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Laïcité

Une virtuosité imprécatrice, confuse et contradictoire, réponse à Anne Zelensky

Par Catherine Kintzler, Jean-Marie Kintzler, Marie Perret

article publié dans la lettre 574

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De l'essence des clercs

Une fatalité pèse sur les intellos - "cela devait arriver". Trois philosophes, qui naguère soutenaient des positions saines sur la laïcité et le port du voile islamique, ont fini par rejoindre leur essence : donneurs de leçons juchés sur l'Olympe de leurs certitudes, calés dans le confort omniscient des salons et des dîners en ville, incapables de fouler un autre terrain que celui des bacs à sable, leur principes momifiés ne leur servent qu'à fuir la réalité et à couvrir leur irresponsabilité.

On aura reconnu, à peine pastichés, les accents vigoureux par lesquels la plume d'Anne Zelensky brosse notre portrait dans le remarquable numéro 19 de Riposte laïque[1].

Avouons que, amateurs de belle écriture, nous avons dégusté son texte avec un certain plaisir. La topographie symbolique, digne d'une Cène, par laquelle elle caractérise notre trahison, n'est pas moins forte : nous voilà dès les premières lignes situés à sa gauche, dans le sinistre camp de ceux qui défendent la liberté d'opinion urbi et orbi (sic).

Quittons la Rome chrétienne pour revenir un moment à la géographie fabuleuse et parlons un peu de nous, puisque cette attaque ad hominem nous y convie. Avant d'atteindre l'éther de l'Olympe où elle nous consacre prêtre et prêtresses de divinités écornées, nous avons longtemps végété dans les miasmes des basses altitudes, aux côtés des êtres souffrants, dans la vraie vie. Marie Perret, jusqu'à une date récente, enseignait à Sarcelles, en Zep, après avoir parcouru la banlieue parisienne comme TZR - autrement dit "professeur bouche-trou". Jean-Marie Kintzler, après avoir travaillé dans l'Aisne, a passé la majeure partie de sa carrière dans le 95, notamment aussi à Sarcelles. Mais peut-être que l'air raréfié des cimes se respire à l'Université de Lille 3 où Catherine Kintzler a enseigné après avoir exercé 22 ans en Lycée dans l'Aisne, le 93, le 95, et le 94 ?

Voilà les salons où nous avons forgé les certitudes absolues (on reconnaît bien là les philosophes, héritiers de Socrate, de Descartes, de Hume, de Kant...) que nous nous obstinons à susurrer dans les confortables dîners en villes et les irresponsables jardins d'enfants que sont les organisations militantes, les meetings, les débats houleux, les manifestations, les écrits politiques pris dans d'âpres interpellations. Sans doute A. Zelensky et ceux qui siègent à sa droite peuvent-ils se prévaloir de terrains autrement réels, autrement exposés.

Mais à quoi bon se lancer dans une pitoyable justification ? On sait que l'avant-garde a toujours sommé les intellectuels de montrer des mains qui ne sont jamais assez calleuses, jamais assez noires de cambouis. Le tort des intellectuels ici n'est pas tant d'avoir dit ce qu'ils ont dit, écrit ce qu'ils ont écrit ni fait ce qu'ils ont fait : il est d'être ce qu'ils sont. Sur ce terrain, nous sommes disqualifiés par définition et livrés à la vindicte : en décrétant arbitrairement que notre essence de clerc c'est la trahison, la couardise, l'indifférence et le goût du confort, un dieu chagrin et sévère ouvre les vannes de la haine. Cela devait arriver.

Un dossier vide

Or quel est le contenu de ce traître changement qui, selon Anne Zelensky, clive notre vie de militants laïques en deux périodes : naguère - celle pendant laquelle nous partagions sa critique du voile -, et maintenant - depuis que nous refusons le soutien inconditionnel à Fanny Truchelut ?

