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Laïcité

La rupture ostentatoire du président Sarkozy avec la laïcité

Par Pierre Hayat

article publié dans la lettre 574

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Avec son discours prononcé à Saint-Jean-de-Latran le 20 décembre 2007, Nicolas Sarkozy n’en est pas à sa première charge décomplexée contre la laïcité. Dans un livre d’entretiens paru en 2004, il demandait déjà : « Si l’Église de France n’a pas le souci des plus pauvres, qui l’aura ? ».

L’espérance religieuse, âme d’un monde sans âme, occupait déjà dans son langage une fonction sociale conservatrice : « L’espérance dans un au-delà meilleur est un facteur d’apaisement et de consolation pour la vie d’aujourd’hui ». La laïcité, était jugée « positive » à condition de « valoriser » les religions. Sinon, elle apparaissait « intégriste ». Aussi, Nicolas Sarkozy marquait-il sa convergence avec le chef de l’UOIF : « Si Fouad Alaoui dénonce deux intégrismes, l’intégrisme laïque et l’intégrisme religieux, je ne peux ni ne veux lui donner tort ».

Ce qui frappe aujourd’hui dans le discours de Latran, c’est d’abord l’imposition sans retenue d’une version officielle et tronquée de l’histoire de France. L’insistance unilatérale sur les « racines chrétiennes de la France », supposées absolument bonnes, revient à méconnaître la pluralité de ses héritages spirituels et à occulter que l’Église catholique s’est opposée, dans un premier temps au moins, aux droits de l’homme, à la laïcisation de l’école ainsi qu’aux grandes lois émancipatrices du vingtième siècle, qui ont contribué à façonner le visage d’une France universaliste et progressiste.

Dans cette lecture tendancieuse de l’histoire, la laïcité occupe une place de choix. Prétendre que « longtemps la République laïque a sous-estimé l’importance de l’aspiration spirituelle », c’est nier que la « séparation du temporel  et du spirituel» n’impliquait nullement de la part des fondateurs de la laïcité républicaine une éviction du spirituel; c’est ignorer que Ferdinand Buisson insista sur le haut niveau d’exigence de la morale laïque. La présentation manichéenne du contexte du vote de la loi du 9 décembre 1905 où se seraient opposés les laïques qui ne pensaient ni à la liberté ni à la tolérance ni à la neutralité, aux catholiques à qui la loi causa de dures souffrances, a dû, quant à elle, laisser pantois plus d’un historien.

Cet usage abusif de l’histoire dans le discours présidentiel n’est pas, lui non plus, inédit. Il s’est révélé lors de l’affaire de la lecture obligatoire de la lettre (ou, plus exactement, de sa retranscription) de Guy Môquet dans tous les lycées du pays le 22 octobre. Il est d’emblée apparu que le Guy Môquet que l’Élysée voulait faire « enseigner » n’était pas le jeune homme réel, historique. Sa lettre à caractère privé, touchante et attentionnée, n’était guère significative des engagements de cet enfant remuant du Front populaire, fils de cheminot cégétiste, ardent militant de la cause de l’Espagne républicaine et antifasciste, ami affiché d’un élève juif de son lycée. En créant de toutes pièces une situation conflictuelle, la présidence de la République avait délibérément ignoré que l’histoire n’était pas la mémoire, moins encore la propagande, que l’enseignement visait l’entendement plutôt que l’émotion et que le temps politico-médiatique n’était pas le temps de la recherche scientifique ni celui de la transmission des connaissances à l’école.

L’entreprise nerveusement pilotée par les conseillers du président, fut un fiasco. Exceptés quelques chefs d’établissement férus de surenchère médiatique, l’école publique a opposé ce jour-là une salutaire résistance laïque à l’autoritarisme politique. Nicolas Sarkozy renonça à se rendre au Lycée Carnot où Guy Môquet fut scolarisé. Des ministres furent conspués dans les établissements où ils se rendirent. Resta Françoise de Panafieu, candidate de la droite à la Mairie de la capitale, pour se montrer, crispée mais souriante, au métro Guy Môquet en présence d’une lourde protection policière, sous le regard médusé de quelques lycéens parisiens à qui fut délivrée dans la hâte une autorisation administrative d’absence pour les premières heures de cours du matin, parfois à l’insu de leurs professeurs.

Ratée à l’école publique, l’instrumentalisation de l’histoire est une des caractéristiques du discours de Latran. À cette occasion, le président ne s’est pas seulement plaint des instigateurs de la loi de 1905. Il a également cru pulvériser la morale laïque, emblème la laïcité de la Troisième République. « S’il existe incontestablement une morale humaine indépendante de la morale religieuse (…) la morale laïque risque toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. (…) Une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques». Assurer que la morale ne vaut que si elle s’appuie sur des croyances religieuses revient à nier, même en le déniant, la possibilité d’une morale laïque. Affirmer que la religion préserverait la morale laïque du fanatisme, c’est oublier que les morales religieuses qui prétendent transcender les contingences historiques sont elles aussi menacées de fanatisme. Les guerres de religion et les persécutions des hérétiques se mènent au nom d’un absolu indiscutable qui transcenderait les contingences historiques. La laïcité, précisément, plonge ses racines les plus anciennes dans une protestation élevée contre les guerres de religion et la haine théologique.

