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Ségolène, la seconde jeunesse de Chevènement

Par Ariane Chemin

article publié dans la lettre 522

Voir cet article sur son site d'origine : Le Monde du 15 mars

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Il est là, au premier rang, ce lundi 12 mars, au gymnase Japy à Paris, où Ségolène Royal recevait "mille" personnalités artistiques et intellectuelles. Et il goûte les paroles qu'il entend. "Nous, républicains, nous sommes amoureux de la France... La nation n'est pas une addition de communautés... Avec moi, l'identité nationale ne disparaîtra pas dans la mondialisation" (Le Monde du 14 mars). C'est, bien sûr, la voix de la candidate socialiste ; mais, derrière le timbre un peu las, c'est du Chevènement. Pas bégueule ni trop regardante dans cette campagne sans repères, la salle applaudit à tout rompre l'ode républicaine.

C'est l'ex-député de Belfort, en effet, qui a écrit une bonne partie du discours. L'avocat Jean-Pierre Mignard a sauvé quelques passages, mais le "jus" est chevénementiste. Déjà, lors du discours à Villepinte, le 11 février, il avait inspiré des morceaux sur la France et sa "grande Histoire", et les avait envoyés à Max Gallo, désormais passé sur l'autre rive politique - l'historien ne cache pas son admiration pour Nicolas Sarkozy. Chevènement n'avait pas aimé l'interpellation de Gallo dans Le Parisien du 21 janvier : "Elle nous parle des 'territoires' : qu'elle nous parle de la nation !"

Après ses 5,33 % à l'élection présidentielle de 2002, on le croyait fini. A tort. Chevènement est de retour. Avec ses amis, de hauts fonctionnaires qui sont autant de bonnes plumes, il met sa patte et son miel dans les discours de Ségolène Royal. Sans jamais s'en vanter : "Je m'efforce de l'aider. Mais elle prononce les discours qu'elle veut", répond-il, avant de convenir : "Mais c'est vrai que j'ai un réseau de gens compétents : sur l'Europe, en politique étrangère, ce sont mes amis et moi-même qui travaillons souvent." Il intervient à chaque comité stratégique de campagne, met à disposition moult argumentaires. Pourquoi, sur Airbus, Ségolène Royal se priverait-elle de ce spécialiste des dossiers industriels qui, de surcroît, connaît si bien Louis Gallois, le nouveau patron d'EADS, un ancien de Socialisme et République, soutien du candidat Chevènement en 2002 ?

"PHAGOCYTER LE PRINCE"

La task force est en place depuis janvier. Le maire de Belfort réunit les experts qui, depuis toujours, travaillent pour lui. "On attend les propositions de la candidate. Il faut donner du fond à la campagne", leur explique-t-il. Puis, durant la dernière semaine du mois, il réunit dans ses bureaux rue de Bourgogne cinq hauts fonctionnaires qui forment l'ossature - et, à vrai dire, presque l'ensemble des troupes - du Mouvement républicain et citoyen (MRC). "Vous savez écrire des discours. Il faut aider Ségolène."

Aussitôt dit, aussitôt fait. On ne plaisante pas avec les ordres du chef. Dans le plus grand secret, l'équipe est immédiatement mise à contribution : Patrick Quinqueton, ancien membre du cabinet de Chevènement place Beauvau, Marie-Françoise Bechtel, autre conseiller d'Etat, le député européen Sami Naïr, et Jean-Yves Autexier, conseiller de Paris. C'est lui qui réunira les contributions pour en faire le discours qui, à Villepinte, fonde le fameux "pacte présidentiel".

"Depuis qu'il est entré en politique, toute la stratégie de Jean-Pierre a toujours été de tenter de phagocyter le prince", résume un ancien compagnon de route. Prendre son envol électoral, comme il y a cinq ans, ne lui a jamais réussi. Il préfère peser sur les idées, imposer son logiciel républicain, que ce soit à l'intérieur du PS, comme au Ceres, ou au sein de la gauche plurielle, en 1997. "Jean-Pierre Chevènement a commencé en politique en rédigeant les argumentaires de François Mitterrand pour la présidentielle de 1965", rappelle un "historique".

Après l'échec de la gauche au premier tour en 2002, tout cela semblait fini. Le "Che" était devenu la bête noire de Lionel Jospin, qui n'a jamais cessé de tenir son ami pour responsable de la défaite. Chevènement ? Un "démissionnaire professionnel et un traître occasionnel", a lâché Sylviane Agacinski, le 31 janvier, sur France Culture. "Sylviane est une excellente épouse", a immédiatement rétorqué le "Che" sur son blog. Bref, la brouille est consommée.

Au PS, ses amis se font rares. "Alors, Jean-Pierre, qu'est-ce que tu fais en ce moment ?", lui demande Laurent Fabius, en janvier 2003 lors d'un déjeuner d'approche. Silence de dix secondes. "Eh bien, vois-tu, Laurent, je tente de survivre." C'était vrai. Rue de Solférino, François Hollande négocie avec patience les 1 500 000 voix chevénementistes de 2002 contre 10 circonscriptions, dont la seule qui compte : la deuxième de Belfort. Georges Sarre, l'indéboulonnable député du XIe arrondissement, est exilé dans la Creuse. Pour faire monter les enchères, Jean-Pierre Chevènement tente, comme d'habitude, de faire croire à sa vraie-fausse candidature.

