » de tous ces pays étaient aux yeux de l’impérialisme et des islamistes leur volonté de parachever leur indépendance politique par une indépendance économique, et la revendication d’un Nouvel ordre économique plus juste entre le Nord et le Sud. Et les pro-impérialistes tels que les monarques marocain, Hassan II, et jordanien, Hossein, le dictateur islamiste, pakistanais, le général Zia el Haq, les monarchies islamistes du golfe et les mouvements islamistes. Ce sont ces précisions que l’on aurait pu légitimement attendre de la part d’un spécialiste de l’islamisme. Il est vrai que ces révélations ruinerait cette thèse, si contraire à la vérité.

Cela étant, quoiqu’on pense des régimes musulmans, et à l’exception des monarchies du golfe, et quelques autres pays, à l’instar du Soudan, la plupart d’entre eux ont, bon gré ou malgré eux, sécularisé des pans entiers leurs Etats et de leurs sociétés, et introduit une relative modernité en leur sein, en un espace de temps très court. Il ne s’agit d’ignorer le long chemin qui reste à faire pour l’abolition des monarchies de l’instauration de la démocratie pleine et entière et la laïcité.

(à suivre)

Notes

[1] Hassan Banna : El Ikhwane el Moulimine du 3 mai 1946, cité en p. 226, par Saïd Bouamama : Algérie : les racines de l’intégrisme, EPO, 2000, Bruxelles.

par Hakim Arabdiou
voir tous ses articles

Lettre d'information

Agenda

Voir toutes les dates