La laïcité, disait René Rémond, « dissocie la citoyenneté et la confessionnalité ». Elle s’oppose autant à l’immixtion du religieux dans la politique qu’à l’instrumentalisation du religieux par le politique. Dans l’hommage affectueux que le président Sarkozy rend à la religion catholique (qui semble, dans son esprit, résumer tout le christianisme), on ne décèle cependant pas la reconnaissance de limites au pouvoir politique. C’est que le chef de l’État salue les religions dans la mesure où elles permettent au politique de réaliser des buts qu’il n’atteindrait pas sans elle. Cette instrumentalisation du religieux est toutefois dangereuse pour le politique dans la mesure où les puissances religieuses seront irrésistiblement tentées de monnayer les services qu’elles auront rendus à un politique carrément demandeur. La récente comparaison par le président Sarkozy de l’antisémitisme à « l’islamophobie », plutôt qu’au racisme, peut s’entendre comme le signe alarmant d’une complaisance vis-à-vis de l’islamisme inventeur de ce terme pour appuyer la persécution des infidèles là où il le peut et, partout ailleurs, pour intimider quiconque ose le contester.

D’une façon générale, le président considère que « la République a intérêt » aux religions. Il marque par là sa volonté de revenir à un état social et politique antérieur à la loi de 1905, car cette dernière ne reconnaît pas la religion comme étant d’intérêt public. En déclarant que le développement des croyances religieuses constituerait un « atout » pour la France, le chef de l’État défie le principe laïque selon lequel, en matière de religion, « l’État ne ‘pense’ pas, n’est ni religieux ni athée », ainsi que l’expliquait Paul Ricoeur. Si Nicolas Sarkozy concède que « même celui qui affirme ne pas croire ne peut soutenir en même temps qu’il ne s’interroge pas sur l’essentiel », c’est aussitôt pour marquer publiquement son adhésion à la « réponse » que la religion apporterait au questionnement humain sur le sens ultime de l’existence et pour manifester sa préférence pour ceux de ses concitoyens qui « croient » et qui « espèrent ». Cette façon inégalitaire de considérer les Français menace directement la liberté des personnes qui n’adhèrent à aucune religion ou qui pourraient perdre leur foi. Elle met en péril la liberté des croyants également. Le jour, en effet, où le politique estimera n’avoir pas « intérêt » à telle ou telle expression de la croyance religieuse, la liberté religieuse deviendra politiquement suspecte. L’idée que la République laïque puisse être assez forte pour rassembler autour des seuls principes de liberté, d’égalité et de fraternité n’est pas envisagée. Le danger d’un enfermement communautaire par la diffusion dans les esprits d’une religiosité irrationnelle n’est pas davantage soupçonné.

Si l’on examine plus précisément le contenu des pensées que le président s’autorise à exhiber en matière de spiritualité, la valorisation inconditionnelle, sans réserves ni nuances, de la croyance et de l’espérance déconcerte par son simplisme et sa naïveté. Une croyance qui ne serait pas inquiétée par le doute critique et équilibrée par le projet d’argumenter rationnellement, ne court-elle pas le risque de l’enfermement ? Une espérance que ne soutiendrait pas le sens de la responsabilité ne prédispose-t-elle pas à l’aliénation - à l’attentisme ou à l’activisme irrationnel? Mieux qu’Héraclite, cité à contre-emploi et probablement à contresens dans le discours de Latran, des philosophes comme Weber, Levinas, Jonas ou Habermas, qui se sont directement confrontés aux épreuves du vingtième siècle, peuvent aider dans cette interrogation. Du point de vue de la laïcité, il n’appartient cependant pas aux autorités de l’État de trancher ces questions éthiques fondamentales, mais à chacun d’y réfléchir personnellement et, librement, de contribuer à une discussion publique. C’est la raison pour laquelle Ferdinand Buisson considérait la laïcité de l’État, c’est-à-dire en premier lieu sa rigoureuse neutralité d’un point de vue confessionnel, ne constituait pas une doctrine officielle et ne saurait, en conséquence, se présenter comme une laïcité d’État.

La laïcité fait en revanche appel à des présuppositions philosophiques : un humanisme historique, d’abord, confiant dans la capacité des hommes, prenant appui sur leur seule raison, à s’unir durablement et à devenir acteurs responsables de leur histoire collective ; un individualisme éthique, ensuite, soucieux de reconnaître en chacune et chacun une dignité incommensurable à toutes les autres valeurs. Ces philosophies débordent le pouvoir étatique et les dogmes religieux. Sur un plan directement politique, la laïcité implique l’autonomie du politique et un libéralisme politique, deux principes sur lesquels le chef de l’État renonce à s’appuyer. Elle est source de concorde et d’équilibres laborieusement élaborés dans l’histoire, que Nicolas Sarkozy semble dangereusement vouloir détruire.

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