Naguère, "en d'autres temps", nous avons lutté pour que tous les signes religieux soient interdits à l'école publique - ce qui nous semblait aussi une avancée pour les femmes contraintes de porter le voile islamique sous la pression familiale. Nous n'avons jamais dit ni écrit qu'un tel interdit devait frapper tout ou partie de la société civile : nous avons même dit et écrit le contraire. Maintenant nous ne disons rien de différent. Mais il faut croire que ce qui était naguère un bon principe devient maintenant une tolérance de salon, indifférente à la souffrance.

Naguère nous avons soutenu Robert Redeker et Charlie Hebdo dans l'affaire des caricatures au nom de la liberté d'opinion dont nous avons souligné l'heureux formalisme et l'heureux aveuglement. Le principe de la liberté d'opinion avance en effet qu'il n'y a pas d'insulte ni de dommage lorsque personne n'est expressément visé, ce qui est le cas lorsque les propos ou les signes sont ambivalents, lorsqu'il ne sont pas avérés. Nous avons toujours été assez bêtes pour penser qu'une infraction, un délit ou un crime, pour être poursuivis, doivent être constitués et non simplement présumés. Mais ce n'est pas de bêtise que nous sommes accusés: nous apprenons que cette constance est coupable, qu'elle consiste à comparer l'incomparable, qu'elle est malhonnête.

Il est vrai qu'une modification s'est produite : naguère nous opposions cette thèse aux intégristes islamistes et aux néo-laïques, aujourd'hui nous l'opposons aux intégristes chrétiens et aux ultra-laïques.

Nous n'avons jamais, ni naguère, ni aujourd'hui, fait l'éloge d'une tolérance sans bornes qui ferme les yeux sur l'intolérable : tout notre effort a été au contraire de tenter de penser les relations entre le principe de laïcité et la tolérance elle-même limitée par la loi, ainsi que leurs champs respectifs d'application. Nous mettons au défi quiconque de trouver un seul passage de nos textes qui fasse état d'une illimitation de la liberté d'expression: dire qu'elle est indivisible et la même pour tous, ce n'est pas dire qu'elle est infinie ni que toutes les opinions sont licites.

Mais nous apprenons que, puisque nous ne réclamons pas l'interdiction du port du voile dans la société civile, nous serions tolérants envers un père qui assassine sa fille parce qu'elle ne veut pas porter le hijab... En vertu de ce superbe raisonnement, il faudrait aussi accuser ceux qui ne réclament pas l'interdiction de l'endogamie religieuse de tolérer les meurtres rituels commis au nom d'un devoir d'endogamie, comme celui qui a récemment coûté la vie à Sadia. Pourquoi, dans un grand élan de moralisation, ne pas réclamer aussi l'interdiction de tous les motifs de meurtre et d'assassinat ? A cette énormité s'ajoute un sophisme plus subtil selon lequel ne pas réclamer l'interdiction de quelque chose, c'est l'approuver. L'absurdité rivalise ici avec la mauvaise foi.

Alors où est le changement ? Nous sommes coupables tout simplement de ne pas être en accord avec la ligne que Anne Zelensky place à sa droite. Nous lui reconnaissons bien sûr le droit de tracer ainsi une ligne de partage, de scinder le microcosme des militants républicains et laïques en un bon et un mauvais côté. Nous venons simplement de montrer qu'en se faisant notre procureur elle agite avec talent un dossier vide qu'elle remplit de fausses accusations. Que n'a-t-elle joué les accusatrices bien plus tôt, naguère, puisque rien dans nos positions n'a changé ? oui, nous ressassons...

Une ligne contradictoire et confuse

Reste à examiner la cause dont elle se fait l'avocate, quelle ligne elle défend comme étant celle du bon camp. Cela peut se faire assez brièvement si l'on veut bien revenir à la question précise qui nous oppose : faut-il soutenir inconditionnellement Fanny Truchelut lorsqu'elle veut interdire le port du voile islamique dans l'établissement hôtelier qu'elle tient ?

A cette question, Anne Zelensky répond : "nous ne réclamons pas l'interdit du voile mais des limites à sa circulation dans l'espace public et à l'université, car il heurte profondément les convictions des citoyen/ne/s attaché/e/s à la laïcité et à l'égalité des sexes".

Réponse claire quant à son argument : pour réclamer l'interdiction d'une opinion ou d'une manifestation, il suffit que je dise qu'elle choque profondément mes convictions ! L'argument, on s'en souvient, fut utilisé par les opposants à la publication des caricatures de Mahomet : il est à proprement parler éblouissant dans sa globalité. S'il était valide, il faudrait réclamer l'interdiction du voile partout où il est visible publiquement, et non s'autoriser de cet argument absolu pour suggérer des atermoiements qui le contredisent.

En effet, étrangement du côté de la conséquence, la clarté s'évanouit et la globalité se décompose : "nous ne réclamons pas l'interdit du voile, mais des limites à sa circulation". Il y aurait donc des lieux publics dans la société civile où le voile heurterait moins que dans d'autres les convictions des véritables laïques à la dextre de A. Zelensky ? On est en droit d'attendre ici quelque précision, quelque critère au principe de cette géométrie soudainement variable. Faut-il interdire le voile dans les hôtels ? dans les petits commerces ? dans les supermarchés ? dans les transports publics ? faut-il introduire une distinction au sein de ceux-ci entre les lieux clos (autobus, rames de métro) et les lieux ouverts (quais, stations) ? dans les restaurants ? dans les bibliothèques ? dans les musées ? On reste dans le brouillard, perplexe devant une telle incohérence.

Au vide des imprécations se joignent la contradiction et l'imprécision de la thèse avancée[2]. Mais il faut avouer que ces rideaux de fumée sont maniés avec une virtuosité qui force l'admiration.

Rappelons enfin notre propre position sur le point précis qui est en débat[3]. Si un signe religieux est également, de façon avérée et constituée, une marque de discrimination, alors il faut réclamer son interdiction dans tous les lieux de la société civile accessibles au public, non pas au motif qu'il choque nos convictions, mais au motif qu'il est contraire à l'égalité républicaine. S'il ne l'est pas de façon avérée et constituée et s'il n'est contraire à aucune loi, alors, parce que la liberté d'opinion veut que rien ne soit poursuivi ni censuré sur simple présomption, il doit être soumis aux mêmes contraintes et jouir des mêmes libertés que les autres signes religieux.

Notes

[1] "Tolérance ou irresponsabilité ?" par Anne Zelensky, Riposte laïque n° 19 du 19 décembre 2007 [charger le lien]. Numéro remarquable dont il faut lire l'intégralité, y compris les commentaires et réactions "choisis" des lecteurs : voir la note suivante.

[2] A moins qu'une ligne plus nette ne se révèle, au-delà du texte de Anne Zelensky, en déployant l'intégralité du numéro 19 de Riposte laïque. On lira notamment une "réaction" choisie par la rédaction dont l'inspiration politique laisse rêveur : "Coup de gueule, le voile commence à me taper sur le système" [charger le lien], on appréciera aussi les mots doux à l'égard de Caroline Fourest dans le message qui précède cette "saine" réaction... Ce sont là des précisions que Anne Zelensky ne reprend certes pas, et nous ne lui ferons pas de mauvais procès en lui attribuant faussement ce qui relève de la responsabilité d'un autre auteur et du journal; pratiquer un tel amalgame, insultant pour elle, serait déshonorant pour nous.

[3] On en trouvera une synthèse sur Respublica [charger le lien]

par Catherine Kintzler
www.mezetulle.net
Auteur de "Qu’est-ce que la laïcité ?", publié chez Vrin, 2007.
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Jean-Marie Kintzler
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Marie Perret
professeur agrégée de philosophie voir tous ses articles

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