"RÉCONCILIATION" DU OUI ET DU NON

Mais voilà que, à l'été 2006, il comprend que c'est Ségolène Royal qui risque d'être investie. Un jour d'août où il nage au large d'une plage de Belle-Ile, il lâche entre deux brasses à l'ami qui l'accompagne : "Avec Ségolène, qui est si mal organisée, est-ce que tu ne crois pas que c'est l'endroit où on pourrait le mieux peser ?" Ses militants tractent encore pour leur candidat à la présidentielle, ce 10 décembre 2006 où, au congrès de son parti, il accueille en majesté Ségolène Royal, scelle l'alliance avec elle et s'efface pour de bon. Croit-on.

"C'est la réconciliation entre la gauche du oui et la gauche du non, mais pas une réconciliation artificielle", assure alors la candidate socialiste, qui consulte aussi Jacques Delors et Hubert Védrine sur l'Europe, mais a besoin de toutes les voix de gauche. Un référendum les sépare, mais aucun drame : Ségolène Royal n'est pas la plus européenne des socialistes. Quelques jours plus tôt, au Portugal, elle a d'ailleurs trouvé les accents chers aux "nonistes" ou au candidat de l'UMP pour critiquer la Banque centrale européenne et l'euro fort.

Sur l'école, sur les banlieues, leurs credo se ressemblent. Lorsqu'en 1999 le ministre de l'intérieur Chevènement avait dénoncé les "sauvageons" des banlieues, Ségolène Royal, alors ministre déléguée à l'enseignement scolaire, l'avait défendu. Comme elle avait été la seule, avec le ministre de la défense Alain Richard, à soutenir les "centres fermés" pour mineurs délinquants. "Ils partagent la même conception de la République, une République qui se respecte et qui est respectable, estime un proche du "Che". Elle n'est pas du tout bobo ou libérale-libertaire."

LA MÉFIANCE ENVERS PS

L'intérêt bien compris de Chevènement rencontre celui de Ségolène Royal. La candidate, ce n'est pas un mystère, se méfie du PS. Elle veut organiser sa campagne avec ses propres troupes. Or voilà longtemps que sa propre équipe, au "2-8-2", boulevard Saint-Germain, ne suffit pas à faire face aux demandes. La rencontre avec ce staff de hauts fonctionnaires sexagénaires la rassure. Leur dévouement la comble.

Un exemple ? Son grand oral devant la Fédération des chasseurs, le 20 février. Le dimanche soir qui précède, c'est la panique au QG. Ségolène Royal n'est pas satisfaite des discours qu'elle a commandés en parallèle - c'est sa méthode - à Stéphane Le Foll, le directeur de cabinet de François Hollande, à l'ex-ministre de l'agriculture François Patriat, au président du conseil régional d'Aquitaine et à celui d'Auvergne. Elle a alors recours à un ancien élu de Dordogne, Michel Suchod : les chasseurs se montrent ravis de "l'engagement solennel" pris par la candidate de "ne pas faire la énième réforme" de la chasse. Le service de presse peine-t-il à assumer seul la campagne ? Pas de souci, le "Che" prête Laurent Payet, son efficace chargé de communication place Beauvau. Samedi 3 mars, à la maison de la Chimie, pour le discours sur la défense de Ségolène Royal, c'est Danielle Duwoye, secrétaire particulière du député de Belfort depuis plus de vingt ans, qui tient la liste des invités - des cartons d'invitation ont aussi été envoyés au nom du président du MRC. Il a eu la haute main sur le texte, au grand dam de Jean-Yves Le Driant, censé conseiller la candidate sur le sujet, et surtout ami fidèle de Ségolène Royal depuis les clubs Témoins de Jacques Delors.

Seul couac dans cette alliance : le retour des "éléphants", le 22 février. Lionel Jospin pose en effet comme condition à son ralliement l'évincement de son ancien ministre. Le "Che" ironise sur son blog sur cette "fixation malheureuse" et cette "incapacité persistante à analyser les causes de son échec". Mais, au fond, il s'en fiche. A ce jour, le comité des "treize" dont il a été écarté ne s'est pas encore réuni, alors que lui a gagné un bureau boulevard Saint-Germain.

Les socialistes assistent, médusés, au retour en grâce de leur ancien ennemi. Ils retrouvent ses marottes et ses obsessions. "A chaque apparition de Chevènement, on perd 0,2 % de voix qui vont vers Bayrou", s'est plaint il y a quelques jours un délégué national devant un Stéphane Le Foll impuissant. "Quand il parle pendant les réunions, on se regarde, on lève les yeux au plafond, mais on ne dit rien parce que le résultat passe avant tout", confirme un député. Comme dimanche 4 mars, à la veille de la rencontre de Ségolène Royal avec la chancelière allemande. Le président du MRC, assis comme d'habitude à sa droite, explique à la candidate qu'il faut "se méfier d'Angela Merkel" et de ces "Allemands qui ne croient qu'aux capitaux privés" pour Airbus.

Parfois, les cheveux de Chevènement se dressent sur sa tête, comme lorsque le premier ministre israélien Ehoud Olmert félicite la candidate. Mais il se tait ; il la défend sur le nucléaire civil iranien, mange son chapeau sur le réacteur nucléaire EPR. Il a réussi à se rendre indispensable. "Il est devenu son directeur de conscience. C'est le père dont elle aurait rêvé", résume un cadre socialiste. "Elle lui a donné une seconde jeunesse", préfère un ami du "Che". Mardi 13 mars au soir, alors que le comité stratégique de campagne s'interroge sur la manière de contrer François Bayrou, Jean-Pierre Chevènement explique, sûr des fondamentaux de sa candidate : "Il faut que Ségolène reste elle-même